L’Odyssée ou comment redéfinir la musique de péplum

Chez Christopher Nolan, il est coutume d’implanter un concept au cœur de la musique: l’orgue céleste dans Interstellar, le cliquetis de la montre dans Dunkerque, la double personnalité musicale de Batman Begins,… Alors, quand vient l’heure de s’atteler à son livre de chevet, L’Odyssée d’Homère, l’égérie d’IMAX entend bien redéfinir le son du péplum grâce à sa muse, Ludwig Göransson, qu’il retrouve après l’avoir fait jouer des palindromes sur Tenet et célébrer la science du violon sur Oppenheimer; son illustre prédécesseur étant toujours occupé sur une autre épopée, celle de Frank Herbert… La directive ? « Pas d’orchestre ni de sons familiers ». Le but (ou plutôt l’intention) ? Célébrer l’Antiquité avec des sonorités ancrées dans cette temporalité spécifique; ce qui pousse notre tandem à expérimenter une forme d’archéologie musicale par l’usage de l’aulos, instrument à vent de la Grèce Antique spécialement reconstitué pour l’occasion; la lyre, d’ordinaire substituée par la harpe, mais aussi pléthores de percussions conçues à partir de bronze (c’est l’Âge du Bronze!); le tout rehaussé de puissantes chorales; dont la symbolique humaine n’a d’égal que leur caractère intemporel.




Sur le papier, la proposition est diablement excitante… Comme on le pressentait, le maniement des sonorités « antiques » est une franche réussite (les sublimes « Ithaca », « Penelope », « Odysseus » où semble régner une certaine quiétude) bien que cette prouesse paraîsse finalement peu surprenante de la part d’un compositeur rompu à l’exercice (son ode à la musique africaine dans Black Panther). Mais très vite apparaissent les limites de cette approche restrictive qui conduit notre bien-aimé Göransson à user (abuser?) de ses synthétiseurs pour combler les espaces d’un récit étalé sur 3 heures; bafouant le précepte même du score et laissant cette folle promesse d’inventivité tomber dans les poncifs d’Hollywood… C’est là tout le paradoxe de L’Odyssée: user de sonorités familières, bien qu’expérimentales, et anachroniques pour un film qui en demande tout le contraire (spoiler: les synthétiseurs n’existaient pas plus que l’orchestre durant l’Antiquité) ! Alors oui, quand on découvre le résultat d’un score qui a autant suscité la hype (Göransson est plutôt doué pour nous surprendre), on grimace autant que l’équipage d’Ulysse qui déguste le menu de Circée…


Mais si on arrive à faire abstraction de cette incohérence notoire, il est clair que sa musique parvient à connecter le public à l’expérience sensorielle recherchée par Nolan. Qu’il s’agisse de mystifier les dieux (« Zeus’s Law », « Hades ») ou leurs créatures (« Calypso », « Cyclops »), ou de s’immerger dans la mythique Guerre de Troie (« Troy », « Ithaca », « Agamemnon »), son rôle fonctionnel est assuré avec sa maestria habituelle. Son approche immersive s’empare ainsi de l’action, notamment lors des périlleuses escales d’Ulysse où lui héros et son armée se confrontent aux créatures mythologiques; la faute probable à une dimension fantastique mal-assumée qui semble priver la musique de son expressivité (« Cyclops », « Laestrygonians », « Circe »). Il faut alors se concentrer sur les passages plus intimistes pour entendre émerger quelques notes plus sensibles et solennelles, à l’image de « Sirens », chantant le désespoir et la souffrance d’un homme en perdition; « Another Name », magnifiant le retour du héros grâce à la mélodie de son thème, déjà disséminé dans la bande-annonce tel le cheval de Troie; ou « Odysseus », véritable lettre d’amour à Ulysse portée par un aulos contemplatif et des chœurs belliqueux.



Et, en même temps, cette expérience nolanienne révélera quelques frustrations chez le clan des auditeurs précoces, à l’image du même « Odysseus », déjà caractérisé comme le morceau phare de la BO, qu’ils découvriront noyé sous un déluge d’effets sonores, sans pouvoir associer son ampleur à la scène poignante qu’elle illustre (l’énième flashback de la Guerre de Troie durant le monologue poignant de Matt Damon). À moins d’avoir vu le film bien sûr…



Au final, les attentes que suscitent le cinéma de Christopher Nolan ne déteignent-elles pas aussi sur la musique ? Encore plus lorsque l’ombre manifeste de Hans Zimmer plane encore sur ses univers ? Une chose est sûre: Ludwig Göransson n’a pas fini d’expérimenter pour Christopher Nolan !



David-Emmanuel – Le BOvore