Arts et essais ! N°33

Printemps pluvieux et frisquet, ambiance morose… Rien de tel qu’un peu d’humour pour s’aérer les idées ! C’est ce que je vous propose aujourd’hui avec quatre ouvrages qui n’engendrent pas la mélancolie ! L’humour belge avec le meilleur ambassadeur qui soit en la personne de Pierre Kroll, un petit retour sur la naissance des Shadoks qui ont fait les beaux jours (et provoqué pas mal de grincements de dents !) dans un temps que les moins de 50 ans ne peuvent pas connaître (et ben, voilà ! Ce sera chose faite !), Une encyclopédie annuelle du Gorafi qui va vous mettre en joie et les chroniques de Michaël Hirsch réunies sous le titre (presque) existentialiste de « Lettre ou ne pas lettre »… That is the question ! C’est bon de rire parfois ! Bonnes lectures !

 

 

 

 

Les éditions des Arènes ont eu une excellente idée en éditant ce très beau livre qui nous permet enfin de découvrir l’oeuvre de Pierre Kroll, dans une compilation thématique et exhaustive d’un millier de ses dessins (adoubés par « nos » belges préférés de « Par Jupiter !», qui font notre bonheur quotidien sur l’antenne de France Inter). Pierre Kroll, peu connu en France (bien que l’on puisse admirer son travail de temps à autre dans « Courrier International », « Le Monde » ou « Libé ») est un dessinateur de presse qui fait un tabac monstre au plat pays qui est le sien. Un succès hautement mérité au vu de la qualité et de la puissance humoristique des dessins de cet autodidacte… qui se destinait à l’architecture ! Chaque année, un recueil de ses meilleurs dessins est publié et les belges s’arrachent ce best of, un peu à la manière où nous nous précipitons sur ceux de Charlie Hebdo… pour des raisons similaires ! Comme ses amis de Charlie (à qui il rend un vibrant hommage), ce pape de la liberté d’expression a le chic pour croquer en trois coups de crayon la substantifique moelle de l’actualité, sous toutes ses formes, avec un humour grinçant et une acuité de bon aloi (la politique belge notamment, où l’on comprend d’un seul coup d’un seul, la rivalité flamands/wallons… Un exploit !). Bien cachée sous son humour vache (il adore d’ailleurs les yeux des bovidés !) sa tendresse est palpable quand il aborde la famille, les femmes ou les vieux… Et il n’a pas son pareil pour mettre en scène des petits bonhommes verts qui, désolés, regardent avec incompréhension notre soi-disant humanité et notre planète soigneusement dévastée par nos soins ! S’il est champion toutes catégories de petits dessins « à chaud », Pierre Kroll est également brillant lorsqu’il imagine sous forme de BD,  les nouvelles aventures des Schtroumpfs ou du sacro-saint Tintin : les petits hommes bleus de Peyo vieillissants (mais toujours verts… façon de parler !) s’entretenant de leurs problèmes de prostate en louchant sur une schtroumpfette cougar sont irrésistibles ! Quant à Tintin, malgré ses rhumatismes et la défection de ses fidèles compagnons (Milou empaillé, Tournesol « ad patres » et Haddock gâteux sur un lit d’hôpital), il ne perd pas une miette de son goût pour l’aventure ! Pierre Kroll peut aussi être extrêmement émouvant, lorsqu’il aborde l’affaire Dutroux ou ses amis disparus. Là, il devient carrément poignant…  La question se pose : mais comment avons-nous pu nous passer jusque là de ce grand  « saigneur » au cœur tendre ?!

C’est très drôle et d’ailleurs c’est belge ! par Pierre Kroll, Les Arènes, 2017 / 39€

 

 

 

 

Le 29 avril 1968, quelques jours avant le début des « événements » dont on va commémorer dans quelques semaines le cinquantième anniversaire, un total bouleversement va bousculer les ondes de la première (et unique) chaîne de télévision et diviser les français… Certains les trouvaient irrésistibles et adoraient leur humour absurde, pendant que d’autres criaient au scandale et au foutage de gueule ! Vous vous rappelez ? Ces drôles d’oiseaux prêts à tout (y compris à pomper) pour rejoindre la Terre, en compétition avec les Gibis, sortes de teckels obèses portant chapeau melon ? Impossible de les oublier… Dès leur premier « gazobumeu », Les Shadoks ont fait sensation ! Le graphisme très contemporain (inspiré par Klee et Miro, entre autres…), la bande son faite de notes de musique et d’onomatopées (musique « concrète » de Robert Cohen Solal) et la voix bien particulière de Claude Pieplu ont provoqué une véritable révolution avant l’heure dans le très feutré audiovisuel français. Pour fêter leur cinquante ans, ce magnifique album qui raconte leur naissance (avec des documents relatifs à la première série) est une occasion rêvée pour les faire découvrir aux jeunes générations… Et pour combler les plus anciennes qui les retrouveront avec un indicible plaisir ! En plus de l’histoire elle-même (péripéties nombreuses pour diffuser la série, lettres de plaintes des téléspectateurs qui ont donné lieu à une émission aussi délirante que le sujet incriminé, animée par Jean Yanne, Daniel Prévost et les Charlots…), tout l’aspect technique de la réalisation de ces épisodes (de seulement deux minutes) est décrypté (bandes animographes, story-boards, dessins préparatoires, manuscrits…) et agrémenté de fabuleuses illustrations pleine page qu’on ne se lasse pas de contempler ! Cet humour très british qui a fait les beaux jours d’un printemps explosif, n’a non seulement pas pris une ride, mais on peut constater aujourd’hui à quel point les Shadoks étaient délicieusement et irrévérencieusement modernes pour l’époque ! Cultissime ! Pour info, une exposition « Les Shadoks ont 50 ans : une révolution animée«  est visible jusqu’au 8 Juillet prochain au « Musée de l’illustration Tommy Ungerer » à Strasbourg.

Les Shadoks de Jacques Rouxel par Thierry Dejean, Hoëbeke, 2018 / 25€

 

 

 

 

 

Vous êtes grincheux ou dépressif et l’actualité n’est pour vous qu’une source de stress alimentée chaque jour par son lot de mauvaises nouvelles qui vous plombent immanquablement le moral ? Débranchez tout et jetez vous sur les « sources contradictoires » du Gorafi ! Avec cette encyclopédie déjantée (joli pavé !), vous aurez matière à chasser vos idées noires en vous gondolant pendant des heures ! Les trublions qui l’élaborent, branchés sur le 220, n’ont pas boudé notre plaisir en l’alimentant  copieusement de leur imagination potache et rigolarde qui vous met instantanément une banane d’enfer ! L’art de rebondir sur un fait divers (ou sur n’importe quoi d’ailleurs !) avec un humour aussi cynique et jubilatoire n’est certes pas donné à tout le monde… D’ailleurs, ils sont bien les seuls à l’exercer avec autant de talent ! En sept chapitres (art et culture, géographie, Histoire, sciences, sciences de la nature, société et sport), ils nous offrent des centaines de définitions toutes plus barrées les unes que les autres (quand ils n’inventent pas de mots…) et nous étourdissent par leur esprit, il faut bien le dire, un peu dérangé… Et bon dieu, ça fait un bien fou !!!  Rare de s’esclaffer plusieurs fois sur la même page, non ? Un plaisir à savourer par petits bouts, à doses homéopathiques pour en garder un peu sous le coude pour les jours sans, ou à dévorer d’un trait pour le relire plusieurs fois… ça marche à tous les coups (testé pour vous) ! Mais où vont-ils chercher tout ça ? Telle Meg Ryan dans « Quand Harry rencontre Sally », je veux manger (fumer ?) la même chose qu’eux ! Un bon rire vaut un bon steak ? Bon appétit !

Encyclopédie du Gorafi : tout sur tout selon des sources contradictoires, Flammarion, 2017 / 15,90€

 

 

 

 

Tous les vendredis matins sur l’antenne d’Europe 1, Michaël Hirsch chronique l’actualité, des faits de société ou ce qui lui passe par la tête, sous forme de lettres particulièrement bien ficelées où les jeux de mots fusent à chaque ligne, dans un style qui s’apparente à celui d’un Stéphane de Groodt quand il nous embarque pour de savoureux  « Voyages en Absurdie ». C’est sous cette forme épistolaire, donc, que Michaël Hirsch règle ses comptes ou déploie ses hommages (c’est selon !) envers les personnalités du spectacle ou de la politique, des sportifs ou des financiers, dans un style jubilatoire qui flirte parfois avec la poésie. C’est drôle, c’est fin, un brin barré, parfois tendre, d’autres fois grinçant ! Les mots de Michaël Hirsch, comme des balles, rebondissent et planent avec élégance et dextérité, nous emmenant dans les méandres de son cerveau aussi vif que taquin ! Petites bombes pétillantes d’humour bon enfant, ses missives « lettrées » dévoilent une langue bien pendue, réjouissante pour les amateurs de belles lettres et de bons mots !

Lettre ou ne pas lettre de Michaël Hirsch, Plon, 2017 / 15,90€

 

Christine Le Garrec

 

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