Papiers à bulles ! N°2

Une loterie annuelle où personne ne souhaite gagner, l’histoire du corrosif « canard enchaîné », un photographe friand de macchabées, l’enfer de Cayenne, et pour terminer une expérience surréaliste sur Salvador Dali… Voilà le programme éclectique de cette nouvelle série de chroniques BD !

 

 

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Une petite bourgade de trois cent habitants en Nouvelle-Angleterre. Les enfants jouent, les femmes vaquent à leurs occupations, les hommes sont au travail. Une vie somme toute paisible dans l’Amérique de la fin des années 40. 27 juin. Comme tous les ans, une loterie est organisée dans le village et l’on sent la tension monter… Avec cette loterie, on a tout à perdre et rien à gagner … Impossible de vous en dire plus sans déflorer l’effet saisissant de cette histoire implacable !!!  « La loterie » est l’adaptation de la nouvelle éponyme de Shirley Jackson, grand-mère de Miles Hyman (qu’il a très peu connue). Et quelle nouvelle … Pas étonnant qu’elle fit scandale à sa sortie en 1948 dans une Amérique dévote, puritaine et patriote ! Elle fut censurée, honnie, et Shirley Jackson fut engloutie sous un flot de menaces et d’injures de lecteurs outrés. La plus belle victoire de Shirley fut son interdiction dans l’Afrique du Sud de l’Apartheid, qui selon elle, avait vraiment compris l’impact de son texte… Miles Hyman a réussi un coup de maître avec ce roman graphique d’une qualité exceptionnelle à tous points de vue : il a su retranscrire la cruauté du texte de son aïeule, son côté inquiétant et oppressant avec la force de son dessin d’une qualité époustouflante … Couleurs, ombres, expressions, on a devant les yeux de véritables œuvres d’art d’une beauté à couper le souffle, d’une puissance évocatrice rare… une chose est sûre, cet homme a un talent fou !!! A découvrir impérativement ! Ne surtout pas passer à côté de ce bijou vénéneux et sublime !

La loterie de Miles Hyman, Casterman, 2016 / 23€

 

 

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Il fallait bien un livre pour marquer les 100 ans du canard enchaîné, car si un journal mérite cet honneur, c’est bien celui-là ! Créé durant la première guerre mondiale, il a traversé un siècle brûlant de guerres et de magouilles politiques et a débusqué et dénoncé  bon nombre de scandales … Il faut dire que les créateurs de ce canard n’ont jamais été les laquais des pouvoirs qui se sont succédé (je reste dans l’esprit, hein !). Farouchement antimilitaristes, anticléricaux, épris de justice et de liberté, des fondateurs historiques jusqu’à aujourd’hui, les journalistes et dessinateurs du canard n’ont jamais cédé à la pression et combattu la corruption avec toute l’intelligence, l’honnêteté et l’énergie qui leur sont propres. Un livre hommage, oui, mais sous quelle forme ? Comment retracer une pareille aventure ? En BD, bien sûr ! Quand on a cet ouvrage dans les mains, cela paraît une évidence que c’est sous cette forme que ce livre devait exister… Didier Convard et Pascal Magnat ont réalisé un boulot impressionnant de recherches pour nous dévoiler l’histoire de ce canard pas toujours connue du grand public … Et c’est passionnant de bout en bout !!! Le volatile au célèbre chapeau et nœud pap’ nous ballade dans cette traversée du siècle, dévoilant les périodes clés, les amitiés, les coups de gueule, et même les trahisons qui ont animées les rédactions de presse dans un esprit joyeusement anar arrosé copieusement de Juliénas ! Pour vous rafraichir la mémoire, vous retrouverez sous la forme d’un jeu de l’oie ou plutôt de canard, les « grosses » affaires mises à jour par ce journal satirique et politique, d’une éthique irréprochable. Le livre est dédié à Cabu, qui a œuvré au sein de cette équipe qu’on ne peut que saluer bien bas …Merci à Didier Convard et Pascal Magnat de nous avoir embarqués dans les coulisses de ce canard indispensable à la démocratie, ce caillou dans la chaussure de tous les « affreux »…Longue et belle vie au canard ! Qu’il ne se prive surtout pas et continue de lancer des pavés dans la mare !

L’incroyable histoire du canard enchaîné de Didier Convard et Pascal Magnat, Les Arènes, 2016 / 22,90€

 

 

 

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« Weegee », c’est le surnom d’Arthur Fellig, célèbre photo-reporter New-yorkais des années 30. Spécialiste des faits divers, il était le plus souvent le premier sur les scènes de crime grâce à ses nombreuses relations et ses contacts au sein de la police, et n’hésitait pas à « maquiller » les cadavres victimes de meurtres ou d’accidents de la route afin de rendre les macchabées plus « photogéniques » ! Vantard, roublard, buveur, friand de prostituées, le personnage était néanmoins attachant …Son enfance fut difficile, suivie de galères où Weegee a connu la rue, y a vécu, et c’est sûrement une des raisons pour laquelle il était autant admiré et respecté par les petites gens… Il aspirait néanmoins à la célébrité, d’accéder au monde des strass et des paillettes, loin des quartiers miteux du Lower East Side et rêvait de devenir un photographe reconnu dans un univers plus glamour.… Ce qu’il a d’ailleurs pu réaliser … A travers la biographie romancée de ce personnage atypique, Radiguès et Mannaert réalisent un portrait criant de vérité du New-York corrompu de la grande dépression. Une ambiance restituée dans un dessin en noir et blanc de grande classe, élégant et réaliste. Weegee avec son éternel cigare aux lèvres, son chapeau mou et son imper, on l’imagine sans peine croiser Marlowe, une bouteille de whisky de contrebande en mains … Le texte tout en gouaille renforce cette impression de voyage dans un temps aujourd’hui disparu, apportant  un sentiment de nostalgie : En lisant « Weegee », on se fait le film des années 30/40, lui aussi en noir et blanc, avec des stars devenues mythiques… Par la grâce du talent de ces deux auteurs, c’est une légende qui ressuscite, un monde révolu qui se déploie pour un pur moment de plaisir !

Weegee serial photographer de Max de Radiguès et Wauter Mannaert, Sarbacane, 2016 /19,50€

 

 

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1912. L’année du braquage de la Société Générale par la bande à Bonnot. La police est sur les dents et leur enquête les oriente vers Lorulot, libraire anarchiste et amant de Louise, compagne d’Eugène Dieudonné… Sous la pression des flics et pour sauver sa peau, Lorulot va leur donner le nom d’Eugène comme étant un des membres de la célèbre bande (L’occasion aussi peut-être de se débarrasser d’un rival amoureux …). C’est ainsi que Dieudonné va se retrouver, malgré son innocence qu’il clame haut et fort, condamné à la perpétuité au bagne de Cayenne…1923, Albert Londres part pour un reportage sur les bagnes français et, bien entendu, se rend à Cayenne, le plus connu et le plus redouté, non sans raison… Ce qu’il va y découvrir va l’horrifier et l’indigner au-delà de tout ce qu’il aurait pu imaginer…Il va y rencontrer Dieudonné, mis au cachot pour deux longues années après une tentative d’évasion : deux ans de cachot dans une complète solitude et dans l’obscurité totale vingt jours par mois (Au-delà, on devient aveugle …) On ne s’évade pas de Cayenne… Pas besoin de gardiens, de fils barbelés ou de chiens policiers : la nature se charge de décourager les plus déterminés… Patrice Perna retrace cette rencontre entre Londres et Dieudonné, prétexte à dépeindre les conditions de « vie » inhumaines de ces bagnards privés de toute dignité. Il ne nous en épargne pas les détails :  cadavres livrés aux requins (pas de sépultures pour cette engeance …), maladies qu’on se refile, y compris la lèpre ou la tuberculose pour trouver un peu de répit et de confort à l’infirmerie, faim, misère sexuelle… C’est un monde impitoyable qui se déroule sous nos yeux horrifiés, en partie par la force du dessin de Fabien Bedouel qui, au passage, est admirable ! Albert Londres avait écrit un livre sur cette expérience qui l’avait sans doute marqué au fer rouge, « Au bagne »,  et avait tout tenté pour réhabiliter Dieudonné dont il avait compris l’innocence et l’injustice sans nom qu’on lui avait infligée … Dieudonné a fini par s’évader pour de bon, en 1926. Il a rejoint cette fois avec succès le Brésil, si proche et pourtant si loin… On ne peut que s’en réjouir ! Quels que soient leurs actes, le châtiment imposé à ces hommes était pire que la mort. J’attends pour ma part avec impatience le tome 2 de cette série aussi impitoyable dans son propos que juste et édifiante !

Forçats : Dans l’enfer du bagne (T.1) de Bedouel et Perna, Les Arènes, 2016 / 15€

 

 

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Cet album n’est pas une simple bande dessinée … Elle est le fruit d’une expérience, bien réelle, réalisée par Sfar, autour de l’œuvre de Salvador Dali. Dans un château, Sfar s’est enfermé plusieurs jours avec quatre mannequins entièrement nues, dans le but de recréer l’univers des tableaux de Dali… Rien pour distraire les cinq protagonistes qui sont entièrement coupés du monde extérieur… Juste des reproductions du maître du surréalisme dont les filles devaient retranscrire l’esprit avec leur langage corporel. A Sfar de s’en emparer… Les massacres du Bataclan et les horreurs qui se sont déroulées ce funeste jour ont eu lieu durant cette expérience mystique… En prolongeant l’esprit de Dali, Sfar nous expose sa réflexion sur la création artistique, soulevant de sérieuses  questions philosophiques telles que : l’art peut-il être une arme contre l’obscurantisme ? Peut-il faire reculer la barbarie ?  La lecture de cet ouvrage est troublante, comme peut l’être l’œuvre de Dali… Tout comme les protagonistes de ce trip artistique sous substance hallucinogène, on ressort de cette lecture un peu KO, des questions plein la tête comme après un rêve où l’on essaie de recoller les morceaux…Une exposition des dessins originaux de Sfar issus de cette expérience hors du commun aura lieu à l’espace Dali, 11 rue Poulbot à Paris (18ème arrondissement), du 9 septembre prochain au 31 mars 2017. L’occasion de re-décrypter cette BD foisonnante et ensorcelante, dans un  décor où seront également exposés sculptures et objets de Dali et les créations de Haute-couture de Schiaparelli qui ont inspiré « le seul prophète non religieux » que fut cet artiste toujours à redécouvrir…

Fin de la parenthèse de Joann Sfar, Rue de Sèvres, 2016 / 20€

 

 

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Christine Le Garrec

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