Du côté d’chez Swaz : n° 2

« En r’tard, en r’tard. Je suis en retard ! » Mais j’espère qu’en matière de cadeaux de Noël, il en va de même pour vous, car voici des suggestions incontournables ! (Oxymore, tu ne me fais pas peur.) Des idées bigarrées et de qualité, pour fêter le solstice.

L’Écart, récit autobiographique d’Amy Liptrot. Cette seule mention d’autobiographie suffit à certains lecteurs pour parer l’ouvrage d’une valeur intrinsèque. D’autres s’en méfient, considérant cela insuffisant à dire l’humain et même comme un écueil sur le chemin de la littérature : se raconter n’est souvent synonyme que de confession, de témoignage brut tendant à prouver que l’on existe aux yeux du monde. J’avoue mes propres préventions circonspectes pour le genre.

Il en est donc que la seule présentation du sujet de l’ouvrage attirera. A leur intention, voici le résumé factuel de ce récit. Amy Liptrot est née sur  l’île principale de l’archipel des Orcades, situé au nord de l’Écosse. Elle grandit dans une ferme avec son frère et ses parents venus d’Angleterre. La configuration insulaire (une nature âpre, des vents omniprésents, le Gulf Stream) et familiale (un père maniaco-dépressif et une mère évangéliste) se conjugueront pour alimenter ses rêves urbains et son désir d’appartenir au mouv’. La jeune fille rejoindra Londres après ses études. L’auteur décrit le milieu qu’elle fréquente, son goût pour les fêtes alcoolisées, sa personnalité (fantasque, avec le sens de la répartie, elle ne dédaigne pas les provocations et les comportements border line), un ensemble  de faits et de raisons souterraines qui vont l’entraîner en quelques années vers l’addiction à l’alcool. A 30 ans, elle entame une cure de désintoxication, comme on lance une dernière fois un « bout » avant la noyade. Puis, retour sur l’île natale. Un changement de vie radical et son ancrage dans la matérialité de l’île vont l’aider à lutter chaque jour contre ce qui constitue « son obsession et son envie ». Avec un sens aigu de la description et de la temporalité, Amy Liptrot raconte son quotidien pugnace et ses victoires successives qu’elle doit autant à son immense curiosité intellectuelle qu’à une appétence retrouvée pour une vie maîtrisée.

Pour ma part, l’intérêt de ce livre tient principalement à son écriture. L’auteur est journaliste et la forme du récit s’apparente parfois à un journal où elle consignerait avec une précision d’entomologiste les faits et ses propres ressentis. Une sorte « d’écriture blanche », objective, mais non froide. « Quand nous buvons, l’éthanol (…) parvenu au cerveau, brouille les messages entre les neurotransmetteurs : il agit à la fois comme un stupéfiant, un dépresseur et un relaxant. » Mais surtout, la poésie s’immisce, à son insu dirait-on, dans sa relation à la nature et de ce fait imprègne les tableaux que dessine celle qu’on appelle « l’épouse du roi caille ». Nuages noctulescents et méduses bleues, « joyeux danseurs » (nom donné aux aurores boréales par les Orcadiens) et busard des marais lui procurent « bonheur et ivresse » et durant deux années constituent son monde, à l’écart de la frénésie londonienne. Aux descriptions de la nature se superpose l’auto-analyse, sans apitoiement ni grandiloquence. Son  introspection, jamais complaisante, répond au même besoin de comprendre qui sous-tend son étude de l’astronomie ou de l’histoire des Orcades.

L’Écart est un  livre dense et magnifique. Il nous parle aussi de nous-mêmes et la dernière page tournée, l’on est tenté d’aller vérifier que « la vie est bien plus vaste et bien plus riche » qu’on ne le croyait.

L’Écart de Amy Liptrot (traduit de l’Anglais (Grande-Bretagne) par Karine Reignier-Guerre), éditions du Globe, 2018 / 22 €

A l’origine de Voyages entre les langues,  Karelle Ménine, Vera et Ruedi Baur, trois auteurs de talent qui racontent comment est né et s’est matérialisé leur projet, plastique, littéraire et citoyen, en Suisse. Ce pays plurilingue est la matrice  d’une réalisation d’envergure que l’importante iconographie du livre nous expose. En effet, six villes ont accepté des inscriptions sur et dans leurs espaces publics. Des écrits dans les langues officielles du pays et aussi dans les langues des minorités installées ou en transit dans ce pays. De la poésie sur les façades, des extraits de littérature ancienne calligraphiés « pour exprimer la richesse translinguistique » et favoriser les échanges entre les gens de langues différentes.

Les murs deviennent les symboles de la diversité et, la curiosité aidant, ils peuvent devenir les vecteurs d’une ouverture sur l’altérité. Des écrits sur les bâtiments, c’est une invitation à s’arrêter, à méditer.

La réflexion en amont du projet est profonde et le travail de préparation, avec les différents acteurs des villes concernées, « monumental », mais le résultat a de la hauteur, dans le prolongement de La Phrase, une expérience de poésie urbaine  qui traversa Mons en 2015.

Voyages entre les langues n’est pas un livre à paillettes mais il faut s’y attarder car il soulève l’enthousiasme.

Voyages entre les langues de Karelle Ménine, Véra & Ruedi Baur, Alternatives, 2018 / 15 €

Le 11 novembre 1918, les rues de Paris sont en liesse : le grand carnage a pris fin, enfin, même si « les étoiles (sont encore) toutes fumantes » ! Au même moment, c’est une grande tristesse qui emplit un appartement sis au 202, Bd Saint-Germain : Guillaume Apollinaire est mort l’avant-veille. C’était il y a 100 ans… Pour célébrer ce poète précurseur du surréalisme, Reinhardt Wagner a conçu un cabaret-cantate d’une grande sensualité. Il s’est entouré de voix, musicien, auteur et illustratrice et, lui-même, en saltimbanque du verbe, a écrit pour rendre hommage à L’Enchanteur.

D’abord, la couverture de ce livre-disque : classieuse ! Douce, elle appelle la caresse. Et ce titre, qui nous exhorte à réaliser nos rêves ! Ensuite, les illustrations de Sylvie Serprix : colorées, elles restituent l’esprit du temps et rappellent qu’Apollinaire côtoya les artistes majeurs qui feront le XX ème siècle. Au fil des pages, une notice biographique dévoile l’essentiel en laissant la prépondérance aux poèmes et aux textes de Reinhardt Wagner, Frank Thomas et A. Salmon.

Prépondérance également aux textes lus ou chantés sur le CD. La clarinette et le piano s’accordent à l’atmosphère apollinairienne, c’est-à-dire à cette mélancolie qui émane des poèmes. Et s’il est vrai que « la joie venait toujours après la peine », la gravité, souvent la tristesse, accompagnent Apollinaire tout au long de sa vie, qu’il s’adresse à sa mère ou à ses amours finissantes, ou qu’il parle de la guerre. La diction parfaite et les timbres contrastés de Denis Lavant et de Tania Torrens contribuent grandement à l’émotion qui nous saisit, on est « sur le grand front français » avec Guillaume Apollinaire, à l’écoute des souffrances des hommes.

A l’écoute de ce cabaret-cantate composé avec brio, l’auditeur se sent gâté comme « l’unique passant » d’une vie narrée avec justesse.  Remarquable.

Il est grand temps de rallumer les étoiles / Guillaume Apollinaire, Livre disque-livre de Reinhardt Wagner, 10H10, 2018/ 23 €

 Ce petit bloc de marque-pages prédécoupés est le prototype de la belle idée : c’est en effet un petit cadeau qui aura une longue vie et procurera, sans prétention, beaucoup de plaisir. Sur le principe du mandala, les marque-pages présentent des formes géométriques, florales ou des diagrammes à colorier. Leur taille réduite favorisera une exécution soignée et minutieuse propice à la concentration et au bien-être. Coloriste en herbe ou expérimenté, chacun pourra s’initier ici à cette pratique traditionnelle bouddhiste et en découvrir les bienfaits. Pour écrire un mot : 50 marque-pages à colorier et à offrir… Ou à offrir pour qu’ils soient coloriés par leur destinataire qui à son tour les offrira !

Pour écrire un mot : 50 marque-pages à colorier et à offrir, Dessain et Tolra, 2018 / 5,95 €

Aux sceptiques sur l’intérêt de ce recueil thématique, je propose de consulter l’index : ils sont tous là, les grands poètes, car ils ont su sentir et voir, dire et célébrer « le fauve étrange plus lointain qu’un couchant ou que le Gange » (Borges).

Aux amoureux des chats, je promets le ravissement. Mignons, mutins, beaux, matois, noirs ou blancs, toutes ces « gentes bêtes » trouvent place dans ces pages. Des poèmes, il en est des appris à la primaire et d’autres plus confidentiels.

Pour Garcia Lorca « La France aime les chats comme l’Espagne le torero. Comme la Russie la nuit, comme la Chine le dragon ». C’est pour cela que cette petite anthologie trouvera ses lecteurs, parce qu’une pause en poésie, en concordance, c’est happer un peu de bonheur au passage du temps.

Célébration du chat par Anne Davis, Bartillat, 2018, 12 €.

Chattitudes, agenda 2019 : l’agenda de tous les chatophiles (ou ailurophiles, pour les plus pointilleux) et de ceux qui sont tout près de le devenir.

D’abord, considérer son ratio encombrement-praticité : maximal ! Ce n’est pas rien au vu du compagnonnage auquel se destine  cet objet.

Mais surtout, ce qui rend cet agenda irrésistible, ce sont les illustrations de Sayo Koizumi. Avec humour, elle croque d’un trait  simple, saisissant l’essentiel, les facéties et les attitudes langoureuses de ces petits félins. Rien de saturé dans le dessin, on respire ! L’effet produit est comparable aux vertus des ronronnements : détente et apaisement.

Petit plus : les citations, une au début de chaque mois. Elles rappellent combien l’amour des chats est partagé, et peuvent donner des envies de lecture.

 En bref, un agenda bourré d’ (m)atouts pour réveiller le greffier qui sommeille en vous.

Chattitudes Agenda 2019 par Sayo Koizumi, Larousse, 2018 / 12,90 €.

Swaz

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