Histoire(s) de lire… N°33

Au menu de cette nouvelle sélection, du rire et de la tendresse ! Le célèbre fakir de Romain Puertolas revient… et bien sûr, ses nouvelles aventures sont aussi déjantées, voire davantage, que les précédentes ! Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, je vous propose de découvrir la petite pépite d’un auteur assurément à suivre : Frédérique Le Romancer. Son roman, « 3 bis, rue Riquet » décrit avec une ineffable jubilation (et dans une langue très « verte » !), les tribulations des habitants d’un immeuble toulousain : Deux romans hilarants et tendres qui n’engendrent pas la mélancolie ! Un peu d’émotion ? David Foenkinos revient lui aussi avec un roman lumineux où l’art est le meilleur remède qui soit pour guérir des aléas de la vie… On ne peut qu’acquiescer ! Angela Flournoy, quant à elle,  vous fait pénétrer dans l’intimité d’une famille afro américaine, dans une comédie douce amère… Pour terminer, deux polars qui vous apporteront une bonne dose d’adrénaline et quelques sueurs froides : celui de Guillaume Audru qui vous emmènera aux confins de l’Ecosse et de la noirceur de l’âme humaine, et celui de Gérard Guégan où vous suivrez pas à pas un inspecteur pas comme les autres sur une enquête sordide à souhait… Bonnes lectures à toutes et à tous !

 

 

 

Nous avions laissé notre fakir en excellente posture après qu’il ait transformé ses multiples et fameuses aventures coincé dans une armoire Ikea, en un incontournable best-seller qui l’avait rendu riche et célèbre. Pour parfaire le tableau, Ajatashatru Lavash Patel (que l’on appellera Aja pour faire simple !) roucoulait auprès de sa douce et tendre épouse Marie Rivière… Les mois ont passé  dans une totale insouciance jusqu’au moment où son éditeur se rappelle à son bon souvenir en le pressant de lui rendre au plus vite son prochain manuscrit, qu’il espère aussi « juteux » que le  premier ! Hélas, Aja est sec comme le lit d’une rivière asséchée et n’a pondu jusque là qu’un micro texte de sept pages où il relate son quotidien, entre ses passages à l’épicerie et ses stations devant le petit écran… Où est passée son inspiration ? S’est-elle diluée dans sa vie de bourgeois ventru ? C’est du moins ce que lui affirme sans ménagement son éditeur, furieux de n’avoir rien à se mettre « sous presse » avant un fameux moment ! Vexé du constat, qu’amèrement il doit bien avouer être proche de la vérité, Aja se remet en question… Il décide de remonter aux sources et de retourner chez Ikea pour enfin acquérir le fameux lit à clous « kisifrotsipik » qu’il était censé s’acheter à son premier passage. Hélas, le modèle, trop dangereux, n’est plus fabriqué… Qu’à cela ne tienne, il partira en Suède pour en commander un à Ingvar Kamprad, le patron du meuble en kit ! Quand Aja a une idée en tête, il ne l’a pas ailleurs ! Il part donc précipitamment pour se rendre à l’aéroport pour choper un avion vers la Suède, en ne laissant qu’un simple mot à Marie pour lui expliquer les raisons de son départ. Hélas, celui-ci s’envolera par la fenêtre ouverte et Marie, en rentrant de son travail, trouvera l’appartement vide, sans explications… Désespérée, elle se dira que son homme, trop malheureux dans cette vie occidentale, est retourné à ses origines… Ou qu’il a trouvé une femme plus belle et plus jeune (elle doute un peu sur son sex appeal depuis quelque temps !). Pas trop le temps de se complaire sur son triste sort, cependant : son patron lui a donné pour mission de se rendre le jour même en Suède pour acquérir auprès du baron Shrinkshranshrunk, le brevet de sa cafetière Nespressé … What else ? Bien sûr, vous vous doutez bien qu’avec Aja, ce simple aller-retour va prendre des allures d’aventures aussi haletantes et hilarantes qu’ involontaires ! Ainsi, notre fakir se retrouvera sans le vouloir sous l’identité d’un certain expert en pierres précieuses (le professeur Ronaldo), fera une rencontre hautement désagréable qui le replongera dans un passé douloureux, et ne devra la vie sauve qu’à un exemplaire de « Autant en emporte le vent » en version polonaise ! Totalement barrées à l’image du précédent opus, ces nouvelles aventures du fakir, bourrées de rebondissements plus drôles les uns que les autres et délicieusement ponctuées de jeux de mots irrésistibles, confirment une fois de plus l’imagination débridée de Romain Puertolas et le plaisir que l’on éprouve à retrouver son écriture aussi déliée que délectable ! Si, sans surprise, l’humour est au-rendez-vous de ce dernier roman, l’émotion y tient également une large place avec l’évocation, sous forme de flash back, de l’apprentissage d’Aja auprès de son ignoble maître Baba Ohrom, qui lui apprit les ficelles du métier de fakir avec des méthodes hautement réprouvables… Les fans d’Aja auront double plaisir en ce mois de Mai ! Après la lecture de cet excellent bouquin, ils pourront découvrir sur grand écran « L’extraordinaire voyage du fakir » adapté par Ken Scott. Le fakir se porte comme un charme, ce printemps !!!

Les nouvelles aventures du fakir au pays d’Ikea de Romain Puertolas, Le Dilettante, 2018 /20€

 

 

 

A première vue, l’immeuble du 3 bis, rue Riquet, à Toulouse, ne se différencie guère des autres immeubles du quartier. Il suffit de pousser la porte d’entrée et de faire connaissance avec ses habitants pour s’apercevoir qu’il est loin d’être ordinaire ! Au rez-de chaussée, vit Cécile, ou pour être plus juste, Cécile vit cloîtrée dans son petit appartement du rez-de-chaussée, car elle ne met jamais le nez dehors. Atteinte d’agoraphobie, elle travaille à son domicile comme traductrice et, à ses moments perdus, crée de toutes pièces des profils très étudiés sur les sites de rencontres, non pour draguer, mais pour se sentir un peu moins isolée du monde… C’est aussi dans ce but bien innocent qu’elle épie les allées et venues des autres habitants de l’immeuble à travers le judas de sa porte d’entrée, davantage par curiosité que par malveillance. Si personne ne la connaît, Cécile sait beaucoup de choses sur ses voisins… Montons au premier : deux appartements se font face. Dans le premier vit Lucie, une trentenaire qui survit comme elle peut avec un petit boulot d’aide ménagère qui ne l’épanouit guère… Elle passe son temps libre dans les bars et sur les sites de rencontres à la recherche de l’âme sœur : ayant le sentiment d’avoir déjà raté sa courte vie, Lucie n’est pas heureuse… L’appartement en face du sien, maintenant ! C’est là que réside, depuis de longues années, Madeleine, une prostituée qui atteint l’âge canonique de 80 ans ! Toujours active, même si ses clients se font de plus en plus rares, Mado a le corps perclus de rhumatismes et le verbe haut. Au grand souci de ses collègues, et surtout de Claudette qui est devenue presque une fille pour elle, Mado commence sérieusement à perdre la boule depuis quelque temps… Ses absences de plus en plus fréquentes deviennent inquiétantes et tout le tapin toulousain se relaie dans son appartement pour veiller sur elle… Le dernier étage, maintenant ! Il est occupé par Marc, un quadragénaire cadre dans l’informatique, qui ne semble vivre que pour son boulot… Solitaire et asocial, il n’est aimable avec personne et carrément odieux avec Mado à qui il reproche de ne pas vouloir payer sa part pour la rénovation de la cage d’escalier… Les allées et venues incessantes de filles de joie,  l’allure et le franc parler de la vieille dame horripilent Marc qui a acheté et retapé le dernier étage de l’immeuble dans un but spéculatif… Question standing, ça craint quand même un peu du boudin ! Il évite cependant d’adresser la parole à la vieille dame, celle-ci l’ayant remis vertement à sa place lors de leur dernière altercation, dans un langage fleuri à faire rougir un punk ! Bref, si tous ces braves gens vivent au même endroit, ils ne se fréquentent pas le moins du monde… Jusqu’au jour où Mado, disparaît, en pleine nuit, en pyjama et sous la pluie, perdue dans son monde, hors de toute réalité… Ce roman n’a qu’un seul défaut… Il est bien trop court !!! Les rebondissements vaudevillesques et les dialogues truculents ne masquent pas la tendresse qui émane de ce microcosme humain peuplé de personnages aux qualités cachées et aux défauts apparents… Ce livre « feel good », d’une belle humanité, respire la vie… Fondant et tendre comme un moelleux au chocolat, il se savoure de la première à la dernière ligne, en petites bouchées gourmandes !

3 bis, rue Riquet de Frédérique Le Romancer, Denoël, 2018 /19,90€

 

 

 

Antoine Duris, professeur aux Beaux-arts de Lyon, quitte sa vie et sa situation confortable, du jour au lendemain, sans en avertir ses proches et en s’arrangeant pour que nul ne retrouve sa trace… La cause de ce départ précipité est-elle à chercher du côté de sa récente séparation d’avec sa femme ? Sa famille se pose mille questions, sans réponse, Antoine semblant s’être effacé du monde sans avoir donné le moindre signe qui justifiât pareille décision. Alors, où est parti se réfugier Antoine ? Loin de la médiocrité humaine, il est parti soigner un douloureux secret, au cœur de la beauté des œuvres de Modigliani exposées au musée d’Orsay où il vient de se faire embaucher comme simple gardien de salle… Mathilde Mattel, la DRH du musée, est aussi attirée qu’intriguée par ce nouvel employé sombre et mystérieux qui murmure devant le tableau de Jeanne Hébuterne (la muse de Modigliani) et semble fuir toute réalité… Comment un homme avec de pareilles compétences a-t-il pu plaquer une brillante carrière pour un emploi subalterne ? La réponse viendra d’Antoine lui-même lorsqu’il décidera de se confier à elle dans une troublante confession qui les mèneront tous deux jusqu’à Lyon… Ce dernier roman de David Foenkinos semble répondre en écho au destin tragique de Charlotte Salomon, son bienveillant fantôme qui l’a hanté des années durant, avant qu’il ne couche sur papier sa profonde admiration et sa fascination pour la jeune artiste tragiquement disparue…Elle est toujours là, entre les lignes de ce roman lumineux où David Foenkinos explore une fois encore les thèmes de la pureté et de la fragilité de la création, et de la consolation que l’on retire d’une œuvre d’art pour guérir de nos blessures… Un postulat ? Ces remparts de silence, ces parenthèses de beauté qui laissent nos esprits s’évader vers des sons, des couleurs ou des mots apaisants ne nous guérissent peut-être pas, mais il est certain qu’ils nous apportent un salutaire apaisement dans les moments de crise… Qui n’a jamais soigné ses vagues à l’âme, en osmose avec ses émotions du moment, devant une œuvre d’art, à l’écoute d’un morceau de musique ou devant un bon bouquin ? Tout comme Antoine qui se penche comme un tournesol vers la luminosité de la beauté pour supporter une réalité dérangeante… Avec cette troublante histoire d’amour et de respect, de culpabilité et de mort, David Foenkinos nous invite, par la finesse et la justesse des sentiments évoqués, à une mélancolique introspection sur notre propre rapport à la beauté… Superbe.

Vers la beauté de David Foenkinos, Gallimard, 2018 /19€

 

 

 

La maison des Turner, dans un quartier pauvre de Detroit, a abrité l’enfance des treize enfants de Francis et Viola. On est en 2008, tous sont désormais adultes, parents et même grands parents, Francis est mort et Viola, très malade, ne pouvant raisonnablement  plus vivre seule, vit désormais dans le foyer de Cha Cha, son fils aîné et désormais patriarche de la famille. La maison familiale, désormais vide, est devenue une lourde charge : pour la garder, il faudrait débourser une somme considérable, l’emprunt étant loin d’être terminé… Quant à la vendre, on n’en retirerait qu’une somme dérisoire de quelques milliers de dollars, à condition de trouver un acheteur dans cette ville où les habitants se sont exilés en nombre vers les banlieues environnantes, faute de travail… Les avis dans la fratrie sont partagés : certains voudraient la garder en souvenir du passé et d’autres, plus pragmatiques, la vendre pour se débarasser de cette dette une bonne fois pour toutes… C’est à l’histoire d’une famille afro-américaine d’aujourd’hui qu’Angela Flournoy nous convie dans cette saga familiale sur fond de crise économique. Si elle s’attache davantage à certains personnages, comme Cha Cha, poursuivi par un fantôme depuis sa plus tendre enfance, ou à Lelah, la plus jeune sœur addicte au jeu, elle laisse s’écouler la vie entre trois générations, avec une fluidité mêlée de mélancolie. Portrait d’une famille qui a subi son lot de drames et de discriminations, mais aussi celui d’une ville où la misère et la violence ont effacé les années de prospérité, « La maison desTurner » se lit comme au fil d’un long fleuve, rarement tranquille, soumis aux remous de l’histoire : un premier roman doux amer d’un auteur prometteur !

La maison des Turner d’Angela Flournoy (traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne-Laure Tissut), Les Escales, 2017 /21,90€

 

 

 

Liam Holm et Roy Grist, tous deux septuagénaires, viennent tout juste de sortir de taule. Ils montent à bord de la voiture de Shane, le fils de Liam venu les chercher. Les deux vieux n’ont qu’une idée en tête : se venger de Johnny, le fils de Roy, qui les aurait dénoncés après leur dernier braquage, et exiger de ce dernier un substantifique dédommagement pour les années passées à l’ombre. Roy, la tête pensante de cette association de malfaiteurs, est fermement décidé à récupérer son fric par tous les moyens, y compris les plus violents… Johnny élève des chiens de combat avec sa compagne Gemma et son frère, Eddie, un ancien flic qui a l’a rejoint dans son activité aussi illicite que lucrative, dans la région sauvage et désertique des Cairngorms : c’est donc vers cette destination que les deux hommes se dirigent pour régler leurs comptes en compagnie de Shane, demeuré malsain et obsédé sexuel qui ne demande en compensation que de disposer « à son bon vouloir » de Gemma… Dans le même temps, Moira, flic, fille de Liam et sœur de Shane, vient d’apprendre que son père et son comparse ne se sont pas présentés aux autorités à leur sortie de prison, comme la loi l’exige. Elle est chargée de les retrouver et sa motivation n’est pas que professionnelle : son père et son frère, véritables prédateurs sexuels, l’ont violée durant ses jeunes années… De plus, elle craint pour la vie d’Eddie avec qui elle fut mariée quelques années auparavant… Assistée de Ranald, son associé peu motivé, elle se lance aux trousses des trois hommes qui approchent de leur destination vers un combat où les liens du sang ne pèseront pas bien lourd… Entre western et roman noir, Guillaume Audru nous offre un condensé du pire de la nature humaine dans ce polar où les chiens n’ont pas quatre pattes mais deux et sont aussi sauvages que des loups. Sans la moindre lueur d’espoir, aussi désolé que les landes d’Écosse dans lesquelles ses personnages évoluent, « Les chiens des Cairngorms » est un polar du meilleur cru aussi oppressant qu’haletant… Jalousie, haine, soif de pouvoir et de vengeance, pulsions bestiales… Ces « parrains » sans foi ni loi qui cumulent tous les mauvais penchants, sont particulièrement convaincants ! Ce roman fait suite à « L’île des hommes déchus » et les événements de ce dernier opus se déroulent quatre ans plus tard. On peut néanmoins lire ce second volet sans avoir lu le premier sans que cela nuise à la compréhension du texte ! Guillaume Audru m’avait déjà bluffée avec « les ombres innocentes » qui révélait un véritable talent d’écriture. Cet auteur, n’en doutons pas, n’a pas fini de nous étonner… Du très bon polar, sombre comme une nuit sans étoiles !

Les chiens des Cairngorms de Guillaume Audru, Éditions du Caïman, 2017 /13€

 

 

Un boxeur noir, après avoir refusé de “se coucher” lors de son dernier combat, est battu et mutilé dans les toilettes d’un bistrot où il s’était réfugié pour échapper à ses poursuivants. L’enquête menée par l’inspecteur Ruggieri s’arrêtera là, la victime s’étant suicidée à sa sortie de l’hôpital, et les témoins ne se bousculant pas au portillon… Ruggieri ne chômera pas longtemps. Une autre affaire atterrit aussi sec sur son bureau après la découverte de trois corps d’enfants vietnamiens, dans une cuve de colle d’un atelier d’ameublement. Qui a tué ces gosses et pourquoi ? A travers cette sordide affaire, Gérard Guégan dresse le portrait d’un flic solitaire, inconsolable depuis la mort violente de sa femme et désabusé par une époque qui ne l’est pas moins : un monde sans âme, gangrené par la montée d’un racisme de plus en plus décomplexé, où le libéralisme et l’individualisme pointent déjà le bout de leur triste nez… Guégan instaure dans ce polar politique abrupt, un climat pesant et délétère qui tombe comme un couperet tranchant sur une époque déshumanisée : violent et sans concession dans l’écriture et dans les faits énoncés, « Le sang dans la tête », paru en 1980 et réédité par les éditions de la Table Ronde, est une pépite, une truffe noire du « néo polar » qu’il aurait été dommage d’oublier sur une étagère poussiéreuse, du fait de sa furieuse modernité. Tel le poing américain sur la (très belle) couverture, ce roman amer et désespérant laisse des traces longtemps après l’avoir refermé…. Touchée !

Le sang dans la tête de Gérard Guégan, La Table Ronde, 2018 /7,30€

 

Christine Le Garrec

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