Papiers à bulles ! N°3

Pour cette nouvelle série de chroniques BD,  demandez le programme ! L’enfer des tranchées de la grande guerre avec le dernierTardi, un polar façon Audiard , des déchets nucléaires bottés en touche par un village d’irréductibles, la vie passionnante de Joséphine Baker, la poésie conjuguée de Brigitte Fontaine et d’Alfred … Vous en voulez encore ? Des nouvelles fantastiques ? Un petit voyage à Amsterdam en mauvaise compagnie ? Y en a !!!

 

 

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Tardi a beaucoup écrit et mis son talent de dessinateur au service de la mémoire des poilus de 14… Trop ? De son propre aveu, l’histoire avec un grand H et son cortège d’atrocités commence à le peser et ce « dernier assaut » risque bien d’être le dernier opus de son auteur sur ce thème…  Devoir de mémoire ou traumatisme familial ? Les deux, mon capitaine ! Ses deux grands-pères ayant été en première ligne dans les tranchées, leurs témoignages ont dû profondément marquer cet humaniste, pacifiste et antimilitariste. Une idéologie qu’il partage avec Dominique Grange, sa compagne à la ville et complice à la scène : chanteuse, elle a enregistré et monté un spectacle sur cet épisode sanglant de notre histoire, mis en musique par le groupe Accordzéâm dont le CD est inclus à cet ouvrage. Dans le « dernier assaut », on suit pas à pas Mathurin, brancardier écœuré de ramasser en kit ses compagnons de galère, de plus en plus révolté par ce conflit qui n’en finit plus, fatigué de toutes ces morts inutiles et d’avoir en permanence la peur au ventre… Pour survivre, il devra commettre des actes contraires à sa morale et devra se confronter à la médiocrité que donne le pouvoir à certains chefs que toute humanité semble avoir désertés… Il  croisera aussi quelques personnages lumineux, comme Broutille, pour qui solidarité et amitié ne sont pas de vains mots …Une fois encore, peut-être pour la dernière fois, Tardi nous expose avec force et conviction les horreurs de cette « putain de guerre ». Avec son dessin réaliste et puissant, il dénonce la bêtise et la cruauté, la lâcheté des puissants qui n’hésitent pas à sacrifier pour leur profit des milliers, millions de vies humaines. Histoire, hélas, toujours recommencée, à toute époque et sous toutes les latitudes, éternellement, semble-t-il … Merci, à Monsieur Tardi et à Dominique Grange d’être la voix de tous ces damnés de la terre…

Le dernier assaut de Tardi, Dominique Grange et Accordzéâm, Casterman, 2016 / 23€

 

 

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En voilà une belle équipe de bras cassés : un couple homo, Ferrant et José, Romu, un costaud bodybuildé doté d’une cervelle d’huître et une jolie pépée qui ne s’en laisse pas compter, au nom judicieux de Cassidy ! Ces quatre lascars viennent de commettre un casse sans bavure en échappant aux képis et se mettent au vert pour se faire oublier quelque temps, dans la ferme que l’oncle et Jacky, le cousin de Ferrant, exploitent. Mais cette retraite qui aurait dû être pépère commence mal ! A peine arrivé dans la cambrousse, Ferrant se prend un pain magistral par le cousin qui n’a pas digéré d’être fait cocu le jour de son mariage, quinze ans auparavant ! Hé hé, Ferrant a donc eu dans sa jeunesse un penchant pour le sexe faible, donc ! Ce qui n’est pas trop au goût de José … Cassidy se révèle d’un tempérament volcanique et saute littéralement sur Romu qui, s’il est ravi de l’aubaine au départ, commence à être un peu fatigué par les assauts de la nympho…  L’ambiance est plutôt tendue entre les quatre malfrats, d’autant plus que les gendarmes sont sur les dents, à la recherche de deux vétos qui ont disparu dans la nature… On est dans les années 90, en pleine crise de la vache folle et Jacky qui élève des taureaux (il en est à Attila XV) est un peu à cran sur le sujet … Rajoutez à ça une filière russo-tchétchène de prostitution aux basques de Cassidy, et vous aurez une idée de la « tranquillité » des lieux ! Ravard et Ducoudray avec « Mort aux vaches » signent un somptueux hommage aux films noirs des années 60 avec des dialogues clairement inspirés par Audiard ! Attention, pas de plagiat, hein ! Mais l’esprit de ce dialoguiste de génie est palpable tout au long de cet album  aux dessins noir et blanc lumineux, rehaussé de fusain. Un scénario malin, des personnages savoureux et des situations rocambolesques, des répliques qui pourraient aisément devenir cultes, une chute inattendue, tout dans cet album est jouissif ! Je me suis bien marrée tout en étant admirative de ce travail impeccablement ficelé ! Gros coup de cœur !!!

Mort aux vaches de François Ravard et Aurélien Ducoudray, Futuropolis, 2016 / 19€

 

 

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A la fin des années 80, l’état a chargé l’ANDRA (agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) d’implanter un site d’enfouissement des déchets nucléaires, dans les Deux-Sèvres. Ben, tiens donc ! Pourquoi pas, là ou ailleurs, hein … Mais l’ANDRA est tombée sur un gros os… Ces messieurs en col blanc ne se doutaient pas de la levée de boucliers que leur « fabuleux projet créateur d’emplois » allait susciter ! Les autochtones ont plutôt mal pris d’être pris pour des imbéciles et très vite deux associations se sont créées pour faire front contre ce projet calamiteux : le CIAD (comité intercommunal d’action et de défense) et le GRANIT (groupement régional anti-nucléaire pour une information totale). Petit à petit, les adhérents à ces associations se sont faits de plus en plus nombreux et les actions contre l’ANDRA se sont multipliées, sous différentes formes et si intelligemment que les costards cravates ont fini par déguerpir, après des années de lutte acharnée ! Alors, pot-de-terre contre pot-de fer ? Quand on est acharné à ne pas se laisser manger la laine sur le dos, aucun combat n’est perdu d’avance ! La détermination de cette population à ne pas laisser pourrir leur sol, à préserver leur santé et celle de leurs enfants contre des enjeux économiques, de plus, mineurs, a fait capoter ce projet qui, sous la raison d’état paraissait impossible à déboulonner ! Ils ont réussi et sont un exemple pour tous ceux qui sont confrontés à ce problème délicat… Vous voulez le nucléaire ? Démmerdez-vous avec vos déchets radioactifs ! Non, mais sans blague, il aurait peut-être fallu s’en préoccuper avant, non ? Une BD qui donne de l’espoir, avec humour et militantisme !!!

Village toxique de Grégory Jarry et Otto T., FLBLB, 2015 / 15€

 

 

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Catel et Bocquet ont déjà réalisé deux biographies BD sur deux femmes qui ont marqué leur temps : Olympe de Gouges, puis Kiki de Montparnasse. C’est maintenant au destin d’une autre femme d’exception qu’ils consacrent ce superbe ouvrage : Joséphine Baker. On ne connaît pas forcément toutes les facettes de cette sacrée nana ! Bien sûr, on a tous entendu parler de « la revue nègre » et de l’audace de cette jeune femme dansant demie nue, une ceinture de bananes autour de sa taille fine, et de sa célèbre chanson « J’ai deux amours » qui a fait le tour du monde… Un peu réducteur, quand même, non ? Car « Tumpie » comme on l’appelait enfant a eu une sacrée vie … Née en 1906 dans le Missouri, elle a connu la pauvreté et le racisme, placée à l’âge de sept ans chez une femme blanche qui la maltraitait, s’est mariée une première fois à l’âge de treize ans, a été danseuse dans un spectacle créé par des musiciens noirs… Toute une vie déjà, alors qu’elle n’était encore qu’une enfant !  Puis, en 1925, c’est le départ pour la France où elle fut remarquée comme danseuse pour la fameuse revue qui l’a rendue célèbre … Joséphine a côtoyé tous les artistes et intellectuels de l’époque, fait plusieurs fois le tour du monde, a collectionné les amant(e)s, adulée par tous pour sa beauté, son énergie, mais aussi pour son caractère bien trempé ! Car elle était avant tout une femme libre ! Elle a d’ailleurs prouvé durant la seconde guerre mondiale qu’elle était capable de tous les sacrifices en se mettant au service de la résistance pour combattre les nazis, au nom de cette liberté qu’elle chérissait… Pour les mêmes raisons, elle a défendu les droits civiques aux USA aux côtés de Martin Luther King… Cette femme de cœur a  également adopté une douzaine d’enfants de tous pays et de toutes les couleurs, qu’elle appelait sa « famille arc-en ciel » … Joséphine Baker était toutes ces femmes-là à elle toute seule ! Une sacrée bonne femme qui a milité toute sa vie pour les droits de l’homme, jusqu’à son dernier souffle, en 1975 … Avec beaucoup de détails et de minutie, les deux auteurs de ce roman graphique ont retracé ce parcours incroyable avec une tendresse palpable pour ce personnage qu’on ne peut qu’aimer… Par la grâce de l’écriture et du dessin en noir et blanc d’un réalisme époustouflant, leur « Joséphine » est passionnant de la première à la dernière page. On ressort de ce « pavé de près de 600 pages, émus et admiratifs !  Chapeau bas !

Joséphine Baker de Catel et Bocquet, Casterman, 2016 / 26,95€

 

 

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Retranscrire l’univers poétique et délirant de Brigitte Fontaine en dessins : voilà une excellente initiative, d’autant plus qu’Alfred a su merveilleusement l’illustrer avec sensibilité et talent ! Les petits bouts de phrases qui fusent comme une évidence, les aphorismes tout simplement drôles ou remplis de bon sens et de profondeur de cette femme hors du commun pour qui la banalité est un vague concept, prennent délicieusement vie sous la plume d’un Alfred que l’on sent subjugué par cette artiste qui lui a donné le goût de la poésie … Car c’est bien de poésie qu’il s’agit là, les dessins tournant en volutes autour des mots, leur donnant une belle substance ! Un album à feuilleter quand on a le cafard, à faire partager autour de soi, il redonne le sourire !

Boulevard des SMS de Brigitte Fontaine et Alfred, Casterman, 2016 / 15€

 

 

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En musique, quand on parle de gamme chromatique, cela veut dire (si j’ai bien tout compris …) que la quasi ressemblance entre les intervalles entrainent un flou tonal … En peinture, c’est une référence à une gamme de couleurs qui se déclinent … « Gammes chromatiques » de Zentner et Pellejero regroupent en quelque sorte de manière imagée, ces deux concepts ! Dans la couleur, mais aussi dans le flou qui règne dans ces histoires à mi-chemin entre réalité et fantastique … Difficile parfois de faire la part des choses ! Cinq histoires brèves se succèdent, des récits un peu anxiogènes où la mort et le rêve se côtoient. Trois de ces histoires m’ont particulièrement interpellée : « Pink Néon » est un hôtel où vingt ans auparavant un crime a été commis. Wally, alors jeune homme, travaillait dans cet hôtel au moment des faits et a été accusé du meurtre. Il revient sur ce lieu maudit… « Blues » raconte l’histoire de la fascination entre un poisson au venin mortel et une jeune fille belle mais désespérément suicidaire… Dans « Gris et rouge » un homme au quotidien banal étouffe entre sa femme pas spécialement sexy et l’attirance qu’il ressent pour une belle passante … Difficile de vous en dire davantage sans trop déflorer ces histoires dont les « chutes »  sont à chaque fois surprenantes ! Zentner et Pellejero ont déjà à leur actif une petite dizaine d’albums réalisés en collaboration. Fructueuse comme on peut en juger à la lecture de cet album où l’osmose règne indéniablement entre ces deux artistes ! Le dessin de Pellejero, ses couleurs, se marient à merveille avec l’univers étrange de Zentner. « Mosquito » a eu une excellente idée de rééditer cet album qui avait vu le jour en 1999 ! Il aurait été dommage qu’il tombât dans l’oubli !

Gammes chromatiques de Jorge Zentner et Ruben Pellejero, Mosquito, 2016 / 14€

 

 

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Bienvenue dans l’univers déjanté de Simon Hanselmann qui nous offre un « druggy punk » bien crade et bien trash, sorte de « viens chez moi j’habite chez un copain », version sex and drugs !  Des histoires courtes (en dehors de la dernière qui donne le titre à l’album), tranches de vie que l’on n’espère pas autobiographiques pour son auteur, surtout s’il a le rôle d’Owl…Représenté par un hibou (la sagesse ?) ce dernier a fort à faire avec deux parasites qui partagent son appartement : Megg, ( la sorcière) complètement dépressive et Mogg (le chat) son amant… Owl (qui fait un boulot bien pourri) est le seul à bosser et retrouve tous les soirs ses colocs avachis dans le canapé où ils ont passé la journée à fumer des pétards ou à s’exercer à des jeux sexuels inédits. Et c’est encore bien pire quand débarque Werenwolf (le loup-garou) qui vient squatter l’appart avec sa progéniture plutôt très mal élevée… Avec ses personnages border line, son humour décapant et surtout pas politiquement correct, cette BD, pastiche d’une série des années 70 qui comportait également un chat, une sorcière et un hibou, n’est certes pas à laisser traîner sous les yeux des moins de seize ans ! Allumés, jouissifs, frôlant même parfois la scatologie, les textes et les dessins de ce « comic strip »  offrent des moments de pur délire !  Punk not dead !

Megg, Mogg & Owl à Amsterdam de Simon Hanselmann, Misma, 2016 / 25€

 

 

 

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