Papiers à bulles ! N°24

Le roman photo remis au goût du jour avec brio par Amélie Laval dans un (pas si…) délirant scénario surréaliste et écologique… De la science-fiction totalement déjantée avec les « Chroniques de Groom Lake » qui vous embarquent au coeur de la zone 51… Une tournée générale dans les troquets de la Belle époque pour une enquête policière en compagnie de deux branquignols aussi sympathiques qu’ atypiques… « La déconfiture » de l’armée française en 40 sous le dessin lumineux de Rabaté (suite et fin)…  De la tendresse et du bon sens avec le voisin Raymond de Troubs… Pour finir, Jean-Luc Loyer nous dévoile une bien belle histoire d’amitié entre deux « cintrés » ! Bonnes lectures à toutes et à tous !

 

 

 

A la demande de Serge, son père qu’elle n’a jamais vu depuis sa naissance, Ky Duyen, championne de Viet Vo Dao, débarque en Avrupa où celui-ci réside… Arrivée dans l’appartement où il était censé la recevoir, elle trouve le lieu désert. Dépitée et un peu perdue, Ky déambule dans les rues où elle se fait agresser par deux « presse-citron » qu’elle mate en deux temps trois mouvements et rencontre dans le même temps Fondamente, une journaliste, qui se propose de l’héberger et de l’aider à retrouver son père. Elle découvre que Serge travaillait dans un labo de recherche en biologie et prend contact avec René, un de ses collègues, qui lui annonce sa mort accidentelle… Accidentelle ? Vu les activités de résistance de Serge contre le système mis en place par la coalition asiatique qui gouverne désormais le monde, le doute est permis qu’il ait été assassiné… Président du syndicat des algues brunes, il devait voter dans les jours à venir une loi primordiale pour la survie d’Avrupa : le rejet des robots pollinisateurs, soi-disant censés remplacer les ouvriers pour plus de rendement, mais qui, à court terme, risquent de réduire le pays à la famine par le contrôle total de l’alimentation… Ky, héritant du titre de son père, tient entre ses mains le destin d’Avrupa : son vote sera déterminant… Mais le danger rôde… Suspense et intrigues à gogo dans ce roman photo qui regorge de trouvailles et d’imagination fertile ! Dans le monde peu enviable que nous dépeint Amélie Laval, les escargots sont mortellement toxiques, les animaux et les miroirs sont bavards, les humains de la quatrième génération (les barbotards) se changent en mousse quand ils meurent, la nourriture, produite par une coalition toute puissante, se compose uniquement de viande et de légumes synthétiques, les cultures et l’élevage sont interdits, une stérilisation de certains groupes sanguins est programmée pour réduire une démographie galopante… Manipulations génétiques et dictature économique pour tous ! Si on ne fait pas gaffe, la fiction pourrait rattraper la réalité, non ? On s’en rapproche chaque jour davantage, n’est ce pas, monsieur Monsanto et consorts… Si pour vous, le roman photo se résume à l’eau de rose des “Intimité” ou autres “Nous deux”, vous allez vous prendre une sacrée claque avec ce nouvel opus des éditions FLBLB qui n’en sont pas à leur coup d’essai en la matière ! Pas de mièvrerie cul cul la praline avec ce « Syndicat des algues brunes » mais de l’anticipation à haute teneur écologique, doublée d’une bonne dose d’humour aussi noir que déjanté !

Le syndicat des algues brunes d’Amélie Laval, photographies de Cécile RémyFLBLB, 2018 / 25€

 

 

 

 

Paris, 1912. La police est sur les dents et le quai des Orfèvres en ébullition, depuis qu’un serial killer démoniaque sème la panique dans les rues de la capitale : celui-ci, après avoir trucidé ses victimes, les met en scène de manière tout ce qu’il y a de macabre, sans que personne comprenne ses motivations… Un casse-tête qui doit être vite résolu si les flics ne veulent pas passer pour de gros blaireaux car la presse commence déjà à souligner leur incompétence crasse ! Tout le monde sur le pont, donc, pour traquer l’insaisissable tueur en série ! Enfin, presque tout le monde… Le commissaire, qui a bien assez de soucis comme ça, ne veut surtout pas dans ses pattes l’Écluse, un élément confit dans l’alcool et totalement incapable de résoudre la moindre enquête, qui moisit au sous-sol depuis des années… Et encore moins de la nouvelle recrue, Pierre Caillaux, dit la « Bloseille », pistonné en ligne directe par papa qui n’est autre que le ministre du même nom ! Pendant que leurs collègues partent en chasse au gros gibier de potence, l’Écluse et la Bloseille mènent tranquillement leur enquête sur une autre sale affaire : un caviste réputé, Marc Grappa, vient d’être retrouvé décapité au milieu de ses tonneaux… ça, c’est du boulot sur mesure pour l’Écluse qui connaît le milieu du négoce du vin… du bout de la langue jusqu’au fond du gosier ! Notre poivrot notoire et son coéquipier, novice mais soucieux de « bien faire », entament alors un long périple qui les mène de bars en estaminets… Frédéric Bagères et David François ont réussi un très joli coup avec ce « vendangeur de Paname » ! Duo burlesque, dialogues truculents saupoudrés sans modération d’un argot très « titi parisien », intrigue policière à multiples rebondissements, personnages secondaires hauts en couleurs… Le scénario est aussi original qu’empreint d’humour ! Quant au dessin, très « art déco », dans une palette de tons un peu fanés, il retranscrit à merveille l’ambiance « belle époque » ! Une BD irrésistible de drôlerie !

Le vendangeur de Paname par Frédéric Bagères et David François, Delcourt, 2018 / 15,50€

 

 

 

 

Troubs vit dans un petit hameau, en Dordogne. Un endroit où il ne se passe jamais rien. En dehors de la visite quotidienne du facteur, ce précieux endroit est préservé du monde… Troubs n’est pourtant pas le seul habitant. De l’autre côté du petit bois, vit Raymond, son voisin octogénaire, dans la maison familiale qu’il n’a jamais quittée. Raymond se fait vieux et bien des tâches sont devenues pour lui insurmontables… Alors Troubs va lui « donner la main », lui retourne le jardin,  fend et  rentre le bois… Et tous deux parlent autour d’un café trop réchauffé, ou plutôt, Troubs écoute… Et il apprend beaucoup de la sagesse du vieil homme qui connaît la nature comme le fond de sa poche, et de son mode de vie qu’on peut sans ambages qualifier du terme de sobriété heureuse… La couverture de « Mon voisin Raymond » annonce d’emblée la couleur : il s’en dégage une sérénité qui ne se dément pas au fil des pages de ce trésor de sensibilité et d’émotion… Dans un rythme lent, au fil des saisons, on se laisse bercer en ayant le sentiment d’être transporté dans un monde révolu qui ne demande qu’à renaître : un monde où l’empathie est naturelle, où la solidarité et le respect sont des valeurs toujours d’actualité, où l’écoute des anciens est porteuse d’une transmission salutaire, où la nature est immuable à condition de savoir la préserver…  On pense aux films et aux photographies de Depardon qui lui aussi a su capter l’essence des paysans en les regardant et en les écoutant, nous envoyant des images d’une authenticité poignante… Les dessins de Troubs ont le même effet magique : on sent la mousse sous les bottes, l’odeur des champignons, celle du bois coupé, de la soupe qui mijote pendant des heures sur un coin de cuisinière, on respire les silences… Un hymne à la nature, à l’amitié, à la vie, en toute simplicité… Gros, énorme coup de cœur !

Mon voisin Raymond par Troubs, Futuropolis, 2018 / 17€

 

 

 

Plus d’une année d’attente pour enfin découvrir la suite de « La déconfiture » ! Et franchement, ça valait le coup d’être patient ! Personnellement, j’ai relu le premier opus avant de dévorer le second, pour me replonger dans l’ambiance ! Rappelez-vous (ou allez jeter un œil à ma chronique !) : juin 1940, la débâcle, les routes encombrées par un exode massif, les gens tirés comme des lapins par les avions allemands … Et dans tout ce bazar, les soldats en déroute, paumés, certains même à la recherche de leur régiment, comme Amédée Videgrain, le personnage central de cette histoire dans l’Histoire… Amédée, qui, comme beaucoup de ses camarades, se retrouve prisonnier des allemands… C’est dans cette position peu enviable qu’on le retrouve au début de ce second tome, à pied, sur la route de l’Allemagne, avec ses compagnons d’infortune. Les allemands, tout puissants, sont violents et font régner la terreur, exécutant sommairement les indisciplinés ou ceux qui ont le malheur de ne pas avoir le « profil aryen », comme les hommes de couleur venus de leur lointaine Afrique pour défendre la France… Et puis, il y a la faim, terrible, parfois soulagée par la générosité de quelques braves gens lors de traversées de villages… Les rumeurs inquiétantes, la peur, affectent les plus fragiles et certains préfèrent stopper leur calvaire en mettant fin à leurs jours… Il faut dire que ces hommes n’étaient pas préparés à « ça »… Ce ne sont pas des soldats, mais des ouvriers ou des intellectuels, qui se retrouvent au centre d’un conflit qu’ils n’ont pas choisi et qui les dépassent… Amédée n’a plus qu’une seule idée en tête : s’évader de ce cauchemar pour aller retrouver sa femme, à Paris… Après une première tentative avortée (vraiment bêtement !), il va réussir à se faire la belle, en compagnie d’Ismaël, un tirailleur sénégalais… Pascal Rabaté nous parle d’Histoire, c‘est certain, d’ailleurs fort rigoureusement. Mais ce n’est pas l’unique attrait du travail formidable qu’il a réalisé avec ce diptyque où il s’est surtout attaché à dépeindre les personnalités de ces hommes à travers leurs divers comportements : courageux ou lâches, rebelles ou résignés, opportunistes ou indifférents selon les circonstances, ils représentent la large palette de ce qui fait l’humanité dans ce qu’elle a de pire ou de meilleur… Ce choix se reflète également dans le graphisme ( trait fin et soigné, noir et blanc) où Rabaté s’attarde sur les visages et les expressions des hommes, occultant ceux des allemands qui apparaissent en ombres menaçantes, sans regard et sans âme, ce qui met au premier plan leur violence de manière très évocatrice. Du très bon Rabaté, authentique et fort. comme toujours ! Une valeur sûre !

La déconfiture (seconde partie) par Pascal Rabaté, Futuropolis, 2018 / 20€

 

 

 

Barnabus Bauer, comme David Vincent, roule sur une route de campagne en compagnie de son chien, lorsqu’il voit d’étranges lumières venues du ciel… Diantre ! Des extraterrestres !  (bijour, missieu Barnabus !) Après l’avoir embarqué dans leur vaisseau spatial, ceux-ci procèdent à des examens sur le pauvre Barnabus, dans des endroits qu’il n’aurait jamais pensé être explorés de cette façon… Deux années passent. Son fils, Karl, sans nouvelles de lui, n’a plus d’espoir de le revoir en vie, quand des agents « très spéciaux » lui rendent visite pour lui annoncer que Barnabus, toujours vivant, désire le rencontrer. Karl en tombe comme deux ronds de flan et regimbe un peu à les suivre… Mais pas le choix, les barbouzes l’embarquent de force, direction Groom Lake, dans la mystérieuse zone 51. Et oui, son paternel est toujours de ce monde… Mais dans quel état ! Celui-ci a de multiples bras, des tentacules sur la tête et son chien, Carpette, greffé à l’entre-jambe (farceurs les aliens !) Un dernier râle, et Barnabus explose. Fin. Euh… Non ! Car l’ADN de Karl, bien sûr identique à celui de son défunt papa, est compatible pour poursuivre les recherches scientifiques opérées par les aliens en collaboration avec les agents d’état, en vue de la création d’une arme hyper puissante… Voilà Karl coincé dans une bien mauvaise posture… Mix entre « Men in Black » et « Mars Attacks » , ces « chroniques de Groom Lake » détournent avec un humour aussi noir que grinçant les poncifs de la science-fiction, dans ce one shot totalement barré, peuplé de barbouzes zélés et froids comme le marbre, de petits hommes gris (pourquoi pas, après tout, pour ce qu’on en sait !), de « zitis » qui aimeraient bien « téléphoner maison », et surtout d’Archibald, l’irrésistible alien qui kiffe autant les clopes et le chocolat que la zigounette des humains ! Cette BD à déguster comme une bonne blague potache ( au trente deuxième degré), bénéficie d’un dessin totalement atypique qui rend à la perfection l’ambiance crade et inquiétante de cette histoire délirante qui, n’en doutons pas, n’a pu être écrite et dessinée que sous substances illicites ! Ils sont parmi nous !!!

Les chroniques de Groom Lake de Chris Ryall et Ben Templesmith, Delcourt, 2018 / 16€

 

 

 

 

Lui est dessinateur de bandes dessinées, en galère comme bon nombre de ses confrères. Les factures et les dettes s’accumulent et il soigne ses angoisses à coups de kebab qui lui donnent une allure de plus en plus enrobée… Côté vie sentimentale, là aussi c’est le flop. Sa liaison avec une femme mariée (manipulatrice et à la cuisse légère) le mène tout droit à une impasse. Le moral au quatrième sous-sol, il doit en plus affronter sa culpabilité pour ne pas avoir décelé le mal-être profond de sa jeune nièce qui vient de se suicider… A quarante ans, sa vie n’est qu’une suite de déceptions, de doutes et d’échecs… Elle, c’est Éléonore. Elle n’a que vingt ans, mais traîne déjà un lourd passé… Après la séparation de ses parents, elle a sombré dans tous les excès : anorexie, alcool, drogue, prostitution… Totalement paumée et imprévisible, elle oscille entre abattement et enthousiasme, faisant de la vie de ses proches un enfer… Lui vient d’un milieu populaire, elle est fille de patron. Ces deux là que tout oppose vont pourtant faire un fabuleux chemin ensemble, quand le père d’Éléonore embauche notre dessinateur dans son agence de pub en lui confiant sa fille comme stagiaire, avec la recommandation de veiller sur elle… Mission impossible ? Certes, les débuts furent houleux ! Mais progressivement, un rapport de confiance et de respect mutuel va s’installer entre ces deux éclopés de la vie… Sur une trame très sombre, basée sur ses grandes lignes sur son propre vécu, Jean-Luc Loyer signe avec « Cintré(e) » un récit intimiste profondément humain. En dévoilant cet épisode de sa vie avec un humour tendre empreint de pudeur et de sincérité, il nous offre un témoignage empreint de bienveillance et d’humilité qui touche droit au cœur…  Son dessin, au trait rond débonnaire et réaliste, dans une palette de gris bleutés, renforce le sentiment d’authenticité de cette BD très personnelle qui atteint son but, si celui-ci était de nous émouvoir… Une histoire de reconstruction et de rédemption positive et touchante…

Cintré(e) par Jean-Luc Loyer, Futuropolis, 2018 / 20€

 

 

Christine Le Garrec

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