Papiers à bulles ! N°9

Pour commencer en douceur cette nouvelle série de chroniques,  je vous propose deux ouvrages où l’enfance est à l’honneur au sein de deux familles culturellement opposées. Celle de Chadia Chaibi Loueslati, joyeuse et irrésistible dans sa « tribu » franco-tunisienne et celle, plus grave, ancrée dans les traditions et les non-dits de Yoon-Sun Park,  en Corée. Robin Cousin vous entrainera ensuite dans un polar subtil et inquiétant au sein de « Big Data ». Les trois derniers ouvrages que je vous présente aujourd’hui ont pour thème la résistance, sous différentes formes : la lutte pour les droits civiques des noirs américains contée par un de ceux qui se sont battus avec courage et détermination pour les obtenir, la descente aux enfers d’un homme brisé par la dictature franquiste et les souvenirs douloureux d’un ancien résistant de la seconde guerre mondiale, survivant de Dachau. Pour ne pas oublier que rien n’est jamais vraiment acquis et qu’il faut rester vigilants …

 

 

 

 

Dans la famille, je demande la mère : Omi, une sacrée nana ! Maman d’une tribu de douze enfants, elle déborde d’une énergie communicative et mène tout son petit monde à la baguette, règle les problèmes à sa manière, n’hésitant pas à se servir de son rouleau à pâtisserie ou à faire un sitting devant les administrations jusqu’à obtenir son dû. Reine des ciseaux, elle gère les coupes de cheveux (avec peu de talent, il faut bien l’avouer) et taille les vêtements de tous ses marmots (y compris dans les chutes de rideaux). Je demande le père : le daron. C’est lui qui est venu en France le premier, après que son patron soit venu le chercher en Tunisie. Ses enfants l’adorent et se moquent gentiment de son « français » approximatif qui est d’une rare poésie. Il file doux devant Omi et ne lâche pas un de ses rares privilèges : son fauteuil où nul autre que lui n’a le droit de s’asseoir. Je demande les fils : Zed, l’aîné, Badad le matheux (prise de tête mais très doué !), Sam le goinfre, Sab le râleur, Nass le rigolo et Chabi le petit dernier. Je demande les filles : Lam la commère, Mawel la maigrichonne, Moon qui chantonne en permanence, Bess la rieuse, et … Chadia, l’auteur de ce superbe et émouvant roman graphique. Des années 60 à 80, c’est toute une époque que Chadia déroule pour nous à travers son enfance heureuse au milieu des siens, dans une famille qui balance avec gaieté entre traditions tunisiennes et mode de vie à la française. Avec un humour débordant et une tendresse inouïe, elle égrène le quotidien de cette famille nombreuse et heureuse, lui rendant le plus bel hommage qui soit… Merci à Chadia d’avoir partagé ses souvenirs avec autant de grâce et de talent, sa « Famille nombreuse » est un pur bonheur de lecture, fait de rires, de sourires et de nostalgie. Gros coup de cœur !

Famille nombreuse de Chadia Chaibi Loueslati, Marabout, 2017 / 17,90€

 

 

 

 

 

 

« En Corée » se compose de trois chapitres, autant d’histoires qui, avant d’être regroupées et éditées chez Misma, ont vécu une première vie en étant auto édités par leur auteur, Yoon-Sun Park (En Corée, encore en Corée, en france ). C’est à une invitation dans son intimité que la jeune artiste coréenne nous invite dans cette autobiographie dessinée, à une lecture de son journal où elle déverse ses émotions autant que ses souvenirs. En les déroulant, Yoon-Sun nous fait partager son enfance en Corée du sud et aborde les faits qui l’ont marquée : la mort accidentelle d’un cousin, le décès brutal de son père, et les non-dits et conflits familiaux qui ont précipité son départ de son pays natal. Yoon-Sun raconte son arrivée en France, ses difficultés d’adaptation, ses galères de jeune dessinatrice jusqu’à son installation en couple, entourée de ses chats (une vraie histoire d’amour !) Avec délicatesse et sincérité, Yoon-Sun Park nous livre avec ce superbe roman graphique, un destin en tranches de vie, plus ou moins heureuses, sur le ton de la confidence. Elle nous émeut, nous bouleverse ou nous fait sourire, capte notre attention avec une grâce et une classe folle, et nous tend un miroir vers nos propres émotions et ressentis, avec une profonde humanité, tout simplement… Un ouvrage sensible qui ouvre la porte à la nostalgie. Superbe !

En Corée de Yoon-Sun Park, Misma, 2017 / 20€

 

 

 

 

La multinationale « Jimini » a assis sa réputation et bâti sa fortune grâce à un logiciel d’aide à la décision pour les professionnels, qui fonctionne avec la mise en commun des bases de données de la communauté d’entreprises qui y adhère. Grosse, grosse machine qui s’apprête à lancer sur le marché « Jimini Me », un nouveau logiciel qui vise ce coup-ci les particuliers en leur proposant un service de « coach » sur lunettes connectées. Le principe est simple : après avoir chaussé les fameuses lunettes, on vous propose de répondre à un questionnaire. Ensuite, le « coach » vous guide pour prendre les meilleures décisions et à gérer au mieux votre vie en fonction des éléments que vous lui avez communiqués … Gary Prudent travaille pour la petite agence de détectives Gaggioli. Quand Bruno Mirabelle, dépêché par « Jimini » débarque à l’agence pour annoncer à l’équipe qu’ils ont été choisis pour résoudre une affaire de sabotage touchant le réseau Internet mondial, Gary se méfie …. Pour quelle raison un monstre comme Jimini a-t-il pu choisir l’insignifiante agence Gaggioli pour une affaire aussi importante ? Les sabotages sur lesquels on leur demande d’enquêter mettent en péril l’entreprise Gotel (affiliée bien sûr à Jimini …) qui se positionne sur les rangs d’un appel d’offres pour l’installation de câbles nouvelle génération, en concurrence avec deux autres entreprises. Un contrat de plusieurs milliards de dollars est en jeu… Le meilleur ami de Gary, Jean Melville, passionné d’informatique, développe des programmes « libres » dans le but de contrer le monopole des multinationales et la manière dont ceux-ci utilisent les données personnelles. Quand Gary annonce à Jean qu’un suspect a été repéré dans l’affaire Gotel, Jean met en garde son ami … Ce coupable providentiel a été un peu trop vite et trop rapidement coincé, d’autant plus que sa culpabilité éliminerait d’emblée un concurrent de Gotel… Robin Cousin nous propose avec « le profil de Jean Melville » un thriller captivant sur le monde inquiétant de « Big Brother », et soulève les questions d’éthique que pose l’utilisation des données personnelles à des fins commerciales, à l’insu de ceux à qui elles appartiennent… Son dessin en noir et blanc et tons de gris qui ne prend des couleurs que par le biais des lunettes et autres tablettes connectées, instaure des frontières entre le réel et le virtuel avec autant d’intelligence que de réussite ! Pour info, Robin Cousin et les éditions FLBLB proposent à partir du 23 mars de diffuser en quatre épisodes sur le site “Le club de Mediapart” cette palpitante BD (à raison d’un épisode par semaine). Une belle et généreuse initiative pour cette BD « lanceuse d’alerte » ! Soyez vigilants … It’s watching you!!!

Le profil de Jean Melville de Robin Cousin, FLBLB, 2017 / 23€

 

 

 

 

On connait peu John Smith (du moins en France). Pourtant, il fut une icône de la lutte des droits civiques des noirs américains. Quelques minutes après le célèbre « I have a dream » lancé par son ami Martin Luther King devant le Lincoln Memorial à Washington en août 1963, John Lewis interpella la foule avec le non moins célèbre « Wake-up America ! ». Il avait vingt-trois ans, subi de multiples blessures (certaines graves) et déjà fait une quarantaine de séjours en prison, en défendant ses convictions de manière pacifiste …Ce roman graphique que je vous propose aujourd’hui est le troisième tome des mémoires de ce combattant pour l’égalité, scénarisé par John Lewis lui-même avec l’aide d’Andrew Aydin et illustré dans un noir et blanc somptueux par Nate Powell. Ce dernier volet concerne la période 1963-1965. Lewis se souvient …Les longues files devant les bâtiments administratifs pour s’inscrire sur les listes électorales, réprimées sauvagement par la police et les autorités des états ségrégationnistes… Cet ignoble attentat dans une église qui coûta la vie à quatre jeunes filles… Les jeunes noirs tués par des flics ou des « blancs » haineux qui ne sont jamais inquiétés (les enquêtes concluent invariablement à un « accident »…) Ses camarades de lutte assassinés … La longue marche de Selma à Montgomery en 1965… John Lewis évoque les coups, les humiliations et les insultes quotidiennes subies par son peuple et l’acharnement d’une certaine Amérique blanche contre cette égalité légitime, avec une puissance évocatrice rare, nous faisant vivre ces évènements de l’intérieur, à ses côtés. L’élection d’Obama fut un moment d’une intense émotion pour Lewis qui n’aurait jamais pensé voir un jour un homme noir à la tête des États-Unis… Il a bien évidemment refusé l’invitation de Trump à son investiture, lui contestant toute légitimité et le comparant au gouverneur ségrégationniste George Wallace … Trump n’a pas aimé ! Et sa réponse fut, à l’image de sa personnalité, d’une rare violence politique… « Wake-up, America » est, hélas, toujours d’actualité …

Wake-up America de John Lewis, Andrew Aydin et Nate Powell, Rue de Sèvres, 2017 / 15€

 

 

 

 

Antoine dort sous un pont, la tête calée sur une vieille valise. Près de lui, squatte un autre clochard qui écoute les informations sur son vieux poste de radio. Un flash annonce la mort de Franco… Cette nouvelle fait resurgir de la mémoire d’Antoine des souvenirs douloureux. Il se rappelle… Sa rencontre avec Iria, une espagnole de dix-huit ans son aînée, leur départ pour l’Espagne et la période heureuse qui a suivi avec l’ouverture de leur propre restaurant… Leur histoire d’amour qui devient vite houleuse car, si Iria s’investit à fond dans leur affaire, Antoine quant à lui dépense sans compter et commence à boire plus que de raison… Les tensions montent crescendo entre les deux époux, d’autant plus qu’Antoine vit très mal le climat délétère que fait régner la dictature dans le pays : violences policières, répressions sanglantes, aucune liberté d’expression, la peur en permanence… Antoine est de plus en plus stressé. Il se sent à juste titre espionné et reçoit des menaces à peines voilées… Il boit de plus en plus, devient violent envers Iria qui finit par demander le divorce… C’est à une histoire vraie que nous convient les auteurs de cette BD, magnifiquement servie par le texte de Philippe Thirault renforcé par les dessins « pop art » de Nadar (Pep Domingo), aux couleurs tranchées et lumineuses. Une tranche de vie qui nous happe et nous embarque sur les traces d’un homme, de son apogée à sa déchéance. Cruel et réaliste comme le sujet traité : une réussite !

Salud ! de Nadar et Thirault, Futuropolis, 2017 / 19,50€

 

 

 

 

 

Le 8 mai 2015, un vieux monsieur de 91 ans recevait la légion d’honneur. Son nom : Guy-Pierre Gautier. Résistant pendant la seconde guerre mondiale et survivant de Dachau, il est le grand-père de Tiburce Oger, l’auteur de cette BD.  « Ma guerre » débute sur cette cérémonie, point de départ d’un récit qui remontera le temps soixante-dix ans auparavant… 1943. Guy-Pierre s’engage dans un réseau de résistance à La Rochelle. Il participe activement et courageusement aux activités de sabotage et de renseignement, insouciant des périls qu’il encoure. En octobre, il est arrêté et torturé par la Gestapo, interné dans la prison d’Eysses, puis déporté en juin 1944 à Dachau dont il ne sera libéré, par les américains, qu’en avril 1945… Tiburce a recueilli la mémoire vive de son grand-père pour réaliser cet album, lui laissant libre cours pour exprimer ses souvenirs avec ses propres mots … Cette authenticité et cette individualité donnent une force incroyable au récit, d’autant plus que même si la violence subie est omniprésente, les qualités humaines des victimes sont mises en exergue. A la lecture de la guerre de Guy-Pierre, on est submergé d’émotions… Tristesse, indignation, mais aussi admiration et respect pour le courage de cet homme, ces hommes qui, pour survivre, ont déployé des trésors de solidarité, et surtout, sont restés dignes, jusqu’au bout… Tiburce Oger apporte toute la dimension tragique et émotionnelle à ce magnifique témoignage par la grâce de son dessin réaliste et tourmenté. Un formidable et émouvant hommage, tout en sensibilité et intelligence… Pour info, une exposition « Shoah et bande dessinée » a lieu à Paris au mémorial de la Shoah jusqu’au 30 octobre prochain. Deux cent documents originaux y sont exposés…

Ma guerre de La Rochelle à Dachau de Guy-Pierre Gautier et Tiburce Oger, Rue de Sèvres, 2017 / 17€

 

 

Christine Le Garrec

 

 

 

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