Si vous TENET à vos oreilles…

A l’heure où la frilosité créative des studios hollywoodiens bat son plein, Christopher Nolan joue la carte de l’originalité et bouscule les cinéphiles en sollicitant leur intellect. Blockbuster symbolique du déconfinement, son 11ème long-métrage, TENET, poursuit dans cette lignée sans jamais oublier de s’amuser avec le temps. Mais peut-être avons-nous trop misé sur ce palindrome ? Tout comme sur les nouvelles expérimentations, on ne peut plus timides, du compositeur Ludwig Göransson

Ludwig Göransson, nouvelle recrue chez Christopher Nolan
(Source Photo: Collider.com)

EN FILATURE AU WAKANDA

On se souvient encore des gros titres d’articles cinéphiliques de l’été 2019 : « Hans Zimmer fait une infidélité à Christopher Nolan » ou encore « Hans Zimmer tourne le dos à TENET ». Ces annonces outrageuses n’ont pourtant rien d’une mauvaise farce du Joker : le tandem se sépare bel et bien, sans l’ombre d’une discorde, et cela, après une série de six long-métrages aussi attrayants que fascinants, au grand dam des « nolanites ». Soumis à un dilemme de taille, le maestro préfère finalement s’envoler pour Arrakis en choisissant la nouvelle adaptation de son livre de chevet, le roman de SF Dune (F. Herbert, 1964 – éd. Chilton Books), supervisée par Denis Villeneuve (Dune, 2020) qu’il retrouve après Blade Runner 2049 (avec Benjamin Wallfisch, 2017). « Chris comprend ma démarche, tout va aller bien pour son film » rassure t’il. Ses choix semblent toujours autant guidés par sa nostalgie légendaire mais n’en demeurent pas moins contradictoires puisqu’il parviendra à caler en toute urgence le mastodonte Mourir Peut Attendre (C. J. Fukunaga, 2020) dans son emploi du temps déjà bien garni en blockbusters – avec Wonder Woman 1984 (P. Jenkins, 2020) et Bob l’Eponge le film (T. Hill, 2021) en tête de liste. Leurs retrouvailles auraient ainsi pu être précipitées si Nolan avait envisagé de piloter ce 25ème volet des aventures de l’agent 007. Mais ce tour de piste en Aston Martin n’aurait été, selon lui, qu’une distraction futile ; là où TENET offre davantage de libertés créatives en revisitant les codes du spy movie, tout en abordant les dernières découvertes scientifiques qui remettent en question notre conception du temps. Son James Bond à lui ? Le Protagoniste (interprété par John David Washington, fils de l’honorable Denzel Washington), en filature pour une mystérieuse organisation secrète qui l’initie à l’inversement temporel pour déjouer un holocauste nucléaire. Alors en quête d’un nouveau collaborateur musical, Nolan va lui aussi mener des investigations et jeter son dévolu sur une étoile montante… Oscarisé pour son ode à la musique wakandaise africaine ; où règnent chants autochtones, rythmes ethniques et cuivres européens (Black Panther de R. Coogler, 2018 – RIP Chadwick Boseman), Ludwig Göransson se voit retenu pour sa soif inébranlable d’expérimentations inventives, cette même source où s’abreuve notre « métaphysicien hollywoodien ». Cette association offre assurément de belles promesses sans provoquer de vagues de scepticisme, ce qui est plutôt rare de nos jours, dirions-nous. Leurs visions artistiques, a priori compatibles, semblent s’accommoder sur une approche novatrice, voire révolutionnaire, du divertissement grand public que TENET compte bien honorer.

Badaboum muodabaB

En regardant ses films, je sais à quel point [Christopher Nolan] est doué pour la musique, à quel point il la comprend mais je ne savais absolument pas qu’il pouvait en parler presque comme un musicien aguerri !

Ludwig Göransson

C’est donc en salles de cinéma qu’À Vos Marques Tapage et les cinéphiles français découvrent le score tapageur de Ludwig Göransson – WaterTower Music ayant fixé la sortie de l’album au 3 Septembre… A l’instar de Dunkerque (2017), l’expérience auditive se veut sensorielle et ne propose aucun véritable repère thématique afin de souligner essentiellement la densité de l’action…pour le moins renversante ! On ne peut pas reprocher à Nolan d’avoir tablé sur une approche viscérale au regard de l’historique musical de sa filmographie, loin d’être réputé pour son foisonnement mélodique ; la patte de James Newton Howard sur La Trilogie The Dark Knight étant l’exception à la règle. En revanche, on regrette amèrement l’absence paradoxale d’expérimentations plus poussées dans cette partition monolithique, aussi robotique qu’anecdotique jusque dans ses moindres mesures. Superposée à des effets sonores assourdissants qui masquent régulièrement les lignes de dialogues, ses boucles synthétiques sempiternelles nous privent d’un répit neuronal pourtant nécessaire à l’intégration de ce flux de données quantiques ininterrompu. Au sortir de la séance, on espérait qu’une écoute isolée révèlerait quelques petites curiosités…

LES DISSONANCES TEMPORELLES

Dans la réalité inversée, la matière va à reculons – « simple question de point de vue » – et la musique aussi… Outre une multitude de « sons inversés » (« Windmills », « Freeport », « 747 », « Retrieving The Case », etc), Ludwig Göransson s’aventure sur des territoires déjà explorés par le biais d’une approche rétrograde laissant penser que le réalisateur regrette l’absence de son prédécesseur avec un profond désarroi. Car, en effet, les analogies musicales sont innombrables et ne cessent de se démultiplier au fil du récit. Qui n’a pas été scandalisé par le détournement du « Braaam » d’Inception lorsque le Protagoniste et son équipier Neil (Robert Pattinson) provoquent la collision d’un Boeing contre un entrepôt ultra-sécurisé (« 747 ») ? Ou lorsque Göransson se calque sur le modèle du two-notes theme typiquement zimmerien, mais usé jusqu’à la moelle, pour l’un des seuls motifs récurrents assez repérables (« Inversion », « Rainy Night In Tallinn », « The Protagonist ») ? Et bien sûr, on pense aux vacarmes électro de Dunkerque (Hans Zimmer again), Captain Philipps (Henry Jackman) ou même Money Monsters (Dominic Lewis) (« Meeting Neil », « Trucks In Place », « Retrieving The Case »), au cinétisme de Gravity (Steven Price) (« Posterity ») mais aussi aux tintamarres de Night Run et Mad Max Fury Road (du même Tom Holkenborg) (« Rainy Night In Tallinn »). Pour le thème de l’antagoniste Sator, l’oligarque russe interprété par Kenneth Branagh, il lorgne du côté des délires respiratoires de Daniel Pemberton dans Le Roi Arthur (G. Ritchie, 2017) et reproduit les vibes lugubres de Ben Frost entendus dans la série Netflix Dark (à partir de 2 min dans « Sator » (« Sator »). Sans doute par souci de représenter les difficultés respiratoires provoquées par l’interversion temporelle, il incorpore un sample trituré d’un Christopher Nolan en pleine imitation du Seigneur Noir des Sith, Dark Vador (on vous l’a dit, il est fan de la Guerre des Etoiles !). « C’est la respiration de Chris à travers un microphone [que vous entendez] » s’enthousiasme Göransson, forcé d’admettre que Nolan détient la paternité de cette idée.

Prise de tête sur TENET
(Source Photo: Asapland.com)

J’aime prendre des choses qui vous sont familières, des sons que vous connaissez, et les manipuler afin que vous deveniez incapables de les identifier

Ludwig Göransson

Non, TENET ne vous fera pas voyager (« From Mumbai To Amalfi ») ni vibrer dans le feu de l’action (« Retrieving The Case », « Posterity ») comme une partition Bond-ienne ou Bournie-nne l’aurait fait. Car TENET demeure soutenu de manière continuelle par une électronique furieuse, pompeuse et cacophonique, sans structure apparente, ce qui l’empêche de prendre tout son sens en dehors des images ; à l’inverse de Dunkerque. L’immersif « Rainy Night In Tallin » ouvre la séquence de l’opéra de manière fracassante puis entame un compte à rebours mimé par des synthétiseurs alarmants qui instaurent un climat de tension lié à la menace pesante d’une troisième Guerre Mondiale (« Foils », « Trucks in Place », « The Algorithm »). Ludwig Göransson distord ses tessitures pour y distiller un amalgame de textures hybrides diffusées à l’endroit et à l’envers mais toujours au même rythme que les lignes temporelles s’entrecroisent. Guitares-basses discordantes, rythmes électro syncopés, beats percussifs et loops hypnotiques donnent ainsi l’impression que la musique zigzague elle aussi entre deux réalités, créant un effet de distorsion auditive à défaut d’un véritable marquage thématique notable (« Freeport », « Retrieving The Case », « Trucks », « Meeting Neils », « Red Room Blue Room »). Tantôt traversée par un piano « clair-obscur » esseulé (« Windmills », « Posterity ») tantôt par des cordes plus ou moins accentuées (« From Mumbai to Amalfi », « The Algorithm ») ou plaintives comme dans « Betrayal », elle permet d’établir une légère connexion émotionnelle avec le spectateur en conférant du relief au personnage de Kat (Elizabeth Debicki) ; femme objet prisonnière d’un mari reconverti anarchiste. Mais lorsqu’une occasion tardive d’épaissir son héros est donnée, l’impasse est faite. Le spectateur découvre, stupéfait, sa véritable implication au sein de cette organisation future sans jamais manifester le moindre attachement ni la moindre empathie à son égard… Sans forcément enclencher sur un tutti orchestral à la manière de « Time » (Inception), Göransson aurait pu proposer autre chose que l’insipide « The Protagonist » en guise de conclusion…

La postérité…

Faute de propositions audacieuses, le score peine à se démarquer, proposant ci et là quelques concepts expérimentaux rébarbatifs, sans jamais convaincre en dehors de l’expérience cinéma. Pourtant, le musicien suédois n’a pas été propulsé dans le feu de l’action aussi prématurément que le Protagoniste – en ce sens peu crédible en tant que sauveur de l’Humanité – puisqu’il fut convoqué six mois avant le début des premiers shootings. Quand bien même, cela aurait été ironique d’avoir manqué de temps sur un film de Christopher Nolan… TENET est donc loin d’être le puzzle musical complexe que l’on espérait, à l’exception de quelques morceaux palindromes qui n’ont, pour l’heure, pas encore dévoilé leurs secrets. On le sait : il faudra sûrement pousser les investigations au moyen d’une prolongation d’écoute, et peut-être même quelques rembobinages, afin de mieux décrypter ce « sound design » mainstream ; à la fois consolateur et scandaleux pour les pro-Zimmer, et déjà très controversé dans le reste des communautés bophiles. A l’avenir, il est fort probable que son auteur nous ouvrira les portes de son palais mental pour y révéler quelques easter eggs… Mais peut-être bien qu’à ce niveau là aussi, il ne s’agirait pas de comprendre mais de ressentir ? On vous aura mis en garde : si vous tenez à vos oreilles, abstenez-vous !

(Source Photo de Couverture: Wallpapersden.com)

David-Emmanuel – Le BOvore

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