Histoire(s) de lire… N°31

Les températures se réchauffent peu à peu, bourgeons et petites fleurs pointent le bout de leur nez… Le printemps tant attendu arrive ! Pour mettre un point final aux frimas de l’hiver, voici ma dernière sélection qui vous emmènera tout d’abord conclure un flamboyant pacte de sel à Guérande en compagnie d’Olivier Bourdeaut…  Les derniers écrits du regretté André Blanchard vous feront faire une belle ballade au pays de la littérature… Vous oscillerez entre rires et larmes en compagnie d’orphelins moldaves, dans un roman digne d’un scénario de Kusturica … Vous serez épatés par une gamine de dix printemps qui vous donnera une belle leçon de vie, de son Mali natal… Pour finir, je vous propose une immersion hilarante dans le quotidien d’une jeune mère célibataire ! Bonnes lectures à toutes et à tous !

 

 

 

Jean, la trentaine, issu d’une famille d’intellectuels parisiens, a fui une vie factice et des études qui ne l’épanouissaient guère, pour se réfugier au cœur des marais salants de Guérande où il exploite quelques bassins à son compte. Le métier de paludier n’est guère lucratif, il est dur et contraignant et laisse peu de place à une vie sociale pour laquelle, de toute façon, il n’a ni goût ni aptitude : solitaire et ombrageux, Jean aime vivre au cœur de la nature et épuiser son corps calme ses états d’âme… Michel, la trentaine également, est son exact opposé. Issu d’une famille modeste, il s’est fixé un unique but : gagner le plus de fric possible pour obtenir la reconnaissance dont il a toujours rêvé et ce, à n’importe quel prix. Et il est sur la bonne voie ! Agent immobilier prospère, il étale son aisance financière à coups de champagne, de bolides luxueux et de fringues bien coupées, mais aussi son intense solitude, dans la suite d’un palace de La Baule où il passe quelques jours de vacances avant sa consécration : l’ouverture de son agence à Paris. Peu de chances que les chemins de ces deux-là se croisent un jour : l’un se lève à l’aube quand l’autre se couche après avoir écumé boîtes de nuit et vidé moult bouteilles ! Et pourtant… Après une nuit bien arrosée, Michel atterrira tout à fait fortuitement sur un des tas de sel de Jean qui le découvrira bavant et ronflant sur le fruit de son travail après avoir copieusement pissé dessus. Jean voit rouge et Michel, plongé en toute inconscience dans son coma éthylique, échappera de peu au coup de pelle rageur et meurtrier du paludier outragé… Dont seule l’odieuse idée de la prison arrêtera le geste ! Cette relation aux débuts des plus houleux va cependant perdurer l’espace d’une semaine où Michel va accepter (sur un malentendu !) de travailler avec Jean dans sa petite entreprise (qui connaît la crise) pour racheter sa totale mauvaise conduite. En dehors de leur solitude et de leur goût partagé pour l’ivresse, le roi du bling bling et le misanthrope contemplatif ne partagent pas grand-chose et leurs rapports, dans un jeu du chat et de la souris fait de rivalités et de fugaces moments de complicité, vont se révéler tendus et tumultueux. Jusqu’à l’étonnant dénouement… Je n’ai pas lu « En attendant Bojangles », le premier roman d’Olivier Bourdeaut qui a fait un véritable tabac l’an dernier. Peut-être que le fait que tout le monde en parlait m’a-découragée à le découvrir… Et bien m’en a pris ! Car c’est d’un œil « neuf » que j’ai découvert (et adoré) ce second roman, libérée de la tentation de le comparer avec le premier. Maintenant, je peux lire « Bojangles » car l’écriture et le style de ce monsieur m’ont vraiment séduite ! Ce pacte de sel, entre polar et comédie humaine, joue avec maestria avec les contrastes dans un rythme très « chabrolien ». Traversé de traits d’humour et de fulgurances de cruauté, avec la nature qui joue le rôle de « troisième homme », « Pactum Salis » distille un suspense calculé de manière diabolique… Haletant de bout en bout !

Pactum Salis d’Olivier Bourdeaut, Finitude, 2018 /18,50€

 

 

 

Ce dernier opus d’André Blanchard (hélas décédé en 2014…) se compose d’un long texte, intitulé « ex- voto » où il décrit son cheminement et ses interrogations sur l’acte et la nécessité d’écrire. Alors enseignant, sans vocation chevillée à l’âme, il a vécu cette période comme un pensum, un piège dont il essayait désespérément de se dégager. Mais écrire, c’est aussi se mettre en danger… Ses états d’âme, ceux d’un érudit qui se cherche et s’ignore encore, d’un solitaire amoureux de la littérature ( et de K. son épouse adorée) sont d’une honnêteté et d’une acuité qui laissent le lecteur sur le flanc. Époustouflant Blanchard, qui, sans se gausser plus haut que sa plume, fait le tour de la question avec une élégante nonchalance ! La seconde partie se picore par petits bouts, se savoure de façon à en garder un peu pour le lendemain, dans un souci d’économie de belles lettres… Instantanés issus de ses carnets écrits entre 1978 et 1986, ils nous dévoilent la personnalité d’un homme insatiable de culture, qu’elle soit littéraire, théâtrale, musicale ou cinématographique, et nous envoient des images, des souvenirs de cette période, par petites touches tendres ou acérées… Ses coups de griffes contre la politique et la médiocrité ambiante ou contre les pseudos intellectuels qui se la jouent, sont particulièrement bien vus et savoureux ! Il égratigne, entre autres, Pivot qui sert la soupe aux  médiocres dans « son » cirque médiatique ou Marguerite Duras, largement surestimée (comme disait le regretté Desproges, elle n’a pas écrit que des conneries… Elle en a filmé aussi !). Mais surtout, c’est un régal de l’entendre (si, si, on l’entend vraiment !) parler de ses lectures… Sous sa plume, défilent Ionesco, Bernanos, Goethe, Flaubert, Green, Léautaud, Cioran, et tant d’autres encore … On imagine les pages écornées de ses trésors qu’il dénichait, faute de sous, chez boutiquiers et brocanteurs, l’odeur si particulière du vieux papier… Un amour communicatif, car il vous vient des démangeaisons de relire vos classiques ou de découvrir les siens tant il a le don de vous mettre l’eau à la bouche… Blanchard qui se définissait comme dilettante, s’est certainement consacré à la littérature pour le plaisir qu’elle lui procurait… Mais certainement pas en amateur. Il nous a laissé une oeuvre prodigieusement riche, à lire et relire pour notre plus grand bonheur… Eux sont immortels.

Un début loin de la vie d’André Blanchard, Le Dilettante, 2018 /20€

 

 

 

Un orphelinat en Moldavie, dans les années 90. Pas vraiment un modèle pour ce qui est de l’hygiène et de l’éducation de ses malheureux pensionnaires ! D’ailleurs, deux viennent de s’enfuir : Karlic, handicapé qui ne se déplace qu’en fauteuil roulant et Serioja, un crétin des Alpes aussi idiot que costaud qui lui est entièrement dévoué. Les fugues ne sont pas rares, mais cette fois-ci, l’heure est grave. Après la découverte de leur disparition, c’est un cadavre, le visage rongé par les rats qui est retrouvé à l’orphelinat… Celui de Nicolae, un jeune adolescent épileptique, placé là par sa grand-mère alors qu’il était encore tout petit, sa mère étant partie gagner sa vie (et trouver un mari) en Italie, comme bon nombre de ses consœurs de l’époque… Karlic et Serioja sont ils les assassins du jeune garçon ? En tout cas, ils ont emmené avec eux sa petite radio à piles, convoitée par tous les orphelins… Bon, pareille équipée ne devrait pas aller bien loin ! Mais c’est sans compter sur la prodigieuse inefficacité des employés de ce lieu de cauchemar : Les deux lascars chargés de les récupérer n’iront pas plus loin que le bistrot du coin où ils feront la bringue avec l’argent destiné au carburant de la voiture qu’ils étaient censés utiliser pour partir à la recherche des deux fuyards ! Et Karlic est plutôt du genre roublard… S’il n’a plus l’usage de ses jambes, il sait très bien faire marcher sa tête et il a plus d’un tour dans son sac à malices ! Pendant ce temps-là, à l’orphelinat, c’est la panique intégrale… Sur ordre du directeur, les employés ont mis le cadavre de Nicolae, plié en deux dans le frigo, en attendant de trouver une solution : si la presse apprend ce décès sordide, elle viendra fouiner et découvrira forcément les magouilles du directeur qui s’en met plein les poches avec l’aide humanitaire européenne destinée aux orphelins… Corruption, misère crasse, violence et mauvais traitements sont le fil rouge de ce roman en forme de satire sociale sur la société Moldave postsoviétique. Un roman surprenant d’un auteur qui a lui-même a un parcours plutôt atypique : interné adolescent en hôpital psychiatrique, il est désormais moine et vit dans un monastère en Moldavie… Malgré la violence et la rudesse de son propos, Bastovoi, à la manière d’un Kusturica, tire les ficelles d’une comédie aussi cruelle que drôle, alternant situations  burlesques et scènes émouvantes qui suscitent chez le lecteur un tourbillon d’émotions diverses au fil de sa lecture. Un phénoménal mélange des genres… Bluffée !

Les enseignements d’une ex-prostituée à son fils handicapé de Savatie Bastovoi (traduit du roumain par Laure Hinckel), Éditions Jacqueline Chambon / Actes Sud, 2018 /21€

 

 

 

Makoro, un petit bout de femme de dix ans, se voit contrainte de quitter son village dans la brousse, lorsque sa maman tombe gravement malade. Pas d’autre choix pour elle que de se réfugier chez sa tante Ada qui vit à Bamako… Un départ difficile qui sera adouci par la force d’amour de cette famille pauvre, mais aimante et chaleureuse, qui accueillera Makoro comme un membre à part entière : Niéba, la grand-mère tout en sagesse, les petits « frères » Ladji et Youssouf et bien sûr, Ada qui fera de son mieux pour assurer l’intérim de la maman de Makoro, qui, hélas, pourrait perdurer… Makoro va découvrir la ville, prendra plaisir à étudier à l’école où son maître, le délicieux et truculent Touré, décèlera bien vite à quel point sa petite élève est douée ! Elle s’y fera des amis comme Inoussa, le fils du Griot, prodigieusement doué pour la musique ou Tiguidé, sa voisine en mal d’amour … Chaque personnage a voix au chapitre dans ce tendre et émouvant roman où l’on découvre toutes les valeurs de l’Afrique, dans une langue imagée, musicale et poétique. Au fil des pages, à travers le destin de cette petite fille, la société malienne faite de partage et d’entraide, d’amour et d’amitié, malgré la pauvreté ambiante, donne une sacrée leçon de vie aux occidentaux que nous sommes ! Ces bons sentiments, loin d’être factices, sont les piliers qui permettent à tous de rester dignes et debout, dans le respect de tous… Makoro, déracinée, s’adapte vite à cette nouvelle vie, et par sa gentillesse et sa détermination à ne pas décevoir ceux qui l’ont accueillie, elle nous transmet un message tout ce qu’il y a de positif. Pas d’angélisme : la misère est là, les difficultés à survivre, le manque de soins, rien n’est effacé pour embellir le tableau… Mais cette philosophie de prendre avec sagesse ce que le destin nous apporte ou nous enlève, inspire un total respect. Un roman lucide, optimiste et pétillant qui fait un bien fou !

Makoro de Florence Malmassari, Ateliers Henry Dougier, 2018 /14€

 

 

 

Mele, la petite trentaine, élève seule Ellie, sa fille de deux ans. Pas par choix, non. Le jour où elle a annoncé à Bobby, le futur papa, qu’elle attendait un heureux événement, sa foi en l’humanité en a pris un sacré coup dans l’aile : Le prince, pas si charmant, choisit ce moment chargé d’émotion pour lui annoncer qu’il était fiancé à une autre ! Depuis, Mele se débat avec sa vie de mère célibataire bien malgré ellealors… Bloggeuse culinaire, elle décide de s’inscrire à un concours de recettes organisé par le très chic « club des mamans » de la ville de San Francisco où elle réside. Elle découvre un monde aseptisé peuplé de mères « parfaites », bien fringuées et le brushing impeccable, adeptes du bio, de jeux en bois et de couches lavables. Elles n’ont cependant pas grand mérite… Pleines aux as, elles laissent le sale boulot aux « nounous » qui se chargent des basses besognes ! Mele fait un peu tâche dans ce milieu, d’ailleurs très fermé… Elle y rencontre cependant des parents imparfaits, donc normaux, qui deviendront ses amis et lui apporteront soutien et réconfort dans les moments où son moral joue au yo-yo, ainsi qu’une source d’inspiration à travers leurs anecdotes qu’elle transformera en recettes ! Annie, Georgia, Barrett… Et Henry, un papa en instance de divorce dont le charme n’échappe pas à Mele… Le jour où Bobby lui demande la présence d’Ellie à son mariage (bien retardé, vu les circonstances !), Mele se retrouve face à ses angoisses : tout est bien fini avec Bobby. Elle demande alors à Henry de l’accompagner à ce fichu mariage de malheur… Happy end en vue ? Rien, je ne vous dirai rien de plus ! Roman furieusement drôle et dans l’air du temps, « La guerre des mères » est une véritable guerre des nerfs orchestrée avec un humour acide par Kaui Hart Hemmings qui décrit aux petits oignons (et sur un ton politiquement incorrect particulièrement jouissif), le combat quotidien de Mele qui jongle entre ses responsabilités de mère (et tente d’assumer sa culpabilité face à ses défaillances…) et sa vie de femme. Si comme elle, vous avez dû gérer votre progéniture dans la plus absolue solitude, nul doute que vous vous reconnaîtrez sur bien des points ! un roman décomplexant à souhait, aussi déjanté que juste !

La guerre des mères de Kaui Hart Hemmings (traduit de l’anglais (États-Unis) par Mélanie Trapateau), Denoël, 2018 /20€

 

Christine Le Garrec

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