Papiers à bulles ! N°16

Journal graphique d’une insomniaque, plongée humaniste dans le monde de l’hôpital, érotisme « chic », vision du monde implacable de l’entreprise en vignettes irrésistiblement drôles, vers de Baudelaire et chansons de Barbara croqués en images dessinées… Et la suite de l’excellent « Streamliner » qu’on attendait avec impatience ! un « papiers à bulles  » très éclectique ! Bonnes lectures à toutes et à tous !

 

 

 

Chaque soir, pendant un an, Leslie Stein a réalisé ce journal dessiné qu’elle a agrémenté d’anecdotes sur sa vie, de ses souvenirs heureux ou douloureux et de réflexions légères et profondes au fil de ses pensées du moment… Entre journal intime et concept d’avant-garde, « Toutes mes nuits sans dormir » est une expérience graphique originale et étonnante : trait minimaliste (stylo), travail sur la couleur (aquarelle et feutres) donnent un aspect feutré à cette immersion volontaire dans son intimité, laissant entrevoir ses fragilités et son manque de confiance en elle, vite enfouis sur des notes plus légères. A peine esquissées, ces mini histoires quotidiennes relatent des émotions ressenties en fulgurance, directement issues des expériences de Leslie derrière le bar où elle travaille, en famille ou entre amis, entrecoupées par ses répétitions de bassiste de rock. Avide de beauté, que ce soit dans l’expression de la musique ou du dessin, Leslie partage avec nous son jardin secret avec une élégance d’où l’humour n’est pas absent.

Toutes mes nuits sans dormir de Leslie Stein, Delcourt, 2017 / 25,50€

 

 

 

 

Comment tenir le coup face à la mort, la détresse et la maladie ? Nous nous sommes tous un jour posés ces questions, en essayant de nous mettre dans la peau de ces hommes et femmes en blanc… La réponse de Baptiste Beaulieu ? Avec une bonne dose d’humour et d’empathie distillée au goutte à goutte pour ne pas se faire dévorer par le stress et l’angoisse ! Mais parfois, c’est difficile de ne pas craquer… Ainsi, les rapports d’une exceptionnelle humanité que Baptiste déploie envers une femme en phase terminale qu’il surnomme « femme oiseau de feu »… Pour la raccrocher à la vie le temps que son fils, bloqué à l’étranger, puisse lui dire un dernier adieu, Baptiste lui raconte l’hôpital en anecdotes savoureuses et hilarantes, mais aussi  les drames qui l’ébranle … On se retrouve au chevet de cette femme, à l’écouter raconter ses histoires incroyables et dramatiques, où le rire n’est jamais très loin des larmes… Baptiste Beaulieu s’est fait connaître du grand public grâce au succès de son blog « Alors voilà ». Il a ensuite publié (en 2013) « Les 1001 vies des urgences », où il a couché sur papier les 1001 anecdotes recueillies dans son quotidien d’interne au sein d’un service des urgences. Ce roman graphique en est l’adaptation, réalisée tout en finesse et en justesse par Dominique Mermoux qui a mis avec talent ses dessins au service de ces tranches de vie. Car tout est réel en dehors des noms, qui, bien entendu, ont été changés ! Avec une lucidité qui laisse apparaître les failles où se niche une profonde humanité, Baptiste Beaulieu affûte ses armes contre le sordide et le désespoir avec le meilleur remède qui soit : le rire … Une ordonnance bouleversante et drôle à la fois que je vous conseille de lire jusqu’à la dernière lettre ! Merci docteur !

Les mille et une vies des urgences de Dominique Mermoux et Baptiste Beaulieu, Rue de Sèvres, 2017 / 18€

 

 

 

Le détective E prend un train en direction de la villa S où il a rendez-vous pour une mission top secrète. Durant son voyage, Il tombe vite dans un sommeil profond peuplé de rêves érotiques : réminiscences d’une femme aimée ? Arrivé à la villa, il est accueilli par Suzanne, la gardienne des lieux, entourée de deux molosses : cette maison ressemble davantage à un bunker qu’à un lieu de villégiature, pour une raison évidente : deux familles de la pègre, les Sovi et les Routak, y résident régulièrement… Suzanne explique à E ce qu’elle attend de lui : deux membres des couples mafieux sont soupçonnés d’adultère mais elle ne sait pas lesquels… A lui de résoudre ce mystère afin que les deux coupables, une fois débusqués, soient punis… Question d’honneur et la mafia ne rigole pas avec ça ! Le plan est simple : Suzanne se campe devant chaque porte des chambres pendant que le détective, perché sur un arbre, est chargé de lui envoyer un signal dès qu’il les aura repérés, à travers les fenêtres de la villa… Antoine Cossé, avec sa « Villa S », oscille entre polar et fantasmes assumés dans le style des giallos de la grande époque, dans un scénario nébuleux aux contours volontairement flous où la sensualité délimite l’intrigue. Majoritairement en noir et blanc, la couleur, quand elle apparaît, tient le rôle prépondérant d’un changement d’atmosphère : les scènes érotiques, en aquarelles sépia, réalistes et auréolées de mystère, m’ont fait penser à celles du « musée secret » de Rodin (c’est vous dire la qualité de l’esquisse !). Quant au paysage aux abords de la villa, il se pare de teintes vives qui semblent sorties de la palette de Matisse… Assurément, le talent graphique d’Antoine Cossé saute aux yeux dès le premier dessin de cette « BD cul » qui ne sombre pas dans la vulgarité mais dans un esthétisme d’une réelle pureté qui dégage une beauté sulfureuse…

La villa S. d’Antoine Cossé, Les Requins Marteaux, 2017 / 12€

 

 

 

Entreprise… Ton univers impitoyable ! Si les dessins et gags de Vaïnui de Castelbajac sont directement issus de sa fertile imagination, les situations qu’elle décrit avec un humour irrésistiblement grinçant semblent bien familières à tous ceux qui ont subi les crises d’autorité, les coups de colère et les abus de pouvoir de leur patron et les rapports parfois (souvent !) tordus entre collègues ! Les stressants entretiens d’embauche, les interminables « brainstormings » (réunion en français, langue peu pratiquée dans l’obscur monde du travail…), les ambitions affichées de ceux qui, prêts à tout pour grimper les échelons de l’ascenseur social, vous écrasent de leur mépris toutes dents (longues) dehors, Les plus fragiles qui tombent dans le gouffre du burn out … Vaïnui de Castelbajac croque à pleines dents et avec un cynisme jubilatoire ce microcosme implacable ! « Son » patron, cheveux blancs et rondeurs de notaire bien nourri, l’air faussement bonhomme,  est comme la plupart de ses semblables obsédé par la rentabilité, tyran de la sacro-sainte flexibilité (pour ses « sujets ») sexiste et manipulateur : le véritable portrait-robot d’un représentant du Medef ! Vaïnui de Castelbajac a le chic de débusquer les travers des uns et des autres avec un humour acide tout en finesse qui rappelle la « touche » d’un Voutch (tous deux sont des fils de pub qui volent désormais de leurs propres ailes). Travailler plus pour gagner… Moins ? Gagner sa vie ou la perdre ? Vaïnui caricature avec fraîcheur et force le monde capitaliste qui régit nos vies… Mieux vaut en rire qu’en pleurer !

Au taf de Vaïnui de Castelbajac, Delcourt, 2017 / 16,95€

 

 

 

 

Et voici enfin la suite (et la fin) tant attendue de Streamliner ! Pour vous rafraichir la mémoire, un petit résumé du premier opus ! Une exceptionnelle course de « Streamliner » va avoir lieu dans un coin paumé du désert, dans la propriété de Evel O’Neil, un ancien champion désormais légendaire pour tous les aficionados du genre. Sa station, « Lisa Dora », est prise d’assaut par de nombreux et farouches concurrents bien décidés à remporter le trophée, dont Billy Joe, le flegmatique et séduisant chef des « Red Noses ». Un soir de grosse cuite, O’Neil parie au poker le « Lisa Dora » qui devient l’enjeu de la course… Cristal, sa fille, dont Billy Jo est tombé amoureux, relève le gant et n’a pas d’autre choix que de concourir avec la mythique « Black Widow » de son père, si elle ne veut pas tout perdre… Le deuxième opus démarre sur des chapeaux de roues en nous mettant directement dans l’action d’une course où sang, passion et vitesse sont étroitement mêlés. Les dessins saisissants de réalisme de Fane, d’un trait nerveux, nous embarquent à une vitesse astronomique à bord de ces bolides, dans un scénario rythmé au suspense haletant façon « western électrique » où la violence fait loi dans un pur style rock’n’roll. Il maintient la pression jusqu’au dernier tour de roues, nous tenant en haleine jusqu’à l’épilogue étonnant qui conclut cette histoire de bruit et de fureur… En bonus, fausses pubs et affiches « vintage » parsèment ce superbe album comme les entractes d’un reportage sportif. Un article « sports cars », la présentation des différents protagonistes et les scènes coupées au montage mettent un point final à cette superbe série à découvrir absolument !

Streamliner: All in day (T.2) par Fane, Rue de Sèvres, 2017 / 22,50€

 

 

 

 

Découvrir ou refaire connaissance avec les textes sublimes de Baudelaire sous une forme originale : voici ce que propose ce docu-BD où de nombreux scénaristes et illustrateurs ont déployé leur talent pour nous offrir leur vision dessinée de seize poèmes du grand Charles. Tirés pour la plupart d’entre eux des recueils « Les fleurs du mal » et « Spleen et idéal », les poèmes choisis répondent en écho aux différentes périodes de la vie de Baudelaire, que de courtes et humoristiques biographies nous relatent entre chaque thème. Son enfance et son adolescence chaotique et rebelle font ainsi suite à « L’invitation au voyage » (François Duprat / Céka) et à « L’homme et la mer » (Nathalie Bodin / Olivier Petit). Son arrivée à Paris, sa vie de bohème ivre de femmes, d’alcool et de substances hallucinogènes se reflètent dans « Bohémiens du voyage » (Jean-Marc Stalner / Derji / Olivier Petit) et « La cloche fêlée » (Mathieu Labaye / Céka). Ses amours tumultueuses dans « Sarah » (Cyrille Meyer / Daniel Pecqueur) et « Brumes et pluies » (Alfred). Son addiction aux paradis artificiels dans « « Le jeu » (Espé / Céka) et « Le poison » (Clod). Ses amitiés (Manet, Delacroix, Nadar, Théophile Gautier) et son admiration pour Edgar Allan Poe (qu’il a été le premier à traduire en français) dans « La géante » (Tatiana Domas / Olivier Petit) et « Les aveugles » (Antoine Ronzon / Olivier Petit). Sa dépression suite à la censure des « fleurs du mal » et de son éviction à l’académie française, dans « Une gravure fantastique » (Nathalie Bodin) et « A une passante » (Jean-Noël Criton / Céka). Sa fin de vie, rongé par la syphilis dans « « Le joujou du pauvre » (Benoît F / Olivier Petit) et « L’albatros » (Obion / Daniel Pecqueur)… « La mort des amants (Alain Paillou / Catherine Moreau) et « L’horloge » (Vincent Dutreuil / Olivier Petit) concluent ce bel album à la palette artistique très diversifiée, qui rend un hommage flamboyant au poète aux ailes de géant…

Poèmes de Baudelaire en BD (collectif), Petit à Petit, 2017 / 16,90€

 

 

 

 

Onze des plus emblématiques chansons de Barbara sont revisitées en bandes dessinées par une flopée de scénaristes et d’illustrateurs talentueux dans ce superbe docu BD qui retrace la vie et la carrière de « la dame en noir » en de courtes biographies en alternance avec les thèmes de ses chansons illustrées. Le petit plus et une bien belle idée : pour chacune des chansons, vous disposez d’un flashcode pour les écouter au fil de votre lecture ! « Dis, quand reviendras-tu » (Estelle Meyrand) retrace les débuts de Barbara et l’histoire de cette fabuleuse chanson. « L’aigle noir » (Kevin Henry / Sophie Chaumard) et « Nantes » (Eden Pacino / Julien Tixier) illustrent le terrible traumatisme de Barbara face à l’inceste que lui a fait subir son père… « Mon enfance » (Eden Pacino / Ludivine Stock (qui a également réalisé le dessin de couverture) » et « Rémusat » (Céka / Guillaume Tavernier) hommages à sa mère, évoquent ses  souvenirs d’enfance des années de guerre et le dernier lieu où a vécu cette mère adorée … « A mourir pour mourir »( Kevin Henry / Kyung-Eun Park) le mal de vivre de Barbara et sa tentation du suicide. « Göttingen » (Céka / Marie Terray) crée en 1964, reste l’emblème de la réconciliation franco-allemande, « Fragson » (Kevin Henry / Nathalie Bodin), ode à la musique et à l’amour, « Marienbad » (Céka / Claire Moussiegt), hommage au film de Resnais… « Ma plus belle histoire d’amour » (Céka / Élodie Marze) et « Le petit bois de St Amand » (Eden Pacino / Olivier Desvaux) concluent cet album avec les chansons intemporelles que « La longue dame brune » dédiaient à un public qui l’adorait autant qu’elle le respectait… En toute discrétion. Superbement émouvant…

Chansons de Barbara en BD (collectif), Petit à Petit, 2017 / 16,90€

 

 

Christine Le Garrec

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