Histoire(s) de lire… N°6

Une sélection de romans « sérieux » enrobés d’humour, ça vous tente ? C’est ce que je vous propose avec les délicieux « Maurice et Mahmoud » et « Maman est en haut ». Un polar atypique vous sied davantage ? Lisez « Le diplôme d’assassin » ! Si, la solitude, ça existe, n’en déplaise à Gilbert Bécaud !  « La Soledad » le démontre magistralement ! Et une balade « Sur les chemins noirs » en compagnie de Sylvain Tesson, ça ne se refuse pas, non ? Bonnes lectures !

 

 

 

En plein divorce après 28 années de mariage, Maurice se retrouve à la rue, sa femme l’ayant mis à la porte de chez lui, dans son bon droit, car, Maurice pour de juteuses raisons fiscales, a commis l’erreur fatale de mettre tous ses biens au nom de Cathrine, sa désormais future ex. Pour un comptable, ce n’était pas très malin, d’autant plus que sa société, elle aussi, se retrouve dans les mains de la vénale Cathrine… Maurice n’a d’autre solution que de se réfugier dans son bureau… Et c’est là que Mahmoud, son assistant, arrivant exceptionnellement tôt, le découvre en pyjama : ni une, ni deux, il lui propose de l’héberger chez lui ! La cohabitation entre les deux hommes est un peu compliquée… Maurice est plutôt du genre cynique et désabusé et Mahmoud, célibataire en attente de la femme de sa vie, est du genre romantique, naïf et …musulman pratiquant. Ce qui ne gênerait pas le moins du monde Maurice si un satané réveil (offert à Mahmoud par sa mère, légèrement possessive et autoritaire …) ne se déclenchait pas de façon tonitruante à l’heure de chaque prière !!! Ces intermèdes mettent elle aussi hors d’elle, Laerke, la jolie voisine du dessus qui, excédée, descend confisquer l’objet du délit : malgré ses hurlements, Mahmoud en tombe désespérément amoureux et va demander l’aide de Maurice pour conquérir le cœur de Laerke … Cette comédie punchy, sous forme de huis-clos, fait penser à plus d’un titre aux ficelles du théâtre de boulevard : on y entre, on y sort, les portes claquent et se bloquent, les quiproquos s’enchaînent et les situations rebondissent ! Les personnages qui entrent en scène sont tous plus frappadingues les uns que les autres, mais aussi extrêmement touchants… Car si « Maurice et Mahmoud » est empreint d’humour et détend joyeusement les zygomatiques, il met en lumière également, l’air de rien et  avec beaucoup d’intelligence, le fait qu’en faisant preuve de tolérance et de solidarité, les différences culturelles ou religieuses peuvent laisser place à l’amitié et au bien vivre ensemble… Bel exercice et quel plaisir de lecture !

Maurice et Mahmoud de Flemming Jensen (traduit du danois par Andreas Saint Bonnet), Actes Sud, 2016 / 7,80€

 

 

 

Jusqu’à sa terrible chute en août 2014, Sylvain Tesson a parcouru le monde et pris des risques insensés, flambant sa vie avec un dynamisme hors du commun. Cet homme incroyable a passé sa vie à se lancer des défis que le commun des mortels ne pourrait pas envisager, même en rêve ! Tous ses précédents ouvrages nous faisaient partager avec bonheur ses sensations et ses réflexions que nous vivions à travers lui, par procuration, Tesson ayant de plus un vrai talent de conteur doublé d’un solide sens de l’humour et l’art de nous captiver en nous faisant partager sa vision et sa philosophie du monde. On a craint pour sa vie après son terrible accident … Mais c’est de Sylvain Tesson dont il s’agit, et le bonhomme ne se laisse pas abattre aussi facilement ! Il s’était juré sur son lit d’hôpital, que s’il s’en sortait, il ferait une traversée de la France à pied… Et bien entendu, il l’a fait !!! Du Mercantour au Cotentin, pendant près de trois mois, par les « chemins noirs » il a relevé son propre défi, se rééduquant par la même occasion, non sans souffrances. C’est donc à son carnet de voyages qu’il nous convie une fois de plus, un voyage lent dans les chemins creux, oubliés de presque tous … Il nous fait part de ses rencontres, de ses retrouvailles avec des proches qui ont fait un bout de route à ses côtés, et de ses sentiments vis-à-vis de notre société où « le paysage est devenu le décor du passage dans un monde où le mot d’ordre est de se déplacer vite, loin, et beaucoup »… S’il a quelque peu perdu de son intégrité physique, Tesson n’a rien perdu de son mordant et de son acuité à voir les choses comme elles sont … Il continue « d’esquiver le monde sans mépris mais sans la prétention de le changer » et de préférer la lenteur et la contemplation de cette nature qu’il aime sauvage et (presque) inhabitée … Les coups durs  qu’il a dû supporter  (sa mère est décédée peu de temps avant son accident) le rendent encore plus attachant par sa volonté de se surpasser, comme il l’a toujours fait… Un livre passionnant de bout en bout qui suscite l’admiration, par la grâce de son écriture et la force de vie de son auteur. Total respect, monsieur Tesson !

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson, Gallimard, 2016 / 15€

 

 

 

Le père Jean est un prêtre, si je peux m’exprimer ainsi, pas très catholique ! Certes, il a la foi chevillée à l’âme, mais il ne croit pas du tout aux religions et à leurs institutions et se comporte comme un électron libre, ce qui provoque bien souvent l’ire du père supérieur, directeur du collège catholique où Jean enseigne les lettres… Côté vie privée, il a une femme et un fils de 15 ans, cachés de tous (même de son adorable maman). Il les aime mais, malgré de louables efforts, il n’a jamais pu s’adapter à la vie de famille… Ah ! Important ! Jean, sans obligation d’aucune sorte, porte encore la soutane… Ce qui  le rend insoupçonnable aux yeux de la maréchaussée quand il se livre à de petits trafics suffisamment juteux pour faire vivre dignement les siens ! Tout roule pour Jean, jusqu’au jour où un prêtre est retrouvé égorgé au collège… La police bien sûr intervient et Jean, de par son attitude anarchiste, devient le coupable idéal, car, pour ne rien arranger, les deux hommes ne s’appréciaient guère et chacun avait pu s’en rendre compte …Au cours de son interrogatoire avec le commissaire, une amitié va naître entre les deux hommes qui vont faire équipe pour résoudre cette sombre affaire… Voilà un « polar » qui sort de l’ordinaire !!! Truculent et jubilatoire, servi par une écriture littéraire sans être pompeuse, « Le diplôme d’assassin » est un vrai petit bonheur ! Bernard-Marie Garreau a particulièrement réussi ses personnages, tous attachants (du moins les gentils !) et égratigne au passage la moralité de certains hommes d’église coupables d’actes plus que répréhensibles sur les enfants qui leur sont confiés. Premier titre de la série « un flic en soutane » (le second devrait sortir l’an prochain), il est évident que ce premier opus en appelle d’autres ! On en redemande, en tout cas !!!

Le diplôme d’assassin de Bernard-Marie Garreau, Envolume, 2016 / 16,90€

 

 

 

Cerise mène de front un boulot dans la com (assez stressant, d’autant plus que la start up où elle bosse est en passe d’être vendue…) tout en élevant ses deux enfants (dont une ado en plein âge ingrat…) Séparée, elle entretient néanmoins des rapports courtois avec le père de ses gosses. En plus de ses problèmes de femme active chargée de famille, Cerise trimballe le gros handicap d’avoir une mère complètement barrée, en guerre perpétuelle avec à peu près tout ce qui l’entoure (surtout avec ses voisins). Cette dernière passe son temps à la bassiner au téléphone, toujours survoltée et à la limite de l’agressivité. Cochise, le frère de Cerise (qui se fait appeler Sébastien, parce que Cochise, vraiment … C’est pas possible !!!) a quasiment coupé les ponts avec la harpie et se repose lâchement sur sa sœur qui se débrouille comme elle peut pour gérer le caractère épouvantable de leur génitrice… Un soir, elle reçoit un appel de la gendarmerie qui lui annonce que sa mère est en garde à vue… Si le début de ce roman est plutôt léger et humoristique, le ton change progressivement pour aborder de plein fouet la complexité des relations familiales, les difficultés de communication entre les membres d’une même famille et le conflit de génération. Jusqu’au dénouement assez poignant…Caroline Sers signe là un roman bien ficelé, subtil, où on se laisse porter par la psychologie des personnages, ancrés dans la réalité sans caricature. Servi par une écriture fluide très agréable, ce roman se lit avidement, avec un plaisir évident.

Maman est en haut de Caroline Sers, Buchet-Chastel, 2016 / 15€

 

 

 

Après une vie d’aventures où il a sillonné le monde, Bruno Labastide a posé ses valises à Venise où il mène désormais une vie routinière dans une solitude aussi monastique que désabusée. Alors qu’il est installé à une terrasse de café, son regard se pose sur une jeune femme d’une beauté sidérante… Keiko, puisque tel est son nom, offre chaque soir une nuit d’amour à celui qui saura l’émouvoir par ses mots, qu’ils soient écrits sous la forme de poème ou de simple texte… Bruno tombe en amour immédiatement, fasciné par la beauté et la personnalité de la jolie japonaise …  Il va puiser dans ses souvenirs pour écrire une histoire, dans l’espoir de faire succomber la jeune femme… Quel étrange livre … A mi-chemin entre nouvelles et roman, le texte de Natalio Grueso dégage une atmosphère envoutante…  On se perd un peu dans ses personnages, avec la difficulté de démêler la part de réel et de rêve  dans les récits de Bruno, mais est-ce si important ?  Il suffit de se laisser porter et de goûter les ambiances que dégage Grueso dans ce texte délicat et poétique où la « Soledad » imprègne chaque mot …Troublant.

La Soledad de Natalio Grueso (Traduit de l’espagnol par Santiago Artozqui), Presses de la Cité, 2016 / 20€

 

Christine Le Garrec

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