Arts et Essais ! N°25

Le street art est reproduit dans toute sa richesse et sa diversité, du graffiti à la fresque monumentale, à travers les quatre ouvrages que je vous présente aujourd’hui. « L’atlas du street art » vous fera faire un tour du monde en compagnie d’une centaine d’artistes aux styles multiples et aux univers délirants, poétiques, humoristiques ou engagés, tout comme « Street art contexte(s) qui vous entretiendra des liens étroits entre une oeuvre et son environnement à travers de multiples oeuvres contextualisées issues de l’imagination d’une ribambelle d’artistes venus eux aussi du monde entier ! Trois artistes sont mis à l’honneur dans deux superbes monographies : le talentueux couple à quatre mains Ella & Pitr et leurs fresques époustouflantes de beauté et de démesure, et le génial Jace et son Gouzou farceur, provocateur et lanceur d’alerte qui est devenu une icône dans l’île de La Réunion… Tous les artistes présentés dans ces quatre ouvrages ont fait éclater leur talent sur tous les murs du monde… Des merveilles !!!

 

 

 

Dix ans d’amour et de fusion artistique… On peut dire que qu’Ella & Pitr se sont bien trouvés ! S’il est des jours où Cupidon s’en fout, ce jour-là, il a lancé ses flèches dans la bonne direction… Merci petit joufflu ! Car, en réunissant ces deux artistes par le coeur et par l’esprit, tu as ouvert la porte à un univers où l’humour et la poésie, dans une parfaite complicité partagée, se déploie de toutes ses immenses ailes (d’ange et de désir, ça va de soi…). Cette superbe monographie propose un panorama complet de leurs œuvres, ainsi qu’analyses et billets de contributeurs venus de tous les milieux artistiques (comédiens, écrivains, chorégraphes, urbanistes, poètes, galeristes…) tombés en amour et en admiration pour leur travail . Fresques gigantesques (dont on ne peut vraiment apprécier les détails que par le biais de vues aériennes !) peuplées d’ogres débonnaires et édentés (parfois féroces), de doux rêveurs, de vieilles mamies en chignons et lunettes (Tardi n’est pas très loin…), de personnages alanguis dans un profond sommeil, de bourgeoises effondrées, de contorsionnistes épousant les formes des murs, de femmes à barbe et d’hommes tétons, de vieillards grincheux ou insolents… C’est toute une humanité, avec ses failles et sa vulnérabilité, qu’Ella & Pitr reproduisent dans ces œuvres contextuelles, extravagantes, décalées ou empreintes de tendresse et de poésie (mais toujours avec une petite piqûre bien placée pour ne pas ronronner !). L’enfance, la vieillesse et le sommeil sont omniprésents dans leur œuvre où l’on retrouve également des personnages issus de la mythologie, des animaux géants en opposition à de petits humains, des rochers en apesanteur, en ombres menaçantes ou en lourds fardeaux… Ella & Pitr ont abordé à peu près toutes les formes du street art (peinture, collages, toiles et dessins, anamorphoses….) et lui apportent œuvre après œuvre, comme de petites fourmis, leur contribution pour embellir le monde… Leurs jeux de motifs (très « origami »), leur palette de couleurs (éclatantes, pastels ou sombres) la finesse de leur trait et l’élégance de leur geste effacent la grisaille, la tristesse et le sordide, nous racontent une histoire sans paroles, laissant notre imagination faire le reste… Soufflée et définitivement accro !!!!!

Ella & Pitr : comme des fourmis, Alternatives, 2017 / 30€

 

 

 

 

Telle la créature (sympatoche) de Frankenstein, le Gouzou est né de l’imagination de Jace, son génial créateur. Ligne claire, couleur métissée, sans visage, efficace comme un logo, le Gouzou est devenu un symbole dans l’île de la Réunion où il a vu le jour, avant de traverser mers et frontières pour s’exposer à nos regards dans les endroits les plus inattendus, tout autour du monde ! Bien plus qu’un petit bonhomme espiègle, ce globe-trotter de Gouzou est un lanceur d’alerte sur les méfaits du capitalisme, un militant pour la cause environnementale, convictions qu’il affiche avec force sur les murs, mais aussi dans des endroits moins conventionnels : le Gouzou est aussi à l’aise sur les murs, qu’installé sur une carlingue d’avion ou une voiture de police ( !). Il se délecte des espaces publicitaires qu’il détourne avec humour et provocation et les usines désaffectées sont pour lui des espaces naturels ! On a même vu des Gouzou gendarmes sur les bords des routes sur de faux radars, sur des voiles de pirogues à Madagascar et même dans des fosses à crocodiles (présents et bien vivants, pas trouillard, le Gouzou !) Ça fait maintenant vingt-cinq ans que Jace ballade son personnage fétiche de par le monde… Il lui a valu quelques déboires avec la police aux quatre coins du globe et une belle reconnaissance dans des endroits plus éclairés sur l’art urbain où il a illuminé en toute légalité des lieux tristes et gris de sa poésie, son humour, ses excès et ses indignations. Il a aujourd’hui pignon sur rue dans l’île de la Réunion où Jace a créé « L’usine à Gouzou » qui lui assure une indépendance financière, agrémentée de quelques commandes uniquement dans l’espace public (hôpitaux, prisons, centres culturels…) et de quelques expos en galerie. Mais le Gouzou (comme Johnny Halliday… OK, je sors !) est né dans la rue qui reste son terrain de jeu préféré… Pour le plus grand bonheur de ses aficionados à qui il offre, l’espace de quelques instants, de s’immerger dans son univers frondeur et facétieux… Que ce soit en fresques monumentales ou en petits formats, le talent de Jace est juste… Enorme !  Que du bonheur !!!

Jace : Magik Gouzou par Fabienne Jonca, Alternatives, 2017 / 30€

 

 

 

 

L’activité d’écrire ou de dessiner sur les murs est pratiquée par les hommes depuis les premiers jours de l’humanité. Cet art qui a évolué au fil du temps est le reflet de nos sociétés et il existe autant d’approches et de styles que d’artistes pratiquant le street art et le graffiti, chacun ayant son propre univers qui fait son originalité et le rend unique… Leur point commun à tous ? Une fabuleuse liberté pour expérimenter leur art à grande échelle, de créer partout, à tout moment, et pour tous, aux antipodes de la marchandisation et de la production de masse ! Une liberté toutefois surveillée, la pratique étant toujours punie par la loi d’amendes ou d’emprisonnement et les œuvres régulièrement détruites par les autorités… Certains artistes ont réussi cependant à se faire reconnaître comme tels, et, dans leur cas, leurs œuvres sont protégées, mises en valeur et visitées au cours de « street art tour »… No comment … Une chose est certaine, quelle que soit la forme que prend cet art, il irrite ou fascine mais ne laisse jamais indifférent ! Les artistes sélectionnés dans ce bel ouvrage n’ont pas été choisis sur des critères esthétiques mais pour leur originalité, leur inventivité et la dimension éthique, sociale et politique de leur production. Tous en activité, ils travaillent en milieu urbain et sont emblématiques d’une certaine forme de street art et de graffiti. Cent treize artistes majeurs originaires de vingt-cinq pays sont ainsi présentés à travers sept cent cinquante illustrations et seize portraits de villes. Toutes les formes de cet art contemporain, populaire et urbain, sont déclinées, approfondies et analysées par Raphaël Schacter (anthropologue et conférencier sur l’art public indépendant) qui met clairement en évidence les enjeux et les influences multiples de chaque courant pictural : graffiti, intervention sculpturale, affiches, performances, abstractions géométriques, figuration photo réaliste… Les artistes n’ayant pas été sélectionnés uniquement sur leur notoriété, cet ouvrage aussi exhaustif que passionnant permet aux amoureux de cet art majeur et furieusement inventif de découvrir tout plein d’artistes pas forcément connus du grand public, à travers le monde entier. Un formidable et incontournable panorama sur cet art vivant et rebelle qui, tour à tour, nous interroge, nous émeut ou nous fait sourire…

Atlas du street-art et du graffiti par Rafael Schacter, Flammarion, 2017 / 39,90€

 

 

 

Le Street Art apporte des parenthèses esthétiques exposées au regard de tous, sans élitisme ni médiation. Dans un monde où flâner est un luxe, la vision de ces œuvres génère de l’émotion, de la réflexion et de l’humour à celui qui prend le temps de les regarder… Grâce à un internet et aux nouvelles technologies, ces œuvres éphémères, soumises aux dégradations et au démolissement, sont accessibles dans leur contexte, dans le monde entier : des œuvres uniques puisque créées « in situ » ont désormais une portée visuelle globale alors qu’elles sont ancrées dans la réalité locale d’un lieu bien précis… En dix chapitres copieusement illustrés d’œuvres (commentées) venant des quatre coins de la planète, cet ouvrage aborde aussi clairement qu’intelligemment les liens entre le street art et l’architecture, le mariage entre l’œuvre et son support, le dialogue entre le lieu et l’œuvre, et sa métamorphose grâce au talent et à l’imagination de l’artiste qui l’a créée. Inspirées par un paysage, jouant avec les formes ou les défauts d’un support ou les espaces verts où elles’installent, les éléments de l’environnement deviennent partie intégrante de l’œuvre. Le lieu inspire l’artiste qui façonne le paysage dans une relation réciproque où l’un nourrit l’autre : constructions urbaines fonctionnelles, lieux abandonnés, usines désaffectées et bâtis sans charme retrouvent une vie en couleurs et en volumes par le biais de trompe-l’œil ou d’anamorphoses poétiques ou humoristiques. L’expression politique n’est bien entendu pas absente de ces œuvres contextualisées, rendant hommage à des personnages emblématiques, qu’ils soient politiques, artistiques ou anonymes, à des moments historiques ou à une réalité sociale prégnante dans le quartier où elles sont réalisées. Dénonciation du capitalisme, soutien aux migrants (notamment à Calais où Banksy a réalisé plusieurs œuvres) ou aux victimes des bouleversements économiques et technologiques, le street art donne la parole à ceux qui ne l’ont plus ou ne l’ont jamais eu… La légalisation d’une partie de la production, œuvres de commandes par les institutions (et parfois par des particuliers) pose problème à beaucoup d’artistes… Si cette « légalité » leur offre des moyens financiers et techniques, elle « trahit » l’essence même du street art, rebelle et protestataire, d’autant plus que ces travaux de commande privilégient un esthétisme orienté qui met à mal la liberté d’expression… Perdent-t-ils  leur âme ? Le débat est ouvert ! Celui entre art et vandalisme commence seulement à prendre position du côté de l’art… il suffisait de prendre le temps de contempler ces oeuvres magiques et magnifiques pour s’en convaincre… Du grand art, oui !!!

Street Art Contexte(s) par Olivier Landes, Alternatives, 2017 / 35€

 

Christine Le Garrec

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *