Histoire(s) de lire … N°16

La comédie humaine dans tous ses états : voici ce que je vous propose aujourd’hui à travers romans et nouvelles ! Le superbe dernier roman de René Frégni entre collines, amour et loyauté, les nouvelles de Katarina Mazetti et d’Anne Gavalda qui nous offrent leurs déclinaisons avec humour, tendresse (et lucidité) sur la difficulté d’aimer et de vivre, le roman de Maria Semple qui tourne autour du même thème … Mais de manière carrément déjantée ! Et pour finir, l’énigme Gerstein : témoin de l’histoire ou salaud manipulateur ? A vous de trancher ! Bonnes lectures !

 

 

 

René est un homme heureux … Il vit dans un petit coin de paradis, en Provence, auprès d’Isabelle, qu’il aime passionnément…Pendant que sa belle fait la maîtresse d’école, René écrit, inspiré par les petits bonheurs de la vie, la beauté de ce qui l’entoure, les arbres, le chant des oiseaux, les sentiments qui l’animent… Il consigne toutes ses émotions et réflexions dans un joli carnet rouge qu’il tient comme un journal, peut-être, sans doute, des embryons de futurs romans… Autrefois, il animait des ateliers d’écriture en prison. Il a aimé vivre cette expérience : entre ces murs, il a fait de belles rencontres et a été heureux, l’espace d’une lecture et de quelques pages noircies, de donner à ces hommes le pouvoir de s’évader grâce à la puissance des mots. Un jour, il reçoit un appel de Kader, un de ces anciens « élèves » qui sollicite son aide : il vient de s’évader et a besoin d’une planque… René n’hésite pas une seule seconde et accepte de l’héberger dans son petit appartement de Manosque où il ne vit plus depuis sa rencontre avec la belle Isabelle, à qui il omet de dire que son ami taulard est en cavale…. Mensonges, dissimulations et sueurs froides vont devenir le quotidien de René et totalement bouleverser son existence jusqu’alors si paisible … Avec lui, on s’émerveille, on tremble… On comprend ses motivations qui le poussent, par pure loyauté, à sacrifier sa tranquillité : humainement, en toute conscience, il lui est impossible de faire autrement… L’écriture est au centre de ce roman comme dans la vie de René Frégni, naturelle et limpide, vitale… Ses descriptions sur la nature ont la qualité poétique et la force évocatrice d’un Giono, mais avec une sensibilité et un style qui n’appartiennent qu’à lui… Ses mots coulent comme du miel, quand il évoque sensuellement son émoi devant le corps de la femme aimée, mais peuvent devenir sourds de colère face à l’injustice et à l’inégalité. On ouvre ce livre comme un écrin et on en sort (bien trop vite, avec l’envie de le relire illico) ébloui et ébranlé par une sacrée belle émotion littéraire. Un auteur à lire et à relire, impérativement !

Les vivants au prix des morts de René Frégni, Gallimard, 2017 / 18€

 

 

 

Les personnages de ces sept nouvelles ont soufflé leur désarroi, leurs chagrins et leur profonde solitude dans l’oreille attentive d’Anna Gavalda. Hommes ou femmes, ils se mettent à nu en dévoilant leurs faiblesses et leurs errances, bien cachées  sous leur carapace … Pour chacune de ces histoires, une rencontre déterminante va leur permettre de fendre cette armure… Une histoire d’amour d’une nuit, intermède à une trop grande solitude, la perte d’un être aimé, relations en faux semblants, douleurs profondément enfouies, incompréhensions, tendresses qui se dévoilent, solidarité désintéressée, gestes simples aux conséquences heureuses… Ludmila, Jean, Mathilde et Paul (les autres personnages ne sont pas nommés) vont croiser sur leur route d’autres humains en proie à leurs propres tourments et chacun, sans le vouloir va ouvrir les yeux à l’autre en s’aidant lui même… On retrouve dans ce recueil toute la magie et la sensibilité, la profonde humanité d’Anna Gavalda, son empathie discrète et feutrée pour ses semblables qui nous font à chaque fois entrevoir un autre monde, apaisé, où les gens se parlent, se respectent… Un monde simple où l’amour prend toute la place, un monde que nous rêvons, enfoui tout au fond de nous. Lumineux et tendre, fendre l’armure réussit une fois encore, à lever le voile sur une humanité apaisée…

Fendre l’armure d’Anna Gavalda, Le Dilettante, 2017 / 17€

 

 

 

En vingt neuf nouvelles, Katarina Mazetti, avec l’acuité mordante qui fait sa marque de fabrique, nous propose un tour d’horizon sur les conséquences tragi-comiques, théâtre de toutes les séparations amoureuses … Les familles recomposées donnent lieu à des casse-têtes organisationnels et à de copieux et légitimes ressentiments (quand les enfants de votre nouveau mec vous appellent la « rempla »…), les mères au foyer se retrouvent sur la paille quand elles se font larguer par leurs maris, les différences de points de vue rendent la vie commune insupportable… Katarina devient plus grave lorsqu’elle aborde la solitude, qu’elle soit choisie ou non, la perte d’une épouse si douloureuse que son mari préfère se convaincre qu’elle l’a quitté pour un autre, le désir d’enfant inassouvi qui conduit parfois à se séparer de l’être aimé … Mais l’humour n’est pas absent de ces courtes histoires, bon sang ne saurait mentir et l’auteur du  « mec de la tombe d’à côté » n’a rien perdu de sa causticité ! Une femme délaissée préfère tout casser dans son ancienne maison que de la laisser en état à son ex, une autre, prévoyante, a fait congeler le sperme de son mari et le fait père plusieurs fois de suite après leur séparation (paternités confirmées par tests ADN, ce qui rend monsieur carrément dingue !), un couple fait la fiesta pour leur divorce et réalisent qu’ils sont faits l’un pour l’autre … Ces vingt neuf tranches de vies sont autant de comédies humaines et se dégustent comme un savoureux mille-feuilles… Pas trop sucré avec juste ce qu’il faut d’acidité !

Petites histoires pour futurs et ex-divorcés de Katarina Mazetti (Traduit du suédois par Lena Grumbach), Gaïa, 2017 / 20€

 

 

 

Passer d’une vie trépidante de scénariste pour la télévision à New-York à celle, monotone, de mère au foyer à Seattle, n’est pas chose aisée …Surtout quand on est doté, comme Eleanor, d’un tempérament qui carbure à 100 000 volts ! Coincée à la maison avec son fils Timby pendant que Joe, son mari, exerce brillamment son métier de chirurgien, Eleanor s’ennuie comme un rat mort, entre ses cours de yoga et ses relations « amicales » tout en bienséance et faux semblants… Seuls ses cours de poésie mettent un peu de sel dans sa vie trop lisse. D’un tempérament impétueux et imprévisible, Eleanor n’a rien de l’épouse parfaite et de la mère idéale, en est totalement consciente mais est incapable de tenir les bonnes résolutions qu’elle se fixe à la régularité d’un métronome bien huilé ! Ce jour-là, comme tant d’autres, elle décide de prendre sa vie en mains en se fixant un programme chronométré : déposer Timby à l’école, cours de yoga et de poésie et déjeuner avec une amie. Son emploi du temps est vite perturbé : Timby se plaignant de maux de ventre, elle est obligée d’aller récupérer son garnement qui s’avère en pleine forme. Elle décide alors de faire une surprise à son mari en lui rendant une petite visite à son bureau… Et apprend par sa secrétaire que celui-ci a pris quelques jours de vacances… Première nouvelle ! Mais où est Joe, que fait-il et surtout avec qui ? Avec ce dernier roman, Maria Semple nous embarque dans un tourbillon tour à tour hilarant ou chargé d’émotion… Son personnage d’Eleanor, beaucoup plus complexe et profond qu’il n’y paraît, cache des blessures anciennes toujours à vif. Avec un humour qui fait souvent mouche, elle décrypte ce personnage survitaminé, dévoilant ses fêlures avec beaucoup de sensibilité… A classer, s’il faut mettre une étiquette, entre comédie déjantée et drame familial !!!

Aujourd’hui tout va changer de Maria Semple (traduit de l’’américain par Carine Chichereau), Plon, 2017 21€

 

 

 

Qui était vraiment Kurt Gerstein ? Tout a basculé en 1941 pour cet homme droit, fervent catholique aux valeurs morales inébranlables, hostile au régime nazi dès 1933, lorsqu’il apprend le décès dans des circonstances troublantes et peu plausibles d’un membre de sa famille, une jeune fille internée depuis des années dans un hôpital psychiatrique … Ce cas n’est malheureusement pas isolé et Kurt apprend l’existence du dispositif mis en place par le régime sous le nom d’Aktion T4 qui consiste à éliminer purement et simplement « les inutiles », handicapés physiques et mentaux. Il décide alors de s’engager chez les SS, de s’infiltrer parmi les loups pour témoigner de leurs actes ignominieux… Ingénieur des mines, il est muté à l’institut d’hygiène à Berlin où il est en charge de l’hygiène de l’eau. Professionnel et efficace, il monte très vite en grade et se retrouve en charge de gérer les stocks de Zyklon B, ce gaz mortel destiné à l’extermination de millions d’hommes, de femmes et d’enfants dans les camps … Dès le premier jour où il mit un pied à Belzen et Treblinka, pourquoi est-il resté ? Il a certes contacté un diplomate de l’ambassade de Suède et rencontré le Nonce du Vatican, représentant du pape à Berlin (Costa-Gavras s’est d’ailleurs inspiré de ces faits dans son film « Amen ») pour les alerter, mais ces appels au secours sont restés sans effet … Alors, lanceur d’alerte ou criminel nazi ? Même la justice n’a pas réussi à trancher sur le cas de Gerstein, qui s’est suicidé en prison en emportant avec lui les multiples questions qui resteront à jamais sans réponse… C’est un véritable travail d’historien qu’Alain Le Ninèze a réalisé pour écrire ce roman dûment documenté (à la manière de Laurent Binet sur Reinhardt Heydrich dans « HHH »). En alternant les faits historiques avérés avec ses multiples interrogations, il nous invite, toutes données en mains, à nous faire notre propre opinion, tel un juré d’assises, sur ce personnage ambigu…  Glaçant et dérangeant…

L’énigme Gerstein d’Alain Le Ninèze, Ateliers Henry Dougier, 2017 / 14,90€

 

Christine Le Garrec

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