Le cinéma de Yann Gozlan a-t-il déjà été porté à un tel degré d’intensité ? Si Philippe Rombi et Cyrille Aufort ont largement contribué à sa franche réussite (les excellents Boîte Noire (2021) et Un Homme Idéal (2015)), la troisième itération de Mathieu Vasseur (cette fois-ci coach en développement personnel pour âmes perdues) apporte une nouvelle voix à son paysage sonore qui n’a pas manqué de nous surprendre. Dans Gourou, Chloé Thévenin brouille les frontières entre musique et psychologie ; déchaînant ses synthés pour transcender un récit déjà impeccablement ficelé, dont elle manipule ici notre perception. Sa partition, presque hypnotique, où se concentrent tensions violentes et anxiogènes, illustre la mécanique obsessionnelle d’un prédicateur à la dérive et enlise ses textures dans une spirale infernale qui laisse tout de même émerger un semblant d’humanité, sous l’impulsion de cordes judicieusement placées. Vous l’aurez compris : il nous sera difficile de vous résumer toute la complexité musicale qui parcoure la vie électrique de coach Matt… Alors, à l’occasion de la sortie de la bande-originale en vinyle chez Milan Records, nous laissons la principale intéressée, qui s’adonne aussi à rythmer les clubs nocturnes sous le pseudonyme de CHLOÉ, revenir, en exclusivité pour nous, sur sa composition « mentale » et son inspirante collaboration avec Yann Gozlan, à la clé de cette grande réussite. A croire que Pierre Niney ; une fois encore au sommet de son art, n’attire que les meilleurs !

Comment avez-vous été engagée sur Gourou ?
Yann Gozlan, le réalisateur, voulait de la musique électronique sur le film. J’ai été contactée pour le rencontrer avant qu’il ne commence le tournage et j’ai pu lire le scénario. L’idée de se rencontrer était de savoir dans quelle zone il voulait aller, de comprendre l’enjeu de la musique mais aussi de savoir si ça pouvait coller humainement. Je suis ressortie très contente de cette rencontre. Le sujet de Gourou m’interpellait tout particulièrement. Et j’étais très emballée à l’idée de collaborer avec lui sur ce film ; d’autant plus que je connaissais déjà son cinéma – Boîte Noire, Un Homme Idéal. Très vite, j’ai compris qu’il y aurait beaucoup de musique à produire. J’étais donc sur les starting-blocks pour travailler dessus.
Mesurez-vous l’apport de votre casquette de DJ sur un film comme Gourou, où vous prenez part à une expérience complètement différente ? Est-il amusant de travailler sur ces deux tableaux ?
La composition de la musique de Gourou a duré de nombreuses semaines, de nombreux mois même. Au milieu de ça, je devais quand même assurer des dates en tant que DJ, car je tournais beaucoup. C’était un rythme ultra soutenu et très dense. Mais ça me faisait du bien d’aller jouer dans les clubs. On joue à un moment T, il faut tout donner durant une soirée, puis c’est terminé. Alors que Gourou est un projet collaboratif qui se met en place, qui se construit doucement sur plusieurs semaines, sur plusieurs mois. Finalement, une balance s’est créée. Et, de temps en temps, en revenant de soirées où j’avais emmagasiné beaucoup d’énergie, je branchais la boîte à rythme et faisais tourner les machines pour composer des morceaux de clubs. De là est née mon dernier album qui sort demain [Distorted Dance, le 20/02/2026 chez Lumière Noire Records, ndlr] et qui est complètement dans une autre esthétique que Gourou. On est dans la nuit, dans la musique de clubs. C’est un tout autre travail qui m’a fait beaucoup de bien dans le process.
Le dialogue avec Yann Gozlan s’est-il noué facilement ? Avait-il une idée précise de la musique ?
Yann est très attentionné et très impliqué dans la musique. Il savait exactement ce qu’il voulait sans savoir exactement ce vers quoi la musique allait se diriger. Mais quand même, il avait une idée très précise de ce qu’il voulait. En tant que compositrice, c’est une manière de travailler qui me parle et qui ne peut être que satisfaisante. Ça a amené une forme d’exigence envers moi-même, d’autant plus qu’il y avait beaucoup de musique à produire. On a communiqué en permanence, non-stop, tous les jours, du début à la fin. Et dès que je recevais des images, je faisais plein de propositions. Avec le monteur image, Grégoire Sivan, ils ont commencé à positionner mes morceaux sur des scènes. C’était intéressant de voir ce que ma musique pouvait provoquer… Par exemple, ils se sont rendus compte que certains morceaux que j’avais travaillés pour des scènes en particulier colleraient mieux sur d’autres scènes par rapport à la couleur sonore ou à la tension qu’ils pouvaient créer. Car, certains moments de tension ne devaient pas arriver trop tôt dans le film. Il y avait donc des choses qui marchaient très bien et d’autres que je devais réadapter ou transformer en permanence. Mais la musique que je renvoyais ensuite pouvait aussi aider au montage. Donc, finalement, il y a eu un dialogue permanent entre le montage et la musique. Et puis, il y avait toutes ces nouvelles scènes sur lesquelles je devais travailler mais, en même temps, Yann me faisait des retours sur les scènes qu’il fallait modifier. C’était un travail monumental, clairement.
La tension est justement une composante omniprésente dans Gourou qui est utilisée pour cultiver l’angoisse, l’incertitude et l’ambiguïté. Est-ce « naturel » pour vous d’aller vers ces sonorités ? Ou est-ce que ça requiert d’employer des procédés bien spécifiques ?
J’ai l’impression que le son fait vraiment office de moyen de pression dans le cinéma de Yann Gozlan. Donc à partir de là, le son doit être travaillé, stylisé. Il y a tout un jeu qui s’opère sur la répétition, sur le montage sonore, et une utilisation assez forte des basses fréquences. C’est un gros travail qui doit se faire de façon très fluide et naturelle. Avant de commencer à travailler sur la musique de Gourou, j’ai passé beaucoup de temps à réfléchir aux outils que j’avais envie de mettre en place parce qu’il fallait se montrer très disponible auprès de Yann, une fois le tournage terminé. Il fallait pouvoir suivre son rythme et échanger en permanence sur la musique. J’ai donc pris le temps « technique » – on va dire – pour chercher des outils, que ce soit dans mes plugins ou mes synthés ; et trouver des colorations, en essayant de ne pas me répéter. Même si on sait dans quelle zone je suis, c’est quand même plus enrichissant d’essayer des choses que je n’avais pas forcément faites avant. Tout ça était une manière de chercher ma bibliothèque sonore, pour ensuite avoir les bons outils et gagner du temps pour être la plus réactive possible au moment de l’élaboration de la musique.
Vos textures sont extrêmement riches, complexes et diverses, grâce à votre maîtrise de l’électronique qui vous passionne depuis toujours et vous a conduit à travailler sur des univers très variés. Quels instruments électroniques confèrent à la musique de Gourou toute sa singularité ?
J’ai composé de manière un peu « random » – comme on dit – dans le sens où j’aime bien trouver une couleur, un endroit, pour ma musique. Tout ça se crée au fur et à mesure. Sur Gourou, j’ai passé beaucoup de synthétiseurs dans des pédales de guitare. Non seulement ça colore le son ; en lui donnant un grain bien « racé », mais ça me permet aussi de jouer en direct sur le son en lui-même et de faire grandir un effet. Parfois, j’ai aussi utilisé des sons un peu plus granulaires parce que j’aime bien cette dualité entre les deux sons. On entend une espèce de masse sonore avec, par-dessus, des plugins, des textures beaucoup plus fines qui ont un côté plus incisif. Donc, je n’ai pas utilisé d’instruments particuliers mais plutôt des techniques par moments. Le défi était surtout de réussir à agencer tous ces sons.
Votre musique reste continuellement en phase avec Mathieu Vasseur, le protagoniste incarné par Pierre Niney, et opère un contraste au rythme de sa dérive : votre électronique, d’abord plus vivace, exprime son ambition (« Morning Routine »), son leadership (« Invincible ») et la suprématie de son empire commercial (« Expand »). Puis, vos textures se rembrunissent ; vous distordez les sons avec une grande aisance, au fur et à mesure qu’il sombre dans cette spirale infernale où chacune de ses décisions envenime encore plus la gravité de la situation (« Ligne de Faille », « Le Mensonge »). Mais elle a aussi cette autre fonction sous-jacente, celle de manipuler nos sentiments et notre perception de l’histoire… C’est un terrain de jeu sur lequel vous étiez consciente de jouer ?
Le point de départ de la musique était de suivre l’évolution psychologique du personnage. Au début du film, « coach Matt », comme on l’appelle durant ses séminaires, a une vie très millimétrée. Il fallait affirmer ce côté vraiment très « carré » et montrer, au fur et à mesure, qu’une dérive s’opère. Il y a comme une sorte de déphasage qui se produit de façon très subtile et non pas subitement, à un moment précis du film. J’ai donc cherché à m’imprégner de ces tensions progressives, jusqu’à ce qu’elles prennent de plus en plus d’ampleur ; jusqu’à ce que l’évolution de ce personnage devienne de plus en plus dramatique. Ça m’a permis de créer une tension de plus en plus physique. En fait, j’aime l’effet que la puissance du son peut avoir sur le corps, notamment en musique électronique. Grâce à ça, on a pu créer ce ressenti de malaise qui rejoignait ce que Yann souhaitait pour la musique. Dans nos échanges, j’ai pris le parti de jouer avec ça, de donner des pistes, parfois des fausses pistes, pour amener ce ressenti chez les gens. Le début du film a un côté un peu plus narratif, parce qu’il faut mettre en place des éléments pour ensuite traduire cette évolution du personnage. Donc, la musique, le son, mais aussi le montage, sont des outils qui vont permettre d’adhérer [à l’histoire], exactement comme on adhère à un gourou.
Aviez-vous eu besoin, à son image, de « perdre le contrôle » sur vos synthétiseurs, sans savoir ce qui allait en ressortir ?
A la base, c’est déjà ma façon de composer de la musique électronique. Mais dans le cadre d’un film, il faut que je garde à l’esprit que je dois répondre à une demande. C’est une commande, je ne peux pas non plus partir complètement dans tous les sens ! Travailler sur Gourou était épanouissant parce qu’on ne m’a pas demandé une musique de club. Sa dimension « mentale » m’a permis de pousser encore plus loin mes recherches de sons, de sonorités, mais aussi de jouer avec des filtres, et de jouer sur les fréquences. On parle souvent de l’effet des fréquences qui résonnent en nous. Et donc, il fallait vraiment que je ressente ça dans mon corps. J’ai travaillé sur des motifs sonores récurrents et développé une forme de pulsation qui devient de plus en plus forte, de plus en plus marquée, avec des basses fréquences de plus en plus denses, pour trouver ce rythme « mental » qui opère au fur et à mesure. Mathieu Vasseur est un gourou qui se met dans une transe pour emporter les gens. Dans certaines scènes, le personnage de Pierre Niney parle parfois pendant quatre minutes pour convaincre son public. Il fallait vraiment que je ressente ce sentiment d’être emporté, tout comme le veut le film, ou, en tout cas, tout comme le veut coach Matt. Je cherchais cet endroit où j’étais moi-même emporté, comme dans une forme de transe. Ça m’a permis de vivre ces moments d’envolées et donc, de mieux les soutenir, de mieux les accompagner.
Il vous arrive de vous surprendre dans ces moments de transe ?
Oui car il y a parfois des accidents. Dans la musique électronique, on est souvent derrière l’ordinateur, on clique sur une souris, etc. Mais à un moment donné, il est important de garder un côté intuitif, un côté spontané et brut. Et moi, j’aime faire tourner des sons dans mon studio, mettre en route des synthétiseurs. C’est comme ça d’ailleurs qu’il y a eu des petits accidents. Ma musique est un mélange d’éléments très structurés, très précis et de sons bordéliques, d’accidents aléatoires. Mais tout ça doit rester un plaisir. D’ailleurs, il y a des sons que j’ai voulu refaire ; alors j’ai bidouillé pour essayer de les reproduire mais je n’ai jamais réussi à les retrouver !
Yann vous a encouragé à poursuivre dans cette voie ?
C’est marrant parce que plus j’avançais et plus je me rendais compte que Yann voulait que je pousse le curseur plus loin à chaque fois. C’est comme si on avait construit la B.O ensemble. J’ai vraiment été surprise de cette liberté qu’il me laissait. J’ai pu partir vers des sonorités beaucoup plus expérimentales, parfois proches du sound design.
Et puis, vous faites intervenir les cordes, notamment le violoncelle dans « Losing Control », ou des violons frénétiques dans le saisissant « Gourou », à l’intensité troublante, durant ces deux moments clés dans l’histoire du personnage. Ce choix instrumental cherchait-il à refléter la résurgence de ses fragilités, de ses failles ?
Oui, tout à fait. Le violoncelle s’entend pour la première fois après le suicide de Julien. C’est un élément important qui vient exprimer la solitude de Matt à ce moment-là. Et il n’y a rien de mieux qu’un violoncelle qui vient parler aux tripes ! Entendre ça subitement contraste vraiment avec tout ce qu’on a entendu avant. Ça montre qu’on arrive à un point de bascule supplémentaire du film. En l’occurrence, c’était une volonté de Yann d’avoir un mélange d’instruments acoustiques et de musique électronique. Mais nous ne savions pas quel en serait le degré. J’ai donc travaillé avec un quatuor à cordes et une orchestratrice, Cécile Coutelier, qui a traduit en notes des nappes sonores que je voulais transformer pour jouer sur cet entre-deux, l’organique et l’électronique, et créer ce contraste intéressant. Il y a des moments où la musique est plus électronique, d’autres où elle est plus acoustique. Dans « Losing Control », les cordes semblent présentes depuis le début et finissent par jaillir en apothéose. A d’autres moments, on croit entendre des cordes mais ce sont en réalité des sons conçus à partir de cordes retravaillées. Je les ai traitées de telle sorte à ce qu’on ne sait plus vraiment ce qu’on entend. C’est ça qui est marrant avec la musique électronique !
Parmi la récurrence des thèmes, celui de l’« Ouverture » revient dans « Face à Face », avec des cordes qui lui offrent une plus grande portée, devenant ainsi un thème moteur qui continue de renforcer cette connexion avec son public. C’était important pour vous de faire ce rappel, de créer une résonance avec la scène d’ouverture ?
Exactement, c’est un peu l’idée derrière ce morceau. Quelque part, je trouvais qu’il marquait la connexion avec son public. C’est d’ailleurs l’un des premiers morceaux que Yann m’a validés. Il faisait partie de mes premières maquettes, bien avant que l’on rajoute les cordes, puisqu’elles n’avaient pas été enregistrées à ce moment-là, bien évidemment. On enregistre les cordes une fois que tout a été validé pour pouvoir tout enregistrer en même temps, en une seule journée. Mais, en tout cas, ce morceau était le point de départ de notre travail et de notre collaboration. Tout s’est tissé autour de lui ; il nous a même donné des indications pour la suite. Finalement, nous l’avons aussi placé à l’ouverture du film ; c’est pour ça qu’il porte ce nom.
Le morceau final, « I Know Why You’re Here », intrigue par son caractère hypnotique. La musique se libère et donne le sentiment que Mathieu Vasseur embrasse sa nature profonde. C’est comme une synthèse de tout ce qu’on a déjà pu entendre et ressentir à différents moments du film…
Il y avait cette envie d’avoir un gros son sur le générique de Gourou. C’était le point de départ qui est arrivé assez tôt dans les discussions avec Yann. Et puis, on a eu l’idée d’un morceau qui s’emballe. On a repris ce son distordu qu’on entend vers la fin du film, avec ces textures et ces sonorités dissonantes, pour développer une sorte de gimmick qui vient prolonger l’état du personnage et montrer, comme vous dites, qu’il embrasse sa nature profonde. Coach Matt n’est plus le même à la fin du film. Si on compare « Ouverture » avec les derniers morceaux, on voit bien qu’il s’est passé quelque chose entre les deux. Il y a eu toute une évolution : les textures sont beaucoup plus rough, les sons sont davantage traités ; il y a une approche un peu shoegaze dans les évocations, les techniques et les textures sonores.
Qu’avez-vous appris de cette expérience sur ce film ?
C’est la première fois que je compose une musique de film aussi longue. Il y a quand même plus d’une heure de musique et je ne pensais pas que j’en serai forcément capable ! Mais j’en ressors avec un projet qui me tient énormément à cœur, parce que j’y ai mis beaucoup de temps et beaucoup de cœur, mais aussi, grâce à cette collaboration avec Yann qui m’a permis d’arriver à ce résultat. J’ai une immense gratitude envers lui. Nos échanges m’ont énormément enrichi et m’ont poussé à aller encore plus loin, par rapport à ce que j’avais l’habitude de faire jusque-là. C’est donc un projet très important dont je suis fière d’avoir fait la musique. Et puis, je suis si heureuse que la BO existe en vinyle ! Yann tenait aussi beaucoup à ce qu’elle sorte en physique. Il a d’ailleurs été très impliqué dans le choix des morceaux autant dans la version vinyle que dans la version digitale, les deux étant différentes ; tout comme dans le choix des titres. Ce fut une vraie collaboration, du début à la fin. Yann a été complètement investi dans le projet, il l’a mené jusqu’au bout ; c’est ça qui est génial.
Allez-vous bientôt ajouter d’autres projets à votre filmographie ?
Je n’ai pas de projets cinématographiques à ce jour… Gourou m’a pris énormément de temps alors je profite de cette fenêtre pour finir mon album. Pour l’instant, je ne sais pas quand il va sortir, je ne peux pas donner de date… Mais je sais que le fait d’avoir été en immersion sur cette BO m’a permis de prendre du recul et de finaliser mon disque d’une manière certainement différente.

*Entretien réalisé par Zoom le 19 Février 2026
La bande-originale de Gourou est disponible en vinyle chez Milan Records depuis le 13/02/2026
Remerciements : Chloé Thévenin pour sa gentillesse et sa disponibilité, Nathalie pour son professionnalisme.
Crédits Photos : Alexandre de la Madeleine, avec l’aimable autorisation de Milan Records / Sony Music
David-Emmanuel – Le BOvore