Arts et essais ! N° 22

En v’la de l’art, en v’la ! Au menu, trois magnifiques catalogues d’expositions  : Bonnard / Vuillard, la volupté de la couleur de Manguin, la force du « massacre des innocents » de Poussin pour vous mettre en appétit. Quant au superbe documentaire photographique (prix HSBC pour la photographie) de Mélanie Wenger, il ne vous laissera pas sur votre faim de beauté ! En dessert, cerise sur le gâteau, l’académie française vole à votre secours en vous expliquant comment éviter les fautes de langage… La classe !  Si vous n’êtes pas encore repus, Jules Magret (alias François Cérésa) a testé pour vous les bonnes tables où la tortore vous débride la margoulette et les vilaines gargotes où l’on sert de la ratambouille ! Suivez le guide !

 

 

 

Pour fêter ses trente ans, le musée d’Orsay a reçu le plus beau des cadeaux qui soit : un don exceptionnel de vingt-cinq tableaux et quatre-vingt quatorze dessins de Bonnard et vingt-quatre tableaux, trois pastels et deux dessins de Vuillard… Un véritable évènement dans l’histoire des collections publiques françaises ! Les généreux donateurs, Zeïneb et Jean-Pierre Marcie-Rivière, ont constitué durant leur vie entière cette collection dont l’unité esthétique reflète l’élégance, la finesse et la sensibilité de leurs propriétaires. Ce magnifique catalogue, richement illustré, raconte l’histoire de cette donation et la mise en place de l’exposition qui a su mettre en lumière les correspondances étroites entre ces deux artistes qui puisaient leur inspiration aux mêmes sources (scènes intimistes, univers familiers, vie parisienne, figures féminines de leur vie amoureuse…). Cet ouvrage très complet propose également une formidable analyse du travail de ces maîtres nabis ainsi que leurs biographies. Nus ou paysages, toiles ou dessins, on suit avec bonheur le parcours de ces artistes et leur façon de créer de la beauté : Bonnard notait sur un carnet ses observations « à vif » qu’il travaillait ensuite de mémoire dans son atelier («Le dessin, c’est la sensation, la couleur, c’est le raisonnement ») et c’est dans l’intimité de leur intérieur que Vuillard croquait ses modèles… L’exposition s’est terminée en avril dernier… Ce catalogue en offre un précieux témoignage !

Bonnard / Vuillard (collectif), Flammarion, 2017 / 35€

 

 

 

Le musée des impressionnistes de Giverny propose jusqu’au 5 novembre prochain une exposition sur Henri Manguin, ce peintre peu connu du grand public (la majorité de ses toiles étant aux mains de collectionneurs privés) qui participa pourtant à la naissance du fauvisme… Ce superbe catalogue d’exposition nous retrace le parcours de Manguin, en partant de ses années de formation (où il fit la rencontre de Matisse et de Marquet, qu’il retrouvera dans l’atelier de Gustave Moreau après son entrée aux beaux-arts). L’exposition au salon d’automne de 1905 marqua son point de rupture avec le milieu impressionniste, malgré son admiration pour Cézanne et Van Gogh et la sympathie qu’il portait à Bonnard et Signac. Comme le soulignait Apollinaire, ce peintre « voluptueux à la sensualité nonchalante » a accompagné et parfois même précédé par son talent et son inventivité les audaces de ses amis fauves. Dans cet ouvrage, une centaine de peintures, aquarelles, pastels, œuvres sur papier (crayon, encre), éléments d’archives et photographies est exposée à notre regard : œuvres créées dans l’atelier de la rue Boursault (entre 1898 et 1904), croquis, toiles, nus, natures mortes et paysages réalisés dans le sud de la France (St Tropez, Cavalière, Cassis) où Manguin a peaufiné son style et révélé sa singularité (1904/1914). Un chapitre est d’ailleurs réservé à « La Ramade » : ce petit cabanon tropézien déniché par Signac qui sera loué ensuite à Matisse et à Manguin et verra défiler bon nombre d’artistes entre ses murs. Un autre est consacré à la Suisse qui a réservé le meilleur accueil à l’artiste. (L’exposition partira d’ailleurs en juin 2018 à la fondation de l’Hermitage à Lausanne) Manguin fut notamment le portraitiste et néanmoins ami de la famille Hahnloser qui a constitué une des plus belles collections de ses œuvres. Le petit-fils de Manguin, Jean-Pierre, responsable des archives de son grand-père, a collaboré à l’organisation de cette belle exposition, auquel ce catalogue donne toutes ses lettres de noblesse par la qualité d’analyse et la connaissance de leur sujet des différents contributeurs et par la richesse iconographique qu’il nous offre. Somptueux autant exhaustif !

Manguin, la volupté de la couleur (collectif), Gallimard, 2017 / 29€

 

 

 

Pour la première fois, le célèbre « massacre des innocents » de Poussin est mis face aux maîtres de la peinture du XXème siècle que sont Picasso et Bacon, dans une exposition en cours au domaine de Chantilly (qui se termine le 7 janvier 2018) où se confrontent art classique et art contemporain sur le sujet de la représentation de la violence. Ce catalogue, sous la direction de Pierre Rosenberg, analyse en profondeur l’histoire de ce tableau iconique (de sa création à Rome à sa restauration de nos jours) ainsi que celle de son auteur. Cette œuvre (tableau de commande, œuvre unique et isolée de Poussin) est sans doute le cri le plus poignant de l’histoire de la peinture française (celui d’une mère qui assiste impuissante à l’assassinat de son enfant) et l’extrême violence qu’elle exprime a influencé bon nombre d’artistes contemporains. C’est donc à la genèse d’un chef-d’œuvre que nous sommes conviés, à sa force à travers les siècles, intacte au vu de l’actualité où l’on assiste aux massacres de tant d’innocents de par le monde… Picasso (l’enlèvement des sabines, Guernica, père et enfant mort, le charnier…) et Bacon (série « Head », trois études sur la crucifixion…), Camilla et Valerio Adami à travers leur mise en scène photographique du tableau de Poussin explorent à leur manière ce thème récurrent. Des entretiens d’artistes (Jean-Michel Alberola, Pierre-Yves Bohm, Pierre Buraglio, Vincent Corpet, Henri Cueco, Jacques Grinberg, Markus Lüpertz, Annette Messager, Ernest Pignon-Ernest, Jérôme Zonder,) complètent cet ouvrage passionnant. Le duc d’Aumale (fondateur du musée Condé) disait de Poussin qu’il « était grand comme l’antique ». On ne le contredira pas sur ce point, tant la furieuse modernité de ce tableau a conservé toute sa grandeur. Une exposition et un catalogue précieux pour les amoureux de l’art, à ne louper sous aucun prétexte !

Le massacre des innocents : Poussin, Picasso, Bacon sous la direction de Pierre Rosenberg, Flammarion, 2017 / 45€

 

 

 

La rencontre entre Mélanie et Marie-Claude fut totalement fortuite… Alors que la jeune photographe était en vacances dans le Finistère, elle fut apostrophée par une vieille Mamie qui lui proposa de « venir voir ses poupées »… Elle l’emmena chez elle et ce fut un choc pour Mélanie… Fascinée par la vieille dame totalement coupée du monde depuis plus de cinquante ans, sa solitude, sa misère, son univers de bric et de broc, ses sourires, Mélanie lui consacra trois années pendant lesquelles elle réalisa un reportage « post-vérité » sensible et bouleversant… Avec une fausse simplicité et une incroyable force émotionnelle, ses photographies touchent à l’intime et dévoilent la réalité de cette femme rebelle pour qui la vie ne fut pas tendre (elle fut tour à tour bûcheronne, pêcheuse et couturière…) et qui trouva refuge dans la marginalité de son monde. Mélanie qui a su l’apprivoiser, l’écouter et la voir de son regard empathique, lui rend en images un hommage vibrant d’une terrible beauté, qui a fort justement reçu le prix HSBC pour la photographie (co-lauréate avec Laura Pannack). Si vous passez par le sud de la France ou si vous y résidez, une exposition itinérante est visible jusqu’au 30 septembre à Aix-en-Provence, puis le sera du 6 octobre au 4 novembre à Toulon et remontera sur Bordeaux du 10 novembre au 9 décembre. Un ouvrage troublant qui révèle une profonde humanité. Superbe !

Marie-Claude par Mélanie Wenger, Actes Sud, 2017 / 20€

 

 

 

Feignant ou fainéant ? Ballade ou balade ? On se pose tous régulièrement des questions d’usage pratique, on cale sur des expressions que nous sommes amenés à utiliser régulièrement, et c’est parfois fastidieux de trouver les réponses adaptées à nos légitimes interrogations d’amoureux de la langue française ! Pas de panique ! Les membres éminents de l’académie française, attentifs à l’enrichissement de notre langue et soucieux de l’appauvrissement de son vocabulaire, sont à notre disposition pour répondre à toutes nos questions ! « Dire, ne pas dire : du bon usage de la langue française » reprend une sélection de deux cents entrées de cas concrets et quotidiens auxquels on trouve une réponse simple et argumentée appuyée sur des exemples. Le concept, né sur la toile avec la création d’un blog (comment dit-on en français, tiens ?!) en 2011, a connu (connait) un franc succès. Mais pour les amoureux du papier, rien ne vaut un bon livre où picorer selon ses besoins ! Si les trois premiers volumes ont échappé à votre attention (il n’est certainement pas trop tard pour vous les procurer), le quatrième vient juste de sortir en librairie. La préface est signée par Yves Pouliquen qui en profite pour nous faire part de ses inquiétudes sur le mauvais usage de la langue française (y compris dans les médias…) dû en grande partie aux sempiternelles réformes de l’éducation nationale qui éloignent les enfants des fondamentaux que sont la lecture, l’écriture et la grammaire. Dominique Fernandez qui signe quant à lui la postface, évoque le « français d’Algérie », nous gratifiant au passage d’expressions savoureuses et imagées. J’ai adoré « zérolingue » qui désigne quelqu’un ne parlant correctement aucune langue ! J’espère ne pas avoir fait trop de fautes dans ce billet, messieurs…

Dire, ne pas dire : du bon usage de la langue française (Académie française), Philippe Rey, 2017 / 12€

 

 

 

Adepte du triple G (gourmand, gourmet, goinfre), François Cérésa, alias Jules Magret (en hommage au personnage de Simenon et certainement pour son goût personnel pour le canard et pour les jeux de mots) fréquente assidûment les grands restaus et les petits troquets. Il a ainsi écumé Paris et sa banlieue et n’hésite pas à faire des bornes pour déguster à Saint-Clément-des Baleines, Saint-Méloir-des Ondes ou Couilly- Pont-aux-Dames les plats du cru. Huit ans que ce fin bec bourlingue à la recherche de mets et de bons vins susceptibles de faire frissonner ses papilles gustatives, et comme c’est un brave homme, il partage avec nous ses bonnes adresses en n’omettant pas les gargotes infréquentables afin de nous éviter des aigreurs d’estomac ! Sympa, non ? Bon, vous me direz que je suis en train de vous présenter un banal guide gastronomique… Retirez banal et ça ira ! Car ce gargantua qui a fait sien le précepte d’Épicure, manie aussi bien la langue que la fourchette ! Pas vraiment celle de Molière… Cherchez plutôt du côté d’Audiard, de Dard ou de Boudard (tiens, que des noms en ard !!!) car Cérésa tourne en bouche la saveur piquante de l’argot avec une visible délectation ! Adeptes du calembour et autres savoureuses salades de mots, vous allez vous payer une bonne tranche de rigolade ! Sinon, c’est un vrai guide, hein ! Restaurants classés par départements (ou par arrondissement) avec adresse, téléphone et prix ! La méthode à Mimile au service de la gastronomie !

Touchez pas au frichti de Jules Magret, L’Archipel, 2017 / 15€

 

Christine Le Garrec

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