Histoire(s) de lire… N°48

Je vous propose aujourd’hui un savoureux polar un brin déjanté à la sauce Bartelt où vous côtoierez de singuliers braves gens, et de faire un petit tour dans l’intimité quelque peu chahutée de l’héroïne de Maria Ernestam qui, entre cœurs brisés et jambes cassées, se retrouve dans l’œil du cyclone ! Place ensuite à la fable moderne de Philippe B. Grimbert qui nous dépeint le portrait acide d’un père obsédé par la réussite de sa progéniture, aux « mutations » de Jorge Comensal qui nous prouve avec talent que l’on peut rire de tout, même et surtout du pire, et à la magistrale symphonie d’Hervé Mestron qui allonge sur son divan des musiciens pour le moins perturbés… Pour terminer, trois récits : celui de Jérôme Attal qui nous dévoile la B.O de sa vie, rythmée par les titres intemporels des Beatles, les confidences poignantes de Chloé Verlhac qui, envers et contre tout, « continue son Tignous » après le terrible drame qui l’a cruellement privée de l’homme de sa vie, et celles de Jean-Louis Fournier qui, de son humour espiègle, évoque son « ultra moderne solitude » ponctuée de « désirs des autres » bien souvent inassouvis.. Bonnes lectures à toutes et à tous !

Le village de Puffigny dans les Ardennes : un coin paumé au milieu des champs de betteraves, un « grand vide » où il n’y a rien à faire et rien à voir… Rien, sinon contempler avec stupéfaction le comportement de ses habitants, d’irréductibles doux dingues, champions du monde toutes catégories du mensonge en gros et en tout genre ! On ne va donc pas à Puffigny sans de bonnes raisons et une sérieuse motivation… Et c’est le cas de Julius Dump, un écrivain en herbe qui débarque un beau jour au volant de sa Cadillac jaune citron, dans le but d’éclaircir une vieille histoire de famille. A la mort de son oncle, il a retrouvé les papiers de son père, un bandit notoire, lui aussi disparu, et a déniché la piste d’un butin qui le mène tout droit à Puffigny… A défaut de retrouver ce « trésor », il aura au moins les bases d’un bon roman ! Mais Julius va très vite se rendre compte qu’il lui sera difficile de mener une enquête sérieuse auprès des autochtones, tous plus barrés les uns que les autres, d’autant plus que l’attention de tous se tourne vers la mystérieuse disparition d’une jeune fille du village qui, telle Cendrillon, n’a laissé derrière elle qu’une chaussure rouge au milieu des bois… Julius va donc se retrouver au milieu de deux enquêtes, aidé par un détective privé local, un branquignol désœuvré dont c’est la première « grosse » affaire… Sous la forme d’un polar déjanté à souhait, cette dernière farce picaresque de Franz Bartelt va combler ses aficionados et définitivement ranger les néophytes du côté de cet auteur qui manie l’humour noir et une écriture délicieusement truculente comme personne… Du bonheur à l’état pur ! Des gendarmes « ballots », un éclusier qui écluse surtout de la bière, des jeunes filles qui n’ont pas froid aux yeux, un benêt amoureux de sa mobylette, une « assistante sexuelle » bénévole par amour du métier, un châtelain cacochyme détenteur des secrets de toutes et de tous, un curé aux mœurs discutables, des tueurs à gages, une fan de macramé, un maire bonimenteur, des enfants un brin inquiétants… Aucun des personnages de Franz Bartelt ne navigue en eau claire et tous possèdent le petit grain de folie qui nous met illico en état d’hilarité sous la gouaille savamment dosée de leur créateur ! Ce dernier opus (après « L’hôtel du Grand Cerf », chroniqué ici !) ne fait pas exception à la règle d’or de cet auteur à la langue fleurie qui nous offre avec ces « braves gens » un roman totalement jouissif !

Ah, les braves gens ! de Franz Bartelt, Seuil, 2019 / 19€

Lisbeth, à l’approche de la quarantaine, recolle les morceaux de son cœur brisé depuis sa séparation douloureuse avec Harry. Elle a quitté la ville pour s’installer dans un petit village au bord de la mer, vit dans sa maison douillette, adore son métier d’institutrice et cultive une belle amitié avec Sara, sa meilleure amie. Noël approche mais, bien loin de la traditionnelle trêve, cette période va être pour Lisbeth une succession d’épreuves… Pour commencer, l’angoisse du sempiternel repas de famille avec ses parents et sa sœur Helena, une maîtresse femme, médecin, mère de trois enfants et enceinte jusqu’aux yeux du quatrième, qui mène tout son monde (et surtout son mari !) à la baguette. Lisbeth se sent totalement éclipsée par cette sœur qui attire toutes les attentions et se sent comme le vilain petit canard de sa famille… Comme si ça ne suffisait pas, une nauséabonde odeur d’égout plane dans sa cuisine et après le diagnostic du néanmoins charmant Tobbe, les travaux d’assainissement vont lui coûter un bras ! C’est tout ? Hélas non… Car Lisbeth voit débarquer son ex, repentant et charmeur, sourire aux lèvres et bouquet à la main, prêt à tout pour la reconquérir ! Le pompon, la cerise sur le gâteau, la goutte d’eau qui va faire déborder le vase ? Sa directrice lui supprime les heures de sport qu’elle donnait à ses élèves au profit de Jonas Bonde, un champion de ski ! Ulcérée, Lisbeth s’invente un glorieux passé de championne de ski junior et se retrouve au pied du mur lorsqu’elle doit se rendre en Autriche pour une formation en sports d’hiver… Sa supercherie ne tiendra pas longtemps ! Lui vint alors une idée farfelue : avec la complicité de son médecin qui lui pose un « faux » plâtre, elle fait croire à tout son entourage qu’elle s’est brisé la cheville… En variations subtiles sur les thèmes de la solitude et des rapports amoureux et familiaux qu’elle décline avec une belle acuité, Maria Ernestam signe avec ce roman chaleureux une comédie romantique empreinte d’humour et de tendresse. Écriture agréable, rebondissements à gogo, finesse de la psychologie des personnages : les malheurs de Lisbeth vous promettent un moment de lecture fort agréable, ponctué d’éclats de rire et de beaux moments d’émotion !

Jambes cassées, cœurs brisés de Maria Ernestam (traduit du suédois par Anne Karila), Gaïa, 2019 / 22€

Paul, chercheur en biologie en manque de reconnaissance professionnelle, nourrit de grandes ambitions pour Bérénice, sa fille unique. Celle-ci, encore collégienne et élève plutôt moyenne, est scolarisée dans un collège qui, selon les critères de Paul, n’est pas à la hauteur des aptitudes de la prunelle de ses yeux. Aussi, quand celui-ci ouvre une classe aux enfants autistes et accueille de jeunes migrants, l’ambitieux Paul voit rouge et décide de trouver un établissement digne du talent de sa fille, que dans son amour de père il a plutôt tendance à évaluer à la hausse. Mais voilà, on ne change pas son enfant d’école uniquement parce qu’on l’a décidé… Et le prestigieux lycée Henri IV, convoité par Paul, est inaccessible puisque situé hors de son secteur géographique ! Inaccessible ? Pas pour Paul qui est prêt à tout, y compris à s’arranger avec la loi et la morale, pour arriver à ses fins ! Et voilà Bérénice admise dans le lycée des rêves de son père qui a réussi à mettre en œuvre son équation magique : bonnes écoles = réussite sociale = élite… CQFD ! La pauvre gosse qui n’en demandait pas tant n’a d’autre choix que de suivre la voie d’or de son géniteur qui surveille de manière obsessionnelle ses résultats scolaires… Heureusement, Bérénice trouve un peu de réconfort auprès d’Aymeric, un étudiant fauché issu d’un milieu modeste, avec qui elle file le parfait premier amour… Parfait amour ? Du moins pour elle car son Roméo se lasse très vite de cette petite bourgeoise qui le colle aux basques. Lorsqu’il finit par la plaquer, Bérénice sombre dans une profonde dépression et ses notes chutent de manière vertigineuse sous l’oeil affolé de Paul qui panique à l’idée que sa fille bousille son avenir pour une ridicule amourette… Il décide de prendre une fois encore les choses en mains mais le stratagème tordu qu’il met en place de manière totalement inconsidérée va lui revenir en pleine face et faire exploser sa sphère familiale… D’une écriture fluide et agréable, Philippe B. Grimbert nous invite avec ce premier roman à une valse des illusions où le paraître est toujours privilégié à l’être au détriment de tout bon sens et de toute humanité, à travers le portrait corrosif d’un homme dévoré d’ambition et dénué de toute moralité qui reporte ses propres rêves de réussite sur sa progéniture, en utilisant tous les moyens même les plus immoraux pour arriver à ses fins. Nul doute que Philippe B. Grimbert n’a pas été en panne d’inspiration pour nous offrir cette fable moderne aussi acide qu’ironique qu’il tend en miroir à nos propres frustrations !

Panne de secteur de Philippe B. Grimbert, Le Dilettante, 2020 / 17,50€

Ténor du barreau réputé pour sa verve flamboyante, Ramon voit sa vie totalement bouleversée lorsqu’on lui découvre sur la langue une tumeur cancéreuse rare : le diagnostic des médecins est sans appel, s’il veut garder une chance de guérir, il faut procéder à une ablation… Un terrible drame pour Ramon qui, privé de cet organe, n’existe plus socialement, un avocat muet étant un avocat mort… Commence alors sa longue descente aux enfers où, en plus de devoir faire face à la maladie, il devra également gérer, faute d’une assurance maladie convenable, une situation financière apocalyptique… Que vont devenir Carmela, son épouse, et Paulina et Mateo, leurs deux enfants encore adolescents, lorsqu’il sera passé de vie à trépas ? Ramon va mettre toute l’énergie qui lui reste à chercher des solutions pour les mettre à l’abri du besoin… Un roman sur la maladie ? Bof… Pour se distraire de ses soucis, il y a mieux, non ?! Et bien, détrompez-vous… Car sous la plume vive et caustique de Jorge Comensal, les multiples mutations dans la vie de Ramon donnent lieu à un roman réjouissant pimenté d’humour noir ! Truffée de personnages secondaires des plus savoureux, cette tragicomédie qui explore l’âme humaine en profondeur vous mettra le sourire aux lèvres de la première à la dernière ligne car vous allez tour à tour adorer Elodia, la fidèle et dévote employée de maison, Benito, le perroquet offert par cette dernière pour distraire Ramon (ce qu’il fera à merveille !) et qui se révèlera aussi bavard qu’ordurier et blasphémateur, la psy, Térésa, rescapée d’un cancer du sein qui soigne ses patients à grands coups de biscuits au cannabis (qu’elle cultive dans son grenier), détester Ernesto, l’ignoble frère de Ramon, prêt à arnaquer son frère mourant, compatir aux malheurs de Paulina, obèse et mal dans sa peau et de Carmela qui surjoue l’optimisme, sourire devant l’inconscience de Mateo qui ne se démonte pas et continue de pratiquer l’onanisme sur une grande échelle ! Tout s’enchaîne à la perfection dans ce roman aussi étonnant qu’original pour vous dérider les zygomatiques sur un sujet au demeurant dramatique. Le grand Desproges affirmait que l’on pouvait rire de tout, même du pire… Jorge Comensal nous en donne la preuve en 206 pages avec un immense et très prometteur talent !

Les mutations de Jorge Comensal (traduit de l’espagnol (Mexique) par Isabelle Gugnon), Les Escales, 2019 / 19,90€

Hervé Mestron se fait porte-parole de la douleur de vivre d’une poignée de musiciens à la sensibilité exacerbée au fil de ces neuf nouvelles qui ont toutes pour cadre l’intimité du cabinet d’un psy où ceux-ci viennent confier leurs états d’âme sur le divan. Leurs histoires, qui prennent souvent racine dans leur enfance, les ont tous menés au burn-out et à la remise en question de leur passion… Pourquoi avoir choisi le métier de musicien ? L’ont-ils d’ailleurs vraiment choisi en pleine conscience ou celui-ci leur a t-il été insidieusement imposé par leur famille ? C’est en talentueux chef d’orchestre qu’Hervé Mestron nous dévoile la partition des questions existentielles de ces écorchés vif et qu’il nous embarque, pianissimo à fortissimo, au coeur de leur psyché : sous sa plume virtuose, la symphonie en neuf actes qu’il nous donne à entendre résonne d’éclats de rire, de moments d’émotion, mais surtout de rebondissements étonnants, en autant de preuves d’une imagination fertile ! Mais chut… Je ne vous dévoilerai pas la petite musique du Maestro Mestron pour mieux vous en laisser apprécier la saveur douce et piquante… Et l’originalité !

Symphonie en psy mineur d’Hervé Mestron, Zinédi, 2019 /14,90€

Né en même temps que la séparation des Beatles, Jérôme Attal adule ce groupe mythique qui a contribué en douceur à son passage de l’enfance à l’âge adulte en passant par la délicate adolescence : les chansons intemporelles des quatre garçons dans le vent sont ainsi devenues au fil des ans la bande son de sa vie… Nourri de pensées, de souvenirs, d’anecdotes et de savoureuses fictions, ce recueil de nouvelles empreint d’humour et de tendresse met en lumière l’importance de la musique et à quel point elle fait partie de nos vies… Et particulièrement celle des Beatles dont les chansons sont directement reliées à la carte du tendre de cet auteur sincère et authentique, lui-même musicien. Histoires d’amour et d’amitié, moments fugaces, réflexions intimes ou cocasses alternent ainsi délicatement avec des souvenirs d’enfance, parfois douloureux, quand l’absence des êtres aimés se fait cruelle… Au fil des pages, on se laisse envelopper avec délices dans la douceur de la prose poétique de Jérôme qui nous immerge, texte après texte, telles les pistes d’un microsillon, en pays d’émotion, à travers nos propres souvenirs que l’on se surprend à évoquer en bouffées de nostalgie… Quelles chansons nous ont marqué et nous mettent longtemps, bien longtemps après, sourire aux lèvres ou larme à l’œil ? Chut… Ces jardins secrets nous appartiennent et nous ne pourrons hélas jamais les exprimer avec la grâce et le talent de Jérôme Attal. Ce joli parcours de vie en compagnie de Paul, John, George et Ringo au pays de Sergent Pepper vous invite à emprunter le chemin de vos émotions musicales : à vous maintenant de choisir vos propres compagnons de voyage… Cette savoureuse « madeleine » sera disponible en librairie le 6 Février prochain.

J’aurais voulu être un Beatles de Jérôme Attal, Le Mot et le Reste, 2020 / 15€

« A tout à l’heure »… Des mots tout simples que l’on prononce chaque jour, sans avoir conscience de la fragilité de la vie. Des mots que Tignous a prononcés à Chloé le 7 Janvier 2015 en quittant leur maison pour rejoindre le comité de rédaction de Charlie Hebdo. Des mots qui sont restés lettres mortes après que des fanatiques aient mis fin à coups de kalachnikovs à sa vie et à leur histoire d’amour. Chloé a perdu ce jour là l’amour de sa vie et s’est retrouvé seule sur le pont avec ses deux p’tits moussaillons, Sarah-Lou et Solal, petits orphelins de 9 et 5 ans… Comment rebondir après un tel drame ? Comment se reconstruire, comment gérer les enfants et le quotidien ? Comment faire face à l’impitoyable et froide administration qui s’emploie à compliquer à loisir une vie déjà fracassée ? Comment encaisser les trahisons et les promesses non tenues, prolixes au moment de l’impact et vite oubliées ensuite ? C’est à toutes ces questions que Chloé tente de répondre avec une touchante sincérité à travers cet émouvant témoignage où elle nous raconte sa lutte de chaque instant pour survivre à l’inimaginable. En plus de protéger ses enfants et les grandes filles de Tignous, Jeanne et Marie, pour lesquels elle n’avait pas le droit de baisser les bras, Chloé a mis toute son énergie à perpétuer le travail de son homme, publiant ses dessins (onze publications en trois ans), mettant en place des expositions et créant des prix à son nom, s’acharnant à faire vivre le talent et la mémoire d’un mec bien pour que la beauté et l’humour triomphe, comme un pied de nez à la haine dans laquelle elle ne veux surtout pas sombrer. Aujourd’hui, Chloé n’a rien oublié, ni la chaleur des bras de son amoureux et encore moins son irrésistible humour qui mettait du soleil dans sa vie… Mais ces confidences libératrices lui permettent aujourd’hui de regarder devant elle et de continuer à vivre avec le sourire de son homme qui restera toujours et à jamais ancré au plus profond de son âme… Si Tignous était sans l’ombre d’un doute une belle personne, Chloé est assurément « juste quelqu’un de bien »… Merci Madame pour cet adieu bouleversant et pour cette belle leçon de vie et de courage…

Si tu meurs, je te tue de Chloé Verlhac, Plon, 2020 / 18€

Jean-Louis Fournier vit désormais en solo depuis que la femme de sa vie est partie rejoindre leurs deux fils dans l’au-delà, le laissant seul avec des souvenirs qu’il ne peut partager avec personne… Avec espièglerie et une bonne dose d’humour noir, et sans la moindre trace d’apitoiement, il nous confie au fil des pages de ce recueil ses pensées sur son quotidien où la solitude mène le bal… Si celle-ci est parfois la bienvenue pour de salutaires tête à tête avec lui-même, elle est toutefois souvent pesante comme un boulet dont il aimerait bien se défaire, l’espace de quelques moments partagés avec d’autres humains… Mais les fenêtres des voisins sont fermées à double tour, à l’image de l’incommunicabilité ambiante, et ses incursions dans la vraie vie n’arrivent que par bribes, sous la forme de coups de téléphone de démarcheurs harceleurs… En textes courts, sous la forme d’une agréable et émouvante confession entre amis, il nous offre ses tranches de vie à la coupe, d’une écriture épurée qui fait ressortir à merveille l’élégance et la politesse du désespoir. Aussi émouvant que drôle, ce petit livre délicieusement ironique et grinçant met en lumière le fait certain que « La solitude, c’est la rançon de la liberté »…

Je ne suis pas seul à être seul de Jean-Louis Fournier, Lattès, 2019 / 19€

Christine Le Garrec

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