• zinzinule,, je te suis • 5 •

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De la poésie, d’abord, pour faire renaître des images et des visages, pour tuer le temps et faire ricocher les pensées. Des mots, des traces, des pistes : indices à l’œil dont le son se cache mais qui ne pèsent pas moins lourd pour celui qui souhaite disparaître. Après les récits de tentatives d’anonymat, cette rubrique s’achèvera sur une ligne en pointillés, apparition, disparition, le jeu de cache-cache propre à la lisière. De quoi se perdre.

Juste au-dessus du Silence

@éditions Terrasses

Fidèles à leur sève littéraire et politique, les éditions Terrasses nous offrent ici un choix de poèmes et de textes engagés d’Anna Gréki, militante communiste algérienne engagée dans la lutte pour l’indépendance et qui écrivait en français.

L’intelligence de cette édition tient à son bilinguisme : fruit du travail de Lamia Saïdi, poétesse algérienne contemporaine, les couleurs rebelles de Gréki sont traduites en arabe et font ainsi résonner son Algérie polyglotte, enracinée dans ses visages & paysages, libre, internationaliste.

L’ouvrage commence par de la poésie : résistante de corps et de langue, enfermée plusieurs années, Anna Greki adresse une prose taillée dans la violence bleue du ciel, découpée à travers les barreaux de sa geôle.

Tu marches dans mes yeux pour que je me repose

et la fatigue nue se blesse à ton silence

Tu fais chanter la terre enfouie dans ma mémoire 

on devine les muscles tendus, fatigués qui portent le cri du fond de la mémoire, l’amour de son pays et de la juste lutte. On lit entre les souvenirs les tortures de la veille, et l’optimisme forgé dans la camaraderie.

j’écris pour nous :

Nous savons la valeur de la violence

Nous voilà durs avec nous-mêmes durs

Car nous savons le prix de la tendresse

Suivent différents textes-témoignages de la posture politique de Gréki, en tant qu’écrivaine algérienne de langue française.

 “j’essaye de dire les racines de l’homme et son pays et le monde”

Dans L’an V de la révolution algérienne, Frantz Fanon -psychiatre antillais engagé pour l’indépendance de l’Algérie- parlait de l’impossible rencontre en territoire colonisé et revenait également sur le rôle de la langue française dans la lutte pour l’indépendance. A ce sujet, Gréki et nombre d’intellectuels et artistes joueront un rôle capital dans une nation qui redéfinit sa voie/x face au colonisateur : le français est réapproprié, non plus assimilé. 

En clôture de ce livre, les lettres d’adieux d’amis et camarades nous offrent des éclats de vie de la poétesse. Lamis Saïdi nous raconte sa rencontre avec ses textes. D’Anna Gréki, mots et images, nous vient une solaire inspiration.

Juste au-dessus du silence par Anna Gréki, traduction de Lamis Saïdi, éditions Terrasses, 2020/ 11€

Disparaître

Dans la nature

@éditions Marchialy

De la maille toujours plus serrée des données composant nos existences, nous ne maîtrisons pas grand chose. Être connu, rester joignable semblent les impératifs de notre époque, face à quoi la tentation d’anonymat complet, de disparition ou de réinvention personnelle est souvent latente.

Dans ce livre, Evans Ratliff, journaliste d’investigation américain, propose deux récits d’hommes passés à l’acte, au décrochage identitaire et à la fuite solitaire.

Le premier récit est en réalité le carnet de cavale de l’auteur. En 2009, il organisa sa propre chasse-à-l’homme en prenant le pari de rester introuvable pendant un mois. A charge des lecteurs de son journal de le retrouver, récompense en bout de piste. 

De jours en jours, ses notes nous révèlent sa vie de traqué, entre stratégies d’aspirant anonyme, solitude imposée et montée de paranoïa. Cette tension de l’écriture est redoublée par le suivi des découvertes des poursuiveurs, regroupés en une communauté en ligne qui guette le moindre de ses faux pas.

Ce retour sur expérience nous met face à la vulnérabilité de notre intimité, et nous introduit à l’ingéniosité sans faille nécessaire à cette nouvelle vie.

La deuxième partie de l’ouvrage – Dans la nature- narre une autre disparition volontaire et offre un aperçu de l’aspect judiciaire d’un tel choix, en plus des sacrifices humains qu’il implique.

Dans une langue concise et grâce à un rythme efficacement saccadé, l’auteur nous met face à la difficulté concrète de repartir à zéro dans un monde où l’anonymat est un choix bien plus radical qu’il n’y paraît. 

Disparaître Dans la nature par Evan Ratliff, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Bonnot, éditions Marchialy ,2020/ 17€

Lisière

Derrière cette belle illustration, Kapka Kassova nous livre le récit de ses pérégrinations balkaniques. Plusieurs fois, elle se remit sur les traces de sa Bulgarie natale et arpenta la frontière arborée qu’elle peut désormais traverser. Dans son enfance, terreau de ce livre, le bloc soviétique s’y heurtait à la Grèce et à la Turquie, membres de l’OTAN et portes de sortie pour de nombreux ressortissants de l’Est cherchant un échappatoire à la collectivisation forcée. 

A travers les monts de la Strandja, en Bulgarie, Thrace et Turquie, elle arpente les boucles et plis de l’Histoire, lisant les rides des visages fatigués, déliant les langues et les souvenirs. De rencontres en paysages, ce récit est un chapelet de légendes et mythes païens, rumeurs et trésors arrachés à la mémoire collective.

L’histoire y bégaye sous forme d’aller-retours transfrontaliers, de conversions forcées, de patronymes dilués ; les anciens réfugiés voient les migrants d’aujourd’hui tenter le passage dans le sillage des fantômes du siècle dernier.

Passeurs, marcheurs sur braises, garde-chasse, la mystique des montagnes les enveloppe tous. En témoignent les langues, les sabir de ceux qui les emmêlent, les mots slaves et turcs qui rythment les chapitres, porteurs de sens et passe-muraille.

Récit de voyage ou portrait de retrouvailles, ce livre interroge l’histoire de la lisière, ses évidences, ses cris étouffés. Très documenté, il réussit à nous partager une archéologie des mémoires et la beauté ensorcelante de montagnes qu’on ne quitte pas indemne.

Lisière, par Kapka Kassabova, traduit de l’anglais (Écosse) par Morgane Saysana, éditions Marchialy, 2020/22€

Nush

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