Papiers à Bulles ! N°17

Éloignez les gosses ! Johnny Ryan débarque et ça fait très mal !!! Le Cil Vert peine à « rentrer dans le moule » d’une société où le bonheur est en option… Fred Pontarolo adapte une histoire d’amour au coeur d’une Martinique bloquée sur l’époque pourtant révolue de l’esclavage… Pour terminer, Leïla Slimani donne aux femmes marocaines l’occasion de libérer leur parole, en toute liberté… Politiquement incorrecte, un brin philosophique ou engagée, la BD se pare de toute sa diversité dans cette nouvelle sélection ! Bonnes lectures à toutes et à tous !

 

 

 

Johnny Ryan ne touche pas seulement le fond… Il le racle et le creuse de son humour lucide et ravageur pour mettre à jour le pire de l’espèce humaine ! Si « God Bless America », Ryan blesse et égratigne la bien-pensance puritaine à travers ses dessins gore et scato faussement cartoons, (ne vous fiez pas aux couleurs acidulées, on est loin de Picsou !), dans un délire déjanté où la société « trumpeuse » perd ses boulons un par un avant certainement de finir par exploser (mais pas de rire…) En étudiant, mine de rien, le fondement de nos sociétés immorales, rien d’étonnant alors que des trous de balle s’écoulent le pire… Qui n’est plus envisageable, mais bien d’actualité ! Alors, Ryan, visionnaire ? Euh… Peut-être pas, quand même ! Mais la merde virtuelle apparaît bien grasse, les merdeux en ont plein le froc, ça saigne, s’égorge comme dans la vraie vie dans ses scénarios dignes de la meilleure époque du « mauvais genre » ! Parus dans le magazine « Vice », les planches de ce prince du mauvais goût sont des armes de rigolade massive, du poil à gratter qui démange là où ça fait mal… Ils ne sont pas du goût de tout le monde ? Tant mieux et heureusement !!!! Restons en bonne compagnie, dans la démesure et le politiquement incorrect qui se fait rare depuis les années bénies de l’underground des années 70 ! Ryan, serial dessinateur transgressif, (grossier mais non vulgaire, j’y tiens !) a montré le bout de ses bacchantes au festival « Formula Bula » le week-end dernier, en compagnie de Simon Hanselmann, le créateur génialement allumé de « Megg, Mogg et Owl » qui, lui aussi en a dans le crayon : dégoûtée de ne pas les avoir rencontrés : cette rencontre tenait de l’évènement historique dans le monde de la BD « indé » ! Jouissif, scatologique, obscène, indécent, certes… Mais aussi cruellement libérateur… Rhâââ lovely !!!!!!!!!!!!

Johnny Ryan touche le fond par Johnny Ryan, Misma, 2017 / 20€

 

 

 

 

 

Jean et Clara, sa compagne, s’apprêtent à devenir parents : un total bouleversement qui chamboule tout naturellement le jeune couple dont les aspirations divergent… Jean s’est résigné à « rentrer dans le moule » afin de subvenir aux besoins de sa petite famille : ancien élève des « Arts et Métiers », il fait jouer ses relations et obtient un poste d’ingénieur où disponibilité et flexibilité sont les règles incontournables.  Mais Clara ne l’entend pas de cette oreille : elle refuse d’être une femme au foyer en attente perpétuelle du retour du mâle au sein du foyer ! Et son rôle de père dans tout ça ? Et puis, elle ne le trouve guère sexy dans son uniforme d’homme d’action, elle préférait le rêveur insouciant qui la faisait rire ! A ce moment crucial de son existence, Jean se retrouve donc face aux affres du doute, remettant même en question le choix de ses études, voie qu’il avait empruntée non par vocation, mais pour réaliser le rêve de son père… Doit-on sacrifier ses aspirations les plus profondes au profit d’une certaine « normalité » qui, si elle met du beurre dans les épinards est loin d’être épanouissante ? Être heureux ou rentrer dans la norme imposée ? Un débat quasi philosophique une fois que l’on a réussi à définir ce qu’est le bonheur ! Voici les questions soulevées dans ce roman graphique qui nous propose une réflexion en profondeur sur le couple, la vie de famille et les contraintes imposées (ou que l’on s’impose) avec un humour aussi amer que caustique. Le dessin, stylisé et tout en rondeur, les yeux écarquillés des personnages tournés vers l’avenir, les tons sépia illustrant l’uniformité d’une société où rien ne doit dépasser ni personne se faire remarquer, épousent à merveille un texte où remise en question et quête du bonheur trouvent un écho dans la maxime de Sacha Sperling « « Il faut être comme personne si l’on veut être quelqu’un » …

Rentre dans le moule par Le Cil Vert, Delcourt, 2017 / 15,50€

 

 

 

 

Martinique, fin du 19ème siècle. L’esclavage a été aboli quelque vingt-cinq ans plus tôt, mais monsieur de la Bauterie, propriétaire blanc d’une grande propriété, exploite autant la canne à sucre que ses employés, traités encore comme des esclaves… Ses deux enfants, Thibault et Laure, éduqués par un précepteur éclairé par le siècle des Lumières qui leur inculque des valeurs d’égalité et de fraternité, vivent pourtant en harmonie avec leurs amis noirs, sous la surveillance de Gomez, l’intendant haineux de la propriété. Amélia, une jeune métisse, est la meilleure amie de Thibault avec qui elle partage l’insouciance et les jeux de l’enfance. Mais les deux enfants grandissent et découvrent à l’adolescence les premiers émois amoureux, qui ne sont pas du goût de leur entourage… Moiteur des îles, tension palpable entre les communautés, racisme décomplexé … Fred Pontarolo, par son dessin réaliste et sa palette de couleurs, nous immerge immédiatement dans cette ambiance délétère où l’amour et la liberté ont bien du mal à se frayer un chemin… Une superbe adaptation du roman éponyme de Flo Jallier !

Les déchaînés de Frédéric Pontarolo (d’après le roman éponyme de Flo Jallier), Sarbacane, 2017 / 15€

 

 

 

 

Au Maroc, où l’Islam est religion d’état, la sexualité féminine ne s’exprime pas… Ou se vit dans une clandestinité périlleuse. Une femme « honnête » et respectable ne peut être que vierge ou mariée et rien ne prépare les jeunes filles à la sexualité qu’elles découvrent le jour de leurs épousailles… Les relations hors mariage, l’adultère (uniquement féminin), l’homosexualité ? Sévèrement réprimés par la loi ! Avec l’interdiction de l’IVG, les avortements clandestins tuent encore aujourd’hui des centaines de femmes tous les ans… Quoi d’autre ? Les victimes d’agressions sexuelles sont punies plus durement que leurs violeurs ! (la hchouma sur elle !) Le Coran (ou du moins sa traduction), arme suprême, met fin à toute discussion à la moindre velléité d’émancipation féminine. Cette société patriarcale engendre, par cette rigidité d’un autre temps, bon nombre de frustrations qui ne peuvent se manifester qu’en toute hypocrisie : le Maroc est ainsi le cinquième consommateur mondial de pornographie… Comment une femme peut-elle s’épanouir dans de telles conditions ? Elles se battent, durement, pour gagner leur légitime droit de disposer de leur corps mais le chemin semble encore bien long avant que les mentalités n’évoluent… C’est le constat effarant que l’on découvre à travers les témoignages recueillis par Leïla Slimani, au cours d’une tournée de dédicaces au Maroc, à la sortie de son roman « Le jardin de l’ogre ». A cette occasion, elle a rencontré bon nombre de femmes venues se confier à elle sur leurs conditions de vie : des témoignages poignants, sincères et émouvants d’anonymes qui souffrent de ce cruel manque de liberté. Leïla a libéré cette parole dans un essai « Sexe et mensonges » qui est aujourd’hui adapté en docu BD. On y retrouve toute l’élégance de l’écriture de Leïla, sublimée par le dessin doux et sensible de Laetitia Coryn, tendrement coloré par Sandra Desmazières. Trois femmes qui offrent avec force, conviction et intelligence, une tribune à celles qui n’ont pas droit au chapitre, en mettant leurs paroles à l’honneur. Militant et courageux. Total respect…

Paroles d’honneur de Leïla Slimani, Laetitia Coryn et Sandra Desmazières, Les Arènes, 2017 / 20€

 

 

Christine Le Garrec

 

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