Juke Box N°66

Le génial dernier album de Ramon Pipin toujours « Alafu » et le swing survitaminé de Bazar et Bémols pour démarrer ce juke Box sur des chapeaux de roues ! Du reggae ensuite, à la fois intime et engagé avec Brahim qui répond par l’affirmative à la célèbre interrogation d’Aragon et dans la foulée du Reggae acoustique avec les LNP Family qui nous invitent avec talent, douceur et fermeté à reprendre en mains nos destinsDu blues pour continuer avec Neal Black & The Healers qui nous offrent un fabuleux voyage déclinant les milles facettes de la musique de l’âme… Et pour conclure en beauté, je vous propose de découvrir trois EP : celui de la sensuellement jazzy Hailey Tuck, puis celui de de BLVL qui distille un hypnotique son « electro pop rock atmosphérique » et enfin celui du talentueux Orouni qui a revisité deux titres de son excellent album « Partitions » dont je vous avais dit le plus grand bien à sa sortie ! Bonne écoute à toutes et à tous !

Avant même de poser cette nouvelle galette de Ramon Pipin sur sa platine, on est déjà séduit par la pochette et le livret somptueusement illustrés en patchwork de collages surréalistes et colorés qui accrochent instantanément le regard : chapeau bas à Max Ruiz et Cécilia Ranval qui ont emballé « l’objet » Alafu avec une sacrée dose de talent ! Place à la lecture ensuite, à savourer pleinement avant écoute, car si Ramon ça s’écoute, ça se lit aussi ! Là encore, on s’en prend plein les mirettes avec des textes affutés au second degré, irrésistibles de drôlerie et d’absurdité, en jeux de mots (imperceptibles pour certains à l’écoute) et constatations débonnaires sur notre épique époque. De la promenade quotidienne du toutou (qui en a sauvé plus d’un de la dépression durant le confinement… Quel visionnaire, ce Ramon !), à la description d’une famille de « fins de race » provinciaux (et d’un micro-onde en panne) particulièrement savoureuse, Ramon crache ensuite son venin sur les mecs en trottinette (« qu’on leur coupe la tête, je connais une bonne recette pour en faire des paupiettes »), et ne cache pas sa désabusion à propos des grands débats « politicomerdiatiques » qui ne font guère avancer le schmilblick mais divertissent le bon peuple qui, vu son temps de cerveau disponible, en redemande. Ramon rêve aussi, pas de toi ni de moi mais de toits, ceux couverts d’ardoises qui contemplent le ciel de Paname… Généreux, il nous invite au concert d’un quatuor silencieux (« Mais pourquoi t’es tu tu, quatuor ? Mais pourquoi t’es tu tu, on t’adore ! ») dont il met en pratique la philosophie sur le dernier titre de l’album : « coprolithe pour des temps incertains »… Il se réjouit de la mort d’un faux ami (« Chaque année sur ta tombe je dépose un Munster, ça me fait plaisir, ça m’aide à bien dormir, pour chasser les colombes et attirer les vers ») et déplore n’avoir jamais connu l’abandon de la petite mort (« La petite mort mon corps encore t’ignore seulement je suis têtue, je ne m’avoue pas vaincue »… Notez au passage l’emploi du féminin !)… Mais il s’en fout un brin de tout ça, Ramon. Il s’en fout parce qu’il groove et nous fait toujours onduler de plaisir sur ses mélodies imparables et ses arrangements classieux (particulièrement soignés sur ce dernier opus) où rock pêchu et mélodies pop nappées de chœurs féminins et de jeux de cordes se renvoient la balle dans un match palpitant que l’on suit avec avidité ! Onze titres, onze sets et gagne pour Ramon Pipin, roi du « non sense », prince de la dérision et du bon mot réunis, frangin du gloupier qui, sans jeter de tarte à la crème à la face du monde (faut pas gâcher la nourriture) lui renvoie en pieds de nez son incohérence et son absurdité avec une rare élégance…. Vous l’aurez compris. Je suis toute acquise à la cause de notre Pipin lunaire et totalement sous le charme de sa poudre magique de mots et de sons qui nous rendent la vie plus désirable, plus groovy, plus rigolmarrante. Et par les temps qui courent, hein… C’est pas du luxe ! Allez, toujours au taquet, le Ramon, change pas de main, là, tu nous tiens !!! A écouter haut et fort et sans la moindre modération (manquerait plus que ça !). Tant que vous y êtes, allez réécouter son précédent opus qui lui aussi vaut le détour ! (« Qu’est-ce que c’est beau« , chroniqué ici !)

Alafu / Ramon Pipin / Mai 2020 / 15€

La musique de ces trois gosses du swing dégage un joyeux bazar… Mais sans le moindre bémol ou fausse note ! Car c’est à un joyeux chahut soigneusement organisé qu’ils nous invitent dans ce troisième opus où ils démontrent la parfaite maîtrise de huit instruments (à trois, pas mal, non ? !) dont ils jouent avec virtuosité et allégresse dans une large palette de styles musicaux… Leur jazz manouche se teinte donc ici ou là de reggae, de sonorités Cap-Verdiennes, de blues, de sonorités balkaniques ou de ballades jazzy cool au fil des douze pistes dansantes à souhait de ce délicieux bonbon de toutes les couleurs ! Si Ronand, Raphaël et Chach sont des musiciens accomplis (ils jouent ensemble depuis le lycée et ont fait leurs classes dans le métro), ils sont également trois formidables chanteurs qui mettent leurs voix à l’unisson dans des chœurs au diapason pour chanter leurs textes malicieux, tendres et toujours positifs, sous la forme de tranches de vie. Dans « Le brouillard », ils mettent en scène deux amoureux qui pensent (à tort !) se retrouver (« Elle n’était pas elle et je n’étais pas lui »), avec « Monsieur Mo », ils nous dévoilent le portrait d’un père courage (« Père et repère pour deux petits points de lumière qu’il a privés de chagrin pour qu’il fasse beau dans leurs dessins »), ou encore dans « Larmes rouges » où ils dessinent avec une sacrée belle sensibilité le désespoir d’une femme en manque d’enfant (« Elle veut plus que des papillons dans son ventre qui bougent »)… Chaque titre de cet album est une invitation en bonne et due forme « à regarder à l’envers les choses sérieuses pour les rendre légères », en prenant le temps de vivre et de buller en regardant les étoiles. Et les étoiles, ils connaissent, les trois lascars… Vu qu’ils sont indubitablement nés sous l’une d’entre elles qui a les pourvus de tous les talents !!! Grâce à leur énergie débordante, la festive et insouciante « bulle époque », revient sur le devant de la scène… Une scène où on espère les revoir très bientôt… Car ils y sont comme des poissons dans l’eau !

La bulle époque / Bazar & Bémols / Les Brakas / Juin 2020 / 15,70€

Brahim nous offre avec « Ainsi vivent les hommes » un album en deux parties bien distinctes. Dans la « part one », consacrée à la marche chaotique d’un monde devenu fou, il décline en six titres sa colère et son incompréhension face à une société injuste et hypocrite où l’argent roi et le paraître sont les valeurs ultimes, en mots justes et percutants pour désigner le malaise ambiant… Dans la « part two », c’est au coeur de son intimité et de ce qu’il reste de ses amours qu’il nous invite (là encore en six titres) au fil de textes douloureux et sincères, chargés de promesses non tenues et de trahisons, jusqu’à la rupture qui l’aurait totalement mis KO sans l’amour suprême de (et pour) son enfant… Un double Brahim donc pour le prix d’un, un Brahim authentique toujours debout malgré les mauvais coups, qui a exorcisé ses démons en mots et en musique, tout seul comme un grand. Et le résultat est bluffant. Car il nous touche grave, le Brahim, directement droit au coeur, aussi bien dans ses coups de blues que dans ses coups de gueule qui reflètent les nôtres à la perfection. Le tout porté par un reggae tour à tour nonchalant ou dansant et pimenté d’une dose idéale de soul, pour nous faire entrevoir une salutaire lueur d’espoir afin de ne pas sombrer dans la morosité. Un brin philosophe, vénère à point et totalement écorché vif, Brahim nous offre avec ce dernier opus sa carte du tendre doublée d’un état des lieux acéré d’un monde où il fait de moins en moins bon vivre, selon qu’on soit puissant ou misérable. Si malheureusement il faudra beaucoup plus que des mots pour renverser la vapeur, une chose est sûre, ça fait du bien de l’entendre dire de manière aussi limpide, comme un miroir tendu vers nos propres désespérances ! Cet album nostalgique et engagé au feeling imparable bénéficie en outre d’un visuel exceptionnel avec la performance d’artiste de Renar Chenapan qui a réalisé le portrait de Brahim sur la pochette… Hé, non ! Ce n’est pas une photo, mais un dessin signé par cet artiste incomparablement doué dont je vous invite vivement à découvrir les oeuvres toutes plus bluffantes les unes que les autres !!!

Ainsi vivent les hommes / Brahim / Baco Records / Mai 2020 / 12,99€

Après le prometteur EP « Résigné » (chroniqué ici !), La « Love and peace Family » (une belle fratrie composée de deux frères et d’une sœurette) signe un premier album qui confirme haut et fort leur talent. Talent de musiciens, avec leur énergique et dansant « Raggacoustic » d’une sobriété lumineuse qui accompagne des textes engagés où ces « militants en musique » fustigent, tels des « soldats en mission pour l’humanité », les travers de notre époque en nous incitant avec beaucoup de conviction à « refaire le monde et à bouger nos neurones » pour ne pas nous laisser engloutir par ce système qui nous broie d’année en année toujours un peu plus. Sur des thèmes comme ceux de la consommation effrénée (« L’équation est simple, on a la force du nombre, sans nous ils ne sont rien car nous sommes le monde, celui qui décide, c’est celui qui consomme ») ou de la démocratie en perte de vitesse (« Je ne voterai pas, je ne crois plus en l’état, présidents sous influence ne peuvent servir leurs citoyens »), leurs textes lucides et forts, exprimés sous leurs voix harmonieuses, mettent au premier plan des valeurs de fraternité et de solidarité, d’amour et de respect mais aussi la nécessité de nous rebeller et de ne pas nous résigner à la fatalité qu’on nous impose… Un album doux et engagé, empreint de positivité et d’espoir qui nous invite, ici et maintenant à bâtir un avenir meilleur… Wake up, wake up… Et love and smile !

Raggacoustic / LNP Roots Family / Meltin’Recordz / Avril 2020 / 13,99€

Vous avez le moral en berne ? No stress ! Neal Black et ses guérisseurs se sont ligués pour vous remettre du baume au coeur avec ce somptueux album composé de treize titres, en autant d’invitations à un fabuleux voyage en 50 nuances de blues. En v’là du blues, en v’là ! Du blues qui prend des couleurs rock, roots, swing et même latino, de la plus pure tradition à la plus furieuse modernité. Du blues qui se pimente en cours de route d’accents funky ou irlandais selon l’inspiration de Maître Neal, entouré de sacrées pointures et de feats de rêve (Fred Chapellier, Nico Wayne Toussaint, Robben Ford… Pour ne citer qu’eux !). Neal Black (co-auteur de Popa Chubby, Taj Mahal ou Manu Lanvin, qui a joué avec Chuck Berry et Lucky Peterson ou encore fait les premières parties de Stevie Ray Vaughan… Bonjour le CV !) qui nous a concocté, entre ombre et lumière, onze mélodies impeccables tour à tour nostalgiques ou dansantes, habillées sur mesure des riffs ébouriffants de sa guitare et portées par son envoûtante voix éraillée (sa « smoky voice »). Deux reprises de Bobby Charles et Jimmy Dawkins complètent cet album d’une incroyable richesse où souffle le vent d’une totale liberté… Les amateurs du genre vont se régaler avec cette galette qui fait boom boom boom, foi de chroniqueuse !

A little Boom Boom Boom / Neal Black & the Healers / DixieFrog / Mai 2020 / 17,99€

Un look à la Louise Brooks, une voix langoureuse, sensuelle et caressante : à l’écoute des six titres de cet EP, il suffit de fermer les yeux pour faire un voyage dans le temps et se retrouver aux premières loges d’une boîte de jazz ou d’un cabaret des années 30… Tout est mis en place par la belle Hailey pour nous immerger dans ces ambiances feutrées d’un autre temps, aux rythmes de mélodies jazzy parsemées d’accents pop qui nous enveloppent dès les premières notes dans un bain de douceur. Majoritairement composé de reprises de standards (« A bit of you » de Rufus Wainwright, « Seabird » de Alessi Brothers, « Juste quelqu’un de bien » d’Enzo Enzo, « Talkin’ like you » de Connie Converse), qu’Hailey interprète à sa manière toute personnelle, « Coquette » est un album soyeux et séduisant en diable à écouter lumières tamisées en bonne compagnie pour en apprécier toute la saveur. Un charme fou !!!

Coquette / Hailey Tuck / Hailey Tuck Music / Mars 2020 / Lien d’achat ici !

BLVL (Belleville sans les voyelles, le port d’attache du quatuor) nous embarque dans un voyage en six titres qui se succèdent sans temps mort au cours de cet EP qui fait suite au précédent, « Empire of nights« , comme une suite logique. Cette « saga » réalisée dans un registre Pop Rock nappé d’un électro qui installe un climat sombre et planant, nous embarque dans un univers fait de turbulences (pour le côté très Rock) et de zones calmes et lumineuses (pour le côté Pop) où l’on se laisse porter sous la voix claire du chanteur qui semble surgir des ténèbres. Un album étonnant, un brin anxiogène (comme la vie…) qui ne peut laisser indifférent par son originalité ! A suivre…

Turning Worlds / BLVL / Janvier 2020 / Lien d’écoute ici !

A l’occasion du Disquaire Day, Orouni nous invite à découvrir deux versions instrumentales de son album « Partitions » (chroniqué ici !) présentées sous la forme d’un vinyle (45 T). Une nouvelle « vista » de ces titres (composés par Orouni et arrangés par Mathieu Geghre) qui fait ressortir leur extraordinaire musicalité dans des partitions classiques empreintes d’allégresse. Le premier titre, « Aloysius », habillé de violons et de violoncelle et le second, « Nora », d’un sobre piano, nous installent dans une ambiance épurée et calme pour un moment de pure grâce. précipitez-vous chez votre disquaire pour déguster ces deux pépites !

Allora / Orouni / December Square / 20 Juin 2020 / Achat ici !

Christine Le Garrec

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