Histoire(s) de lire… N°19

Déliquescence d’un couple sous la plume délicate de Ludovic Robin, humour, meurtres et petits plats au menu du délicieux roman de Sally Andrew, polar sombre et fantastique du fabuleux maître de la SF, Ray Bradbury. Les histoire(s) de lire que je vous propose de découvrir aujourd’hui vous feront passer par toutes sortes d’émotions fortes ! Bonnes lectures à toutes et à tous !

 

 

 

Une maison isolée dans un hameau perdu de Savoie. Un couple et leurs deux enfants y vivent et un troisième bébé est en route. La mélodie du bonheur ? En apparence, seulement… Car Lily, la mère, l’amie, la compagne, s’éloigne de jour en jour de son quotidien, se réfugiant dans la reprise de ses études et dans l’élaboration de projets où son compagnon n’a pas sa place. Jeune femme fragile et imprévisible, elle soigne son mal de vivre à coups de cachetons et de longues randonnées solitaires et un fil de plus en plus ténu la relie à son compagnon qui assiste, impuissant, au détachement progressif et inéluctable de sa compagne … Vingt ans ont passé depuis leur séparation. Le père (narrateur de l’histoire) relate cette lente et douloureuse dissolution d’un amour infini, les enfants témoins de ce désamour qu’ils exorcisent à coups de colères et de caprices ou de silences aux sourires tristes, la pression de la famille sur leur couple, ses regrets… Tout en posant un regard toujours bienveillant sur cette femme qu’il a passionnément aimée d’un feu qui ne s’est jamais éteint… D’une écriture dense et légère à la fois, Ludovic Robin, avec lucidité et humanité, nous offre une minutieuse chronique de la mort d’un amour annoncé… Un impressionnant premier roman et un auteur à suivre !

Aller en paix de Ludovic Robin, Le Rouergue, 2017 / 21,80€

 

 

 

Tannie Maria est la reine des petits plats qu’elle mitonne avec amour et talent pour ses amis (et déguste avec gourmandise !) Ce plaisir de s’activer aux fourneaux est aussi son gagne-pain car elle partage sa dévorante passion culinaire avec les lecteurs de la gazette locale où elle est en charge du courrier des lecteurs : les judicieux conseils qu’elle prodigue, illustrés de ses fabuleuses recettes de cuisine ont un succès fou et Maria croule sous les lettres, respectée pour sa sagesse et ses idées de petits plats adaptés pour chaque situation.  Quand elle reçoit une lettre d’une femme désespérée, battue par son mari et qui ne sait pas comment le quitter, Maria est d’autant plus touchée qu’elle a eu, elle aussi, à souffrir de la violence conjugale (désormais veuve, elle a vécu la mort de son mari comme une délivrance…) Aussi, quand cette femme, Martine, est retrouvée assassinée, Maria décide de mener l’enquête pour retrouver le coupable, aidée de ses amies Jessie et Hattie qui travaillent elles aussi pour la gazette… Qui a pu tuer Martine ? Dirk, son mari, violent et sanguin est bien entendu premier sur la liste des suspects… Mais il y a aussi Anna, (une vraie Calamity Jane !) amie volcanique de la victime et ouvertement amoureuse d’elle… Piet et Kannemeyer, les deux flics chargés de l’enquête, jouent au chat et à la souris avec les détectives en jupons : qui va trouver le meurtrier en premier ? Amitié, loyauté, amour et passion, agrémentés d’un zeste de loyauté et d’intrépidité, sont les ingrédients de ce roman à déguster comme le gâteau au chocolat de Tannie ! Rafraichissant malgré le climat moite et torride d’Afrique du Sud, glaçant d’effroi par moments, tendre et succulent tout au long de ces presque 500 pages qui se lisent à la vitesse de l’éclair (au chocolat, of course !), ce roman où l’art culinaire se retrouve au premier plan d’une enquête policière rudement bien ficelée, à l’écriture légère, fluide et sans prétention, vous tient en haleine jusqu’au dénouement. A glisser impérativement dans vos bagages cet été et à savourer non loin de votre cuisine… Vous serez sans doute tentés de tester quelques recettes fournies en fin de volume ! La suite des aventures de Tannie Maria « Vengeance sauce piquante » est prévue prochainement chez le même éditeur… Hâte de les découvrir !

Recettes d’amour et de meurtre de Sally Andrew (Traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Rose Labourie), Flammarion, 2017 / 19€

 

 

 

Venice, Los Angeles, 1949. Alors qu’il rentre chez lui à bord d’un tramway déglingué et grinçant, pendant qu’au dehors la pluie fait rage, un jeune romancier entend derrière lui un homme ivre marmonner… Bien décidé à faire la sourde oreille, le jeune homme ne se retourne pas quand celui-ci l’interpelle et lui souffle, de son haleine fétide, cette phrase inquiétante à l’oreille « La solitude est un cercueil de verre »… L’homme descend à la station suivante sans que le jeune homme n’ait même vu son visage… Troublé par cette rencontre énigmatique, le jeune homme longe le canal pour se rendre à son domicile quand il aperçoit dans l’eau noire et huileuse, le cadavre d’un vieil homme enfermé dans une vieille cage à lion, jetée là depuis des années… Paniqué, il hurle, réveillant tout le quartier et rameutant les flics qui débarquent, inspecteur Crumley en tête. Interrogé par ce dernier, le jeune homme lui fait part de son intuition que l’assassin est l’homme qu’il a croisé quelques heures plus tôt dans le tramway… Face au scepticisme de Crumley, il décide de mener lui-même l’enquête, seul contre tous, malgré les morts suspectes qui vont se multiplier dans son entourage, touchant à chaque fois des gens seuls et vulnérables… Ray Bradbury installe d’emblée dans ce roman entre polar et fantastique, un climat oppressant, dans une ville en pleine démolition où le brouillard permanent est au diapason de ce monde poisseux et désespérant… Ses personnages, tous plus excentriques et savoureux les uns que les autres apportent la touche d’humour noir nécessaire pour alléger son propos… Quelle galerie de portraits ! Un coiffeur calamiteux, un psychologue bibliophile, un aveugle clairvoyant, une diva obèse, une star du muet, un acteur sur le retour obsédé par son corps, une vendeuse de canaris… Le narrateur, jeune romancier en quête de gloire et Crumley, le flic nonchalant et atypique qui rêve de devenir écrivain, sont entourés d’une véritable cour des miracles ! Bradbury, dans ce roman étrange, poétique et envoûtant, rend un hommage appuyé au roman noir américain des années 50, avec élégance et dans un style très cinématographique. Il trouve, en équilibriste, le juste ton, entre effroi et humour, pour nous tenir en haleine jusqu’à la dernière ligne. Un bel exercice de style !

La solitude est un cercueil de verre de Ray Bradbury (Traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuel Jouanne), Denoël, 2017 / 15€

 

Christine Le Garrec

 

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