Histoire(s) de lire … N°23

Carine Fernandez ouvre ce vingt-troisième « Histoire(s) de lire » avec un roman époustouflant qui a pour toile de fond la guerre d’Espagne. C’est ensuite au tour de Patrick Eudeline, dans un roman très rock’n’roll, de nous narrer les aventures de « panthères grises » converties au charme du braquage. Pour terminer, un texte désopilant de Jean-Claude Grumberg  sur le sujet de la judéité  et un premier roman grinçant et drôle, celui de Céline Zufferey qui tente de sauver les meubles de notre époque qui pratique apparences et faux-semblants sous le joug de la sacro-sainte consommation de masse ! Bonne lecture à toutes et à tous !

 

 

 

Cela fait cinq ans maintenant que Medianoche vit seul « dans la plus glorieuse des anarchies ». Depuis la mort de Puria, son épouse, le vieil homme savoure sa solitude entrecoupée de balades avec Ramon, son inséparable et adorable chien, et du soin amoureux qu’il apporte aux fleurs de son jardin. Une vie paisible et sans surprises dans l’Espagne des années 2000, bien loin de son angoissante jeunesse, sacrifiée par la guerre civile espagnole… Medianoche, en plus de ses illusions, y a perdu la moitié de son âme après que Mediodia, son frère jumeau un peu rebelle, fut dénoncé et fusillé par les fascistes… Ils n’avaient alors tous deux que dix sept ans et Medianoche n’a dû la vie sauve qu’à un facteur de circonstances… Vie sauve… Mais liberté perdue. Dénoncé lui aussi, il sera arrêté et passera de longues années dans les geôles franquistes où il subira violences et sévices, la peur et la faim au ventre… Dans cet enfer, il rencontrera Andres, médecin et militant anarchiste avec qui il entretiendra une profonde amitié nourrie d’admiration jusqu’à ce que la mort emporte son compagnon de misère… Medianoche vit aujourd’hui dans ses souvenirs : soixante ans après le déchirement provoqué par la mort de Mediodia, le vieil homme est hanté par sa culpabilité de lui avoir survécu et par les images indélébiles des souffrances passées… Le jour où sa sœur, Nouria, veuve depuis peu, lui écrit une lettre lui annonçant sa décision de venir vivre avec lui pour conjuguer leurs deux solitudes, Medianoche panique … Adieu liberté chérie (et certainement Ramon), bonjour le ménage à fond, télé en permanence et visites impromptues des commères ! Medianoche décide de fuir, Ramon sous le bras, et de mettre à profit cette escapade pour retourner dans son village natal où il n’a pas eu le coeur de remettre les pieds depuis la guerre, pour y affronter ses démons… La prise de conscience qui résultera de son échappée belle aura l’effet d’une catharsis pour Medianoche… Carine Fernandez donne vie à ce personnage, avec une telle intensité qu’on se l’approprie dès les premières lignes, ressentant profondément les émotions qui assaillent Medianoche jusqu’à son chant du cygne. La guerre d’Espagne et les années de dictature qui ont suivi avec leur cortège de haines tenaces et de rancœurs justifiées, est certainement le second personnage principal de ce roman généreux et sincère. Carine Fernandez signe assurément avec « Mille ans après la guerre » une œuvre littéraire de grande classe, dans un style fluide et poétique qui ne laisse aucune place à un snobisme ampoulé. Gros coup de cœur !

Mille ans après la guerre de Carine Fernandez, Les Escales, 2017 /17,90€

 

 

 

Enzo, le petit-fils de Guy, s’apprête à convoler en justes noces avec Sharon. Pour l’occasion, le papy qui avait raccroché sa Gibson depuis belle lurette, décide de remonter son groupe de rock avec ses anciens compères, Didier et Bébel. Ils ont tous pris de la bouteille, mais la fièvre du rock les habite toujours, surtout Guy qui claque tout son fric en guitares et autres perfectos depuis qu’il est en retraite, au grand désespoir d’Enzo, pur produit de la surconsommation, qui envisage sa vie dans les grandes largeurs et compte bien dépouiller son grand-père pour assouvir sa soif d’une vie bien rangée ! Au programme ? Acquisition d’un immonde préfabriqué, d’un barbecue supersonique et autres babioles de luxe… Où sont passées les aspirations de la jeunesse ??? Ancien hippie, Guy est  dépassé par les rêves de petit bourgeois de son ascendance…  Didier lui, vient de se faire plaquer par sa femme (qui a embarqué avec elle leur fille et leur compte en banque) et commence à sombrer dangereusement du côté des poivrots… Guy, pour lui changer les idées, l’emmène faire un tour à Paname, dans une sorte de pèlerinage sur les traces du bon vieux temps, celui des années 60 à 80, de leur fougue et de leur jeunesse. Leurs pas les amènent par hasard au « Cansado », un bistrot rescapé d’une époque révolue faite de formica et d’habitués du petit blanc du matin : une sorte de verrue ou de musée d’un autre temps dans ce quartier naguère populaire qui est désormais envahi par les bobos bio ! Le patron, Nadire, un ancien malfrat, en avait fait l’acquisition au temps de sa splendeur de monte-en-l’air à une époque où braquer était encore possible sans trop de risques. Mais aujourd’hui, tout fout le camp !!! Avec la recherche ADN et autre géolocalisation, le métier est devenu mission impossible sans passer par la case prison, et de ce côté-là, Nadire a déjà donné ! Son fils, Jimmy, gagne sa vie honnêtement comme chauffeur pour les stars et aujourd’hui, justement, il vient d’amener dans un petit hôtel peu surveillé, une star façon Paris Hilton qui croule sous le fric et les bijoux… Un coup à faire ? Il branche nos deux rockers sur la combine: tous deux ont besoin de fric, ça tombe bien ! Didier a le portefeuille en berne et Guy aimerait tout de même exaucer les vœux de son rapace de petit-fils… Alors ? Bingo ! Mais gaffe… Les murs ont des oreilles ! Et Patrick, dépressif depuis l’élection de Macron après avoir cru à la victoire des Insoumis et rêvé du succès de Nuit debout, soignant depuis sa tristesse dans l’alcool, surprend leur conversation… Patrick Eudeline nous offre une sacrée balade, non dénuée d’humour, dans la nostalgie de la richesse culturelle des années 70, agrémentée de constats amers sur la vulgarité et le formatage de notre monde actuel. Une réflexion politique et culturelle qui fera vibrer le cœur des soixante-huitards dans laquelle ils se retrouveront pleinement ! Désabusé, drôle et brillant, ce roman se déguste avec bonheur, entre tontons flingueurs et bande son rock !

Les panthères grises de Patrick Eudeline, La Martinière, 2017 /18€

 

 

 

Deux voisins se croisent dans leur cage d’escalier. A part bonjour, bonsoir, ils ne communiquent pas. L’un est juif, l’autre pas. Le « goy », commandité par sa femme qui semble-t-il passe sa vie sur Internet à traquer les idées reçues sur les juifs, commence à interroger, à chaque fois qu’il le croise, son voisin sur la nature de la judéité… Avec intelligence et humour, Grumberg met en scène un juif athée et un ingénu qui égrène jusqu’à l’obsession les éternels clichés qui nourrissent la méfiance ou la haine du « peuple élu » dans un jeu de dialogues hilarant. L’un n’a rien à prouver, le second finira… par se convertir, pour devenir plus juif que l’original par ses pratiques religieuses ! Grumberg fait tomber un à un les récurrents stéréotypes antisémites avec un humour caustique irrésistible dans ce texte très théâtral d’ailleurs adapté et joué (entre autres) par Pierre Arditi et Daniel Russo. Impertinent et délectable !

Pour en finir avec la question juive (l’être ou pas) de Jean-Claude Grumberg, Actes Sud, 2017 10€

 

 

 

On a beau nourrir des ambitions artistiques, il faut parfois, hélas, se plier aux dures exigences du monde réel peuplé de factures et de loyer à payer… Quand, en plus, votre vieux père vit désormais dans une onéreuse maison de retraite, plus le choix ! C’est le cas du narrateur du premier roman de Céline Zufferey (déjà auteure remarquée de nouvelles) qui accepte un job alimentaire de photographe « commercial » qui consiste à réaliser le catalogue d’une boîte vendant des meubles. Avec un profond ennui, notre artiste se prend de plein fouet le monde de l’entreprise avec son jargon débile, les relations en faux-semblants entre collègues, les fausses « fêtes » et la contrainte d’être sous les ordres d’un chefaillon désagréable et imbu de sa personne. Un monde de faussaires s’ouvre à lui, y compris et surtout, dans les univers factices qu’il photographie : tout est calculé pour vendre et vous entuber avec le sourire dans une uniformité désespérante… Bienvenue dans le monde de la consommation ! Frustré et humilié d’avoir dû renoncer à ses aspirations dans le monde de l’art, le jeune homme ne noue aucun lien avec ses collègues, en dehors d’une gamine de neuf ans, « miss Kit Kat », mannequin harcelée par une mère ambitieuse qui la coache pire que pour un concours de mini Miss aux USA, et de Nathalie, mannequin de catalogue elle aussi, dont il tombe amoureux… Et puis, il y a Christophe, dont le job au sein de l’entreprise consiste à tester la solidité des meubles et qui prend son pied en détruisant tout ce qu’il a entre les mains. Christophe qui va titiller l’intérêt du jeune homme en lui proposant de devenir le photographe officiel du site porno qu’il est en train de lancer sur le web : un moyen pour notre narrateur de remettre un pied dans son indépendance artistique ? Avec « Sauver les meubles », Céline Zufferey met en lumière « l’ultra moderne solitude » d’un personnage mal à l’aise dans un monde où tout, y compris (et surtout) les rapports humains, manque de substance… Les scènes dignes de la pub de « l’ami Ricoré » qui dépeignent un monde idéal et inaccessible, les fausses relations des tchats sur les sites de rencontres, jusqu’aux scènes d’amour préfabriquées dans le porno, tout, dans sa vie et sa relation aux autres est conditionné par le factice…Y compris avec sa compagne, pur produit de notre société de consommation, que cela ne semble pas déranger outre mesure… Céline Zufferey, d’une écriture nerveuse doublée d’ironie, en chapitres courts et en apartés, décrit un univers de fantasmes et de frustrations dont la désespérance est sauvée par la grâce d’un humour caustique qui laisse entrevoir une lueur d’optimisme… Auteur à suivre !!!

Sauver les meubles de Céline Zufferey, Gallimard, 2017 /19€

 

Christine Le Garrec

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