Papiers à bulles ! N°11

Une longue balade pour fuir un chagrin d’amour, le charme des petits chemins de pierres du Causse du Lot, des mésaventures scatologiques et la suite et fin  de la superbe série « Forçats » où l’on croise Albert Londres et Eugène Dieudonné… Voici le programme de ce onzième papiers à bulles ! Du bel et bon, pour tous les goûts !

 

 

 

Achille vient de se faire larguer par la femme de sa vie… Complètement dépressif, il décide de laisser derrière lui les souvenirs de son ancienne existence en acquérant un petit appartement, en vente depuis le décès de la vieille dame solitaire qui l’occupait depuis des années. L’été arrivant, il mettra à profit ses vacances pour exécuter les nombreux travaux nécessaires avant son emménagement définitif… En décollant le vieux linoléum, Achille trouve une lettre non décachetée, datant de 1976, adressée à l’ancienne occupante des lieux… Intrigué, il en prend connaissance et découvre que c’est une lettre d’amour émanant d’un certain Tristan qui la convie à le rejoindre à Marseille où il l’attend… Achille est bouleversé : la vie de cette pauvre vieille aurait été bien différente si cette lettre était arrivée jusqu’à elle… Sur un coup de tête, il décide d’aller porter la missive à son expéditeur et de partir, en vespa, de Paris jusqu’à Marseille…. Au cours de ce long trajet, Achille va prendre le temps de souffler, de respirer, et de réfléchir sur le sens de la vie et de celui de sa propre souffrance : chaque kilomètre parcouru le déleste chaque jour un peu plus du poids qui l’oppresse… Pour la première fois depuis sa séparation, il va prendre le temps de vivre et de contempler la beauté et la richesse de ce qui l’entoure et trouver en lui des ressources qu’il ne soupçonnait pas… Avec « Prends soin de toi », Grégory Mardon signe, avec tact et sensibilité, l’histoire d’une renaissance, dévoilant, par petites touches, la force de vie que nous portons tous en nous, à travers ce personnage tendre et fragile. Sa palette de couleurs et les menus détails du dessin sont à eux seuls un véritable hymne à la vie ! Ce voyage initiatique empreint de beauté et d’humanité touche droit au cœur comme un baume sur le désespoir… Lumineux !

Prends soin de toi de Grégory Mardon, Futuropolis, 2017 / 22€

 

 

 

Après le superbe « Lost on the Lot » de Guerse et Pichelin, voici le dernier né de la collaboration entre les éditions des Requins Marteaux et l’association artistique et culturelle « Derrière le hublot ». Cette fois-ci, c’est Troubs qui s’y colle pour « Chemins de pierre », réalisé au cours de sa résidence d’artiste au sein des Causses du Lot à l’automne 2016. Muni de son carnet à dessin, il en a parcouru les sentiers pour nous offrir ses croquis tout en finesse et en délicatesse. Petit murets émouvants, témoignages d’un temps où l’on prenait celui de vivre avant que les bergers ne soient remplacés par des clôtures électriques… Petits abris et étables pour accueillir bêtes et paysans, dolmens (et oui, il n’y en a pas qu’en Bretagne !), toutes constructions réalisées avec la matière première de ce plateau aride : la pierre. Troubs est allé à la rencontre de ces paysages, des moutons « panda » à l’œil cerné de noir, sauvages et libres, méfiants ou indifférents à l’homme, dont seule la cloche trahit la présence, les jours de chaleur, quand ceux-ci se planquent au fond des bois pour prendre le frais… . Troubs a bien sûr rencontré des êtres humains au cours de ses pérégrinations… Un des rares paysans qui subsiste sur cette terre de cailloux, de chênes et de truffes qui elles aussi se raréfient… Des vieilles dames qui lui ont confié avec malice l’existence du souterrain sous le château, comblé depuis, qui était le lieu de rendez-vous de leur jeunesse … Et puis et surtout : Rousseau qui « fait parler les pierres », qui connaît sa terre comme sa poche : un vrai philosophe en « cailloutologie »… Rousseau qui, pierre par pierre, depuis dix ans, bâtit sa maison, sans se soucier de la finir un jour. «Bouger une pierre c’est bouleverser la terre entière »… Merci à Troubs pour cette immersion calme et nostalgique, ce bain d’authenticité, ces moments fugaces et précieux qu’il a su retranscrire avec une belle humanité. Tout simplement magnifique…

Chemins de pierres de Troubs, Les Requins Marteaux, 2017 / 12€

 

 

 

Dormir sous les ponts, c’est déjà pas le top. Mais quand, en plus, on se réveille avec un excrément puant sur le dessus du crâne, là, c’est le pompon ! Le pauvre homme victime de cette humiliation ne veut pas en rester là… Tant qu’il n’aura pas trouvé le coupable de ce méfait, il ne prendra de repos et le « chieur » devra le nettoyer lui-même, question d’honneur ! Il commence son enquête par le balayeur qui le renvoie vers son chef, qui l’oriente vers le maire qui… Toute l’échelle de la société va être gravie par l’encrotté opiniâtre, marche par marche (et toujours caca puant en guise de perruque odorante) jusqu’à la présidente de la république… Oh Yeong Jin signe avec cet ouvrage au titre évocateur une satire de la société coréenne, pas si différente de la nôtre ! Fonctionnaires veules et lâches, aux ambitions dévorantes et à la soif de pouvoir inextinguible, font la roue autour de ce personnage, rebut de leur civilisation, qu’ils méprisent… Royalement. A chacun sa merde, non ? Cette histoire de dignité et de justice, traitée avec un humour mordant dans un trait expressif et nerveux, fait penser à la grande époque du dessin satirique façon Hara-kiri…Et dans ma bouche, ce n’est pas un vain compliment !

Qui m’a fait caca sur la tête ? de Oh Yeong Jin, FLBLB, 2017 / 13€

 

 

 

En septembre dernier, je vous présentais le premier tome de cette superbe série où Fabien Bedouel et Patrice Perna nous plongeaient dans l’enfer du bagne de Cayenne (Papiers à bulles N°2). Albert Londres, venu sur place pour un reportage, y rencontrait Eugène Dieudonné, condamné à perpétuité sur l’accusation d’avoir participé à un braquage de la bande à Bonnot. Persuadé de son innocence, Londres avait fait la promesse à Dieudonné de tout mettre en œuvre pour obtenir sa réhabilitation et sa liberté… Dans ce second tome, c’est la persévérance et la volonté d’Albert Londres à tenir sa promesse qui est développée : ralliant l’opinion publique à la cause de Dieudonné, il reprit l’enquête pour y chercher des failles, constatant que le dossier ne contenait aucune preuve tangible de la culpabilité de son protégé… Même les membres du gang de Bonnot l’avaient innocenté ! Pendant ce temps-là, une fois de plus, Dieudonné s’évadait… A la une des journaux, on déclarait sa mort, sans aucune preuve tangible. Londres, ne voulant pas s’y résigner, se rendit au Brésil pour tenter de le retrouver : Celui-ci l’attendait à l’arrivée du bateau… Grâce à l’acharnement de ce journaliste hors du commun qui reste un exemple pour toute la profession, Dieudonné put revenir en France lavé de tout soupçon, la tête haute… Bedouel et Perna rendent le plus bel hommage qui soit à ces deux hommes épris de justice et de vérité, en faisant écho de leurs destins exceptionnels avec un talent qui force le respect, dans ce formidable témoignage qui se lit comme un polar. Une série de grande qualité à découvrir absolument !

Forçats : le prix de la liberté (tome 2) de Fabien Bedouel et Patrice Perna, Les Arènes, 2017 / 15€

 

Christine Le Garrec