Histoire(s) de Lire… N°24

Un nouveau « Bouysse » !!!! Inutile de vous dire que je me suis plongée dedans dès qu’il est sorti des presses, sentant encore l’encre fraiche ! Je ne saurais que trop vous conseiller sa lecture, lumineuse et sombre… Un nouveau Puertolas, ça ne se boude pas non plus : son « détective » va vous offrir des moments pétillants …. Et inattendus ! C’est ensuite Julien Blanc-Gras qui vous embarque pour un voyage au pays des émirs et des milliardaires, à la recherche du Qatari perdu… Et pour finir, deux romans qui abordent le deuil sous deux angles diamétralement opposés… Bonnes lectures à toutes et à tous… Et à bientôt ! Plein de bonnes surprises nous attendent encore dans cette rentrée littéraire 2017 !

 

 

 

Cantal, août 1914. Ne restent plus dans ce petit village près de Salers, comme partout en France, que les femmes, les enfants, les vieux et les invalides. Tous les hommes en âge d’être réquisitionnés sont partis se battre, pour une guerre qu’ils espèrent brève… C’est le cas de Victor qui laisse la mort dans l’âme à Mathilde, sa femme et à Joseph, son fils âgé de quinze ans, la lourde charge de travailler seuls la ferme familiale sous l’œil averti de sa vieille mère. Pour seule aide, celle du vieux Léonard, ami de la famille, qui veillera sur eux en leur donnant un coup de mains dans la mesure de ses faibles forces… Autour de leur ferme, en plus de celle de Léonard, il y a celle de Valette, un homme sournois, bestial et malsain qui remâche ses colères en les soignant à coups de poings et de gnôle… Ayant une main totalement broyée après un accident, il a été réformé et depuis le début du conflit, il rumine sa rage de ne pas aller se battre « comme un homme ». Lorsque Hélène, la femme de son frère et Anna, leur fille adolescente, débarquent pour se mettre en sécurité chez Valette à la demande de leur mari et père, elles sont plutôt fraichement accueillies : Hélène, citadine issue de la bourgeoisie, subit à longueur de temps des reproches  sur sa façon de travailler par Irène, son acariâtre belle-sœur, et Anna les allusions et gestes déplacés de son oncle… La vie s’écoule, austère, rythmée par la rigueur des travaux des champs et par l’angoisse des esprits terrorisés à l’idée de recevoir des mauvaises nouvelles de leurs soldats… Joseph, dès qu’il le peut, s’évade vers la rivière, son ilot de tranquillité, et cultive son jardin secret en modelant de la glaise pour créer de petites figurines. Un jour, Anna et Joseph vont se croiser sur un chemin… Les deux jeunes gens vont tomber follement amoureux, et vivre leur passion dans l’ombre de la violence de Valette et de la désapprobation de la mère de Joseph qui voit d’un mauvais œil s’éloigner son fils, d’autant plus que les deux familles sont fâchées depuis des années… Les tensions vont s’embraser… Franck Bouysse signe avec ce dernier roman une œuvre grave et profonde sur la folie des hommes, qu’il oppose à la pureté et à la sensualité des premiers émois amoureux, avec en toile de fond la guerre en ombre menaçante qui s’étale sur ceux qu’elle laisse à leurs solitudes, leurs peurs et leur labeur…  D’une écriture toujours aussi précise et poétique, il explore avec une classe qui ne peut laisser qu’admiratif, la palette complexe des sentiments humains, faisant éclore avec une rare puissance évocatrice la personnalité de ses personnages en les sculptant dans la glaise de ses mots, faisant apparaitre une vérité nue et brute faite de beauté et de douleur… « Glaise », diamant noir truffé de violence et de folie, dispense une atmosphère étouffante traversée d’éclats de lumière, qui m’a laissée admirative et submergée d’émotions… Quel style !

Glaise de Franck Bouysse, La Manufacture de Livres, 2017 /20,90€

 

 

 

Julien Blanc-Gras dont l’humour et le goût des voyages sont bien connus de ses fidèles lecteurs, a tenté cette fois-ci de percer les mystères de l’Orient, dans un périple qui l’a mené du Qatar à Oman, en passant par Dubaï et le Bahreïn. Il ne voulait rien d’exceptionnel, Julien ! Juste rencontrer des autochtones en chair et en os, respirer l’authenticité derrière la démesure de ces pays dont on ne sait finalement pas grand-chose en dehors du fait que les dollars y coulent à flots et qu’il faut que ça se sache ! Immeubles démesurés qui donnent le vertige, kilomètres de centres commerciaux, boutiques de luxe, complexes hôteliers somptueux, espaces de loisirs hallucinants, reproduction de Venise entre Las Vegas et Disneyland… Où sont les « vrais gens » ? Bien planqués chez eux car sachez-le, le qatari pour préserver sa « race » ne se mélange pas à la populace ! Toute cette grandeur tape à l’œil est réalisée par une multitude de népalais, indiens et philippins sous-payés et exploités pour exécuter les basses œuvres, les tâches plus nobles étant réservées aux expatriés. Et ce sont les seuls êtres humains que notre explorateur a pu rencontrer durant son séjour ! Bon, il a tenté l’Arabie Saoudite… Ils ne délivrent pas de visas touristiques. Le Bahreïn ? Persona non grata ! Expulsé dès l’aéroport pour sa qualité de journaliste ! Les Us et coutumes de ces pays qui ont un pied dans le futur et l’autre dans un archaïsme indécrottable sont vraiment impénétrables… « De la piste à l’autoroute, de la tente aux gratte-ciels, du chameau à la Ferrari », ces nouveaux riches (gaz, gaz, gaz !) étalent leurs richesses et se paient le luxe de mener la communauté internationale à la baguette… L’Arabie Saoudite siège même au conseil des droits de l’homme…. Tout en pratiquant allègrement la peine de mort pour les homosexuels et les femmes adultères, sans parler de l’oppression subie par les opposants politiques et de l’esclavage légalisé ! Julien Blanc-Gras a donc échoué sur toute la ligne sur son but premier… Mais il n’en n’a pas moins gardé les yeux ouverts et nous offre avec ce récit de voyage sa vision des choses et ses impressions « vues de l’intérieur » qu’il relate en anecdotes savoureuses avec un humour désabusé délicieusement ironique. Quand t’es dans le désert ? Oui, mais pas trop longtemps !

Dans le désert de Julien Blanc-Gras, Au Diable Vauvert, 2017 /15€

 

 

 

Gaspard est un jeune trisomique de trente ans. S’il vit encore chez ses parents, il a une vie plutôt bien remplie et autonome. Non seulement il travaille, mais en plus, il cumule deux jobs : vendeur de souvenirs dans une boutique à Montmartre et « renifleur d’aisselles » chez un fabriquant de déodorant. Si la nature ne l’a pas doté de tous les chromosomes nécessaires, elle lui a en échange offert une curiosité insatiable qui fait de lui un être cultivé et un « nez » particulièrement efficace pour détecter toutes les fragrances ambiantes… Mais un jour, ses deux employeurs meurent subitement : l’avion du premier s’écrase sur la voiture du second, en pleine autoroute ! Voilà Gaspard au chômage et bien décidé à ne pas le rester… Après s’être fait envoyer bouler par un détective privé auprès duquel il avait postulé, il a la surprise d’être rappelé par lui quelques jours plus tard : un de ses clients lui propose une somme astronomique pour découvrir le mystère qui plane autour de la mort de son fils, handicapé mental décédé dans le centre spécialisé où il résidait … Le handicap de Gaspard devient tout à coup bien utile pour le fin limier : rien de tel qu’un trisomique pour passer inaperçu au milieu d’autres trisomiques, non ? Gaspard endosse donc le rôle de l’espion, mais il est bien trop futé pour ne pas se faire repérer… Quand il s’aperçoit que les cahiers où il note toutes ses pensées ont disparu du placard de sa chambre, ses doutes se tournent vers le chef d’établissement qui semble se méfier de lui… Romain Puertolas frappe encore une fois très fort ! Il réussit l’exploit d’aborder un sujet sensible en l’enrobant d’un humour irrésistible (sa marque de fabrique !) tout en faisant preuve de respect pour son personnage, sans misérabilisme : Gaspard prête à rire et à sourire, certes, mais par la finesse de ses réflexions et non par son handicap ! Quant à la chute … Je ne vous en dirai pas plus ! Sinon qu’elle est fort inattendue et qu’on ne la voit pas venir !!!  Mêlant rires et détresse avec talent, Romain signe avec cette toute dernière perle littéraire un remède empreint de tendresse et d’humanité qui s’adresse tout autant aux ados (à partir de 13 ans) qu’aux adultes !

Un détective très très très spécial de Romain Puertolas, La Joie de Lire, 2017 / 15,90€

 

 

 

A la mort de Muriel, sa mère, Maxime se rend à Saint-Jean de Luz pour ses obsèques. Après la crémation, à laquelle il assiste seul et en état de choc, il récupère les cendres. Impossible pour lui de les disperser dans un sinistre « jardin du souvenir » ou dans un HLM à colombarium… Il repart donc avec sans trop savoir quoi en faire. Il décide alors de glisser l’urne dans le panier à provisions de sa mère pour lui offrir, en hommage respectueux et épicurien, un dernier petit tour au marché où elle aimait se rendre chaque semaine…  Au milieu des étals de fromages, de légumes et de poissons, il croise Maylis, la jolie infirmière qui s’est occupée avec une dévotion quasi filiale de sa mère jusqu’à son dernier souffle, elle aussi très affectée par la mort de cette dame à laquelle elle était très attachée. Tous deux dissertent sur la femme libre et indépendante que fut Muriel et des mystères qui entouraient son existence (notamment la raison qui l’avait poussée à venir s’installer au pays Basque), sans que Maylis ne se doute que l’objet de leur conversation se trouve réduite en cendres aux pieds de Maxime, dans un cabas ! La jeune femme, qui a croisé maintes fois Maxime au chevet de Muriel, est secrètement et douloureusement amoureuse de ce dernier qui ne se doute absolument de rien… L’a-t-il seulement regardée autrement qu’une professionnelle de santé ? Et si cette rencontre inopinée n’était pas le fruit du hasard ? Sous la forme d’un roman choral, Laurent Bénégui alterne les péripéties et états d’âme de Maxime avec la voix de sa mère défunte qui, amusée, lucide et mélancolique, observe les faits et gestes de son fils depuis son « au-delà ». Une façon très originale de traiter du sujet délicat du deuil sans pathos et avec beaucoup de délicatesse, avec un humour tendre et facétieux, sans occulter la douleur et la profondeur des sentiments contradictoires qui nous traversent face à la sombre et terrible réalité de la perte d’un être cher. Un roman généreux qui rend un hommage lumineux à la figure maternelle, mais aussi… A la vie !

La part des anges de Laurent Bénégui, Julliard, 2017 /17€

 

 

 

Gabrielle avait deux passions : la littérature qu’elle enseignait et les fleurs qui embellissaient son jardin. Deux passions que Martin, son compagnon, ne partageait pas avec elle. Quand Gabrielle meurt accidentellement, la vie de Martin s’effondre du jour au lendemain… Inconsolable, il met sa vie en parenthèses au service de la mémoire de sa bien-aimée, transforme sa chambre en sanctuaire, refusant de déplacer les objets que Gabrielle avait touchés et laissant un profond désordre s’installer aussi bien dans son esprit que dans cette maison où il vécut heureux. Il se plonge avec avidité dans les livres que Gabrielle aimait et commence à cultiver son jardin, pour tenter de percer l’univers et les secrets de sa bien-aimée qu’il ne connaissait pas aussi bien qu’il le croyait… Peu à peu, il se transforme en un ermite hirsute et crasseux et s’enfonce dans un déni profond qui l’éloigne peu à peu de toute sociabilité et l’installe irrémédiablement dans la folie… Des années plus tard, Martin disparaît à son tour, laissant une maison délabrée et un jardin en friches qu’un jeune couple vient visiter en vue de l’acheter… La vie continue et les souvenirs des morts disparaissent au fil du temps… Stéphane Jougla, d’une écriture simple et efficace, signe avec ce roman abrupt et poétique, un texte sur le fil de la folie où peut mener la mort de l’aimé(e)… Troublant.

Gabrielle ou le jardin retrouvé de Stéphane Jougla, Denoël, 2017 / 19€

 

Christine Le Garrec

 

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