Histoire(s) de lire… N°40

Pour ce premier « Histoire(s) de lire » de l’année 2019, je vous propose cinq romans en autant d’univers différents ! Intimiste, avec Kent qui nous immerge dans un processus complexe de deuil « sec », fantastique avec Johan Héliot qui revisite l’Histoire de façon magistrale dans une uchronie où les poilus de 14 sont créés de toutes pièces « méthode Frankenstein », rigolarde et potache avec Hénin Liétard qui nous souhaite bienvenue chez les ch’tis, historique avec Alexandre Najjar qui réhabilite l’acteur Harry Baur injustement oublié et l’aumonier allemand Franz Stock, en passe de béatification pour son rôle de « Juste »… Pour finir, règlements de comptes en famille sur fond d’exil avec l’inclassable roman d’Abnousse Shalmani qui nous fait osciller entre horreur, rires et larmes ! Bonnes lectures à toutes et à tous !!!

Vincent, la cinquantaine, est musicien. Il travaille sur un projet lorsqu’un coup de sonnette intempestif le perturbe en pleine composition. Il ouvre sa porte, un peu agacé, et se retrouve face à deux gendarmes qui lui annoncent que son épouse, Karen, vient de trouver la mort dans un accident de la route… Eberlué, Vincent fait mécaniquement ce qu’on attend de lui, reconnaître le corps, affronter la famille, les obsèques, avec le sentiment de plus en plus persistant d’être totalement détaché de celle qui fut sa femme, pour en arriver à la conclusion que son amour pour elle s’était envolé depuis longtemps… Plus d’amour, pas de chagrin, et place à la colère et au ressentiment : Karen, artiste renommée de street art lui faisait de l’ombre, il ne récoltait que les miettes de sa gloire en réalisant la sonorisation des évènements qu’elle mettait en place… Elle gérait tout dans la maison, du jardin à la déco jusqu’au choix de ses caleçons ! Une nouvelle vie s’offre donc à lui, libéré de ce qu’il considère désormais comme le carcan qui a décidé de sa vie à sa place… Vider la maison, ne garder aucune trace d’elle… Se jeter dans le boulot en partant en tournée avec une star montante de la chanson, un gamin accompagné de musiciens qui ont l’âge d’être ses enfants… Draguer, tester son pouvoir de séduction, sans grand succès ni grande motivation… Et puis la rencontre avec sa voisine, qui en lui rapportant un livre que lui avait prêté Karen, va ouvrir les yeux à Vincent sur la réalité, lâchant la bonde à sa culpabilité, et enfin à son travail de deuil : peine perdue, chagrin retrouvé… Kent, d’une écriture effilée, a su trouver les mots justes pour décliner les différentes étapes du deuil, dans toute leur violence et leur complexité, à travers ce texte désabusé et lucide, aux accents rock’n’roll. Un roman sensible et élégant, à l’image de son auteur qui nous a tant bercés de ses mélodies et de ses mots tendres dans les années 80, dans la foulée de sa période dandy punk au sein du mythique groupe Starshooter. Généreux et sincère, Kent nous invite à « faire c’qu’on peut avec c’qu’on a » en trinquant « à nos amours » défuntes, en étant lui-même, ce qu’il a toujours été : juste quelqu’un de bien, qui nous apaise par sa voix et ses mots… Tout simplement…

Peine perdue de Kent, Le Dilettante, 2019 / 17€

1914. La guerre fait rage. Pour limiter le taux de mortalité de leurs jeunes appelés, les anglais lancent secrètement l’opération « Frankenstein », sous l’égide de Winston Churchill qui est promu responsable de l’unité de recherche sur la régénération. En partant des travaux du célèbre médecin, cette unité scientifique se lance dans la création de « chair à canon » à partir des cadavres qui jonchent les champs de bataille : la matière première ne manque pas… Opération réussie, puisque les malheureux « ressuscités », nommés « Frankies », redoutables combattants résistants à la douleur et insensibles à la peur, font largement leurs preuves sur le terrain… Jusqu’au jour où il est décidé en haut lieu de tous les supprimer… Seul Victor, le premier « non né », échappera au massacre… Après avoir longtemps erré dans les bois, loin de la folie des hommes, Victor rencontre un ange, en la personne d’Irène Curie qui le rendra à la vie consciente grâce aux radiations… Les années passent et la guerre s’enlise sous le joug prussien… La France est occupée et la Grande-Bretagne, quant à elle, est devenue inhabitable après de terribles bombardements radioactifs… 1958. Un étudiant en histoire, Edmond Laroche-Voisin, met la main sur des documents attestant l’existence d’un commando de « non nés » au tout début du conflit : accompagné d’Isabelle, une jeune résistante dont il est éperdument amoureux, il part pour Londres à la recherche du laboratoire secret… Johan Heliot a entrouvert les couloirs du temps, les a étirés et transformés avec une belle intelligence et un solide sens de l’Histoire dans cette uchronie passionnante de la première à la dernière ligne, sorti l’année du centenaire de la première guerre mondiale et du bicentenaire de la parution du célèbre roman de Mary Shelley. Un double hommage en forme de pamphlet sur la violence des hommes mais aussi un sacré coup de projecteur sur les progrès scientifiques mis autant au service des hommes qu’à leur destruction. Et si les allemands avaient gagné la guerre ? Et si la France n’avait été libérée que dans les années 60 par le « colonel » de Gaulle ? Dans ce roman, première et seconde guerre mondiale ne font qu’une, remodelée sous l’imagination débordante de Johan Héliot qui parsème son récit de clins d’œil et de références à la véritable Histoire. Une histoire de fragments de vies, de peaux et d’Histoire rondement et intelligemment menée ! Passionnant !

Frankenstein 1918 de Johan Heliot, L’Atalante, 2018 / 16,90€

Les bas-côtés, la lisière qui ne vaut pas le drap, la France d’en bas ou des « sans dents », comme disent certains… Il les connait bien ce gamin, fils de mineurs silicosés de père en fils, dont l’avenir est tout tracé, direct au fond de la mine ! En attendant cette riante perspective, la vie va lui offrir un billet longue durée dans un sanatorium pour y soigner une tuberculose première classe… Rentré à l’âge de six ans, il en ressort adolescent boutonneux, avec un rein en moins et l’envie de vivre sans trop se compliquer la vie qui s’en charge bien assez d’elle-même… Il retrouve ses copains de terrils qui, passé l’âge de jouer aux cow-boys et aux indiens, deviennent ses potes de comptoirs, de balades en mobs et de parties de jambes en l’air avec des filles pas trop regardantes sur la moralité. Une vie de glande qui n’est pas du goût de ses parents, compréhensifs jusque là, qui sonnent la fin de la récré et du début des choses sérieuses : il faut maintenant qu’il gagne sa vie et qu’il participe aux maigres ressources de la famille…. Grâce à sa marraine, une vraie bonne fée, il échappe à la mine et est embauché au service des eaux où il a la charge de relever les compteurs et d’encaisser les factures : une vraie planque où il double son salaire grâce aux généreux pourboires des habitants des corons… Une « belle situation » qui, bien sûr, lui attire des jalousies… Si vous aimez l’esprit « Hara Kiri », « Fluide Glacial » et autres « Groland », vous allez adorer l’écriture truculente de ce ch’ti gars d’Hénin Liétard qui nous régale de ligne en ligne pas toujours droites et sévèrement alcoolisées, d’anecdotes qui fleurent bon la jeunesse des années 60 /70, la gueuze lambic, les pétarades des pétrolettes, les blagues potaches, les amours pas bégueules et les espoirs de vie meilleure… Le tout dans le jargon imagé et poétique du ch’Nord, qui est à lui seul toute une musique ! En faisant ce petit bout de route avec cet auteur « anarch’tique » sur les bords et rarement dans les clous du politiquement correct, je vous garantis un voyage sur les chemins de traverse qui sont certainement les plus beaux et les plus surprenants ! J’adoore !!!

Marcher sur les bas-côtés d’Hénin Liétard, Le Dilettante, 2019 /18€

Alexandre Najjar, entre fiction et faits réels, nous dresse dans ce récit le portrait croisé de deux hommes ayant réellement existé puisqu’il s’agit de l’acteur Harry Baur, artiste renommé dans les années 20/30 et de l’aumônier allemand Franz Stock, qui assistait les condamnés à mort dans les prisons françaises sous occupation allemande durant la seconde guerre mondiale. Harry Baur, alsacien catholique dénoncé comme juif, fut arrêté avec sa femme et torturé par la Gestapo. Il mourut peu de temps après sa libération, abandonné de tous… Franz, compatissant et bienveillant avec les prisonniers, ne cautionnait pas les actes des nazis et faisait son possible pour adoucir les derniers instants de ses malheureuses « ouailles », avec une belle humanité… Alexandre Najjar a imaginé la rencontre entre ces deux hommes et le combat de Franz pour sortir son ami des griffes des nazis dans ce récit habilement mené qui soulève de nombreuses questions sur le statut des artistes en temps de guerre et sur la difficulté de faire cohabiter honneur et convictions personnelles. « Pris entre deux pays et deux peuples qu’il aimait profondément », l’abbé Stock a dû batailler entre conscience et loyauté sans jamais faillir à sa foi et en ce qu’il croyait dans un douloureux combat intérieur : depuis 2009, sa béatification est étudiée par l’église catholique pour sa position de « Juste » ». Quant à Harry Baur, passé à la trappe de la postérité alors qu’il aurait pu devenir, en d’autres circonstances, une figure légendaire du septième art, il retrouve sous la plume vivante et fluide d’Alexandre Najjar, le lustre qu’il aurait mérité… Un livre hommage émouvant qui exhume la personnalité et le destin de ces deux hommes, l’un tiraillé et l’autre victime, dans le contexte d’une époque troublée qu’on espère à tout jamais révolue… Pour ne pas oublier.

Harry et Franz d’Alexandre Najjar, Plon, 2018 / 17,90€

Shirin n’a que neuf ans quand elle quitte l’Iran avec ses parents pour fuir le régime. Tous trois se réfugient à Paris, chez les sœurs de sa mère, qui y sont déjà installées. Après le faste de leur vie à Téhéran, ils se retrouvent confinés dans la promiscuité d’un petit appartement sous l’emprise de Mitra, la sœur ainée, femme avare et autoritaire qui régente toute la famille, sous l’œil du grand-père irascible et pervers… Niloo, sa mère, devient l’esclave consentante de ses sœurs qui la méprisent et son père, muet et effacé, garde ses rancœurs sans les exprimer… La petite Shirin grandit dans cette famille violente et dépravée, découvrant le monde des adultes, planquée sous le canapé où elle se fait oublier sans perdre une miette de ce qui se passe autour d’elle… Un climat de haine, de jalousies et de mépris que la gamine devenue adolescente ne rêve que de fuir…Rebelle, coincée entre deux cultures et jamais vraiment à sa place, Shirin fait une fugue, vite rattrapée par Omid, le compagnon malheureux de sa tante, la belle Tala… Son admiration pour cet homme qui va lui ouvrir l’esprit à la beauté et aux arts, va se transformer au fil du temps en sentiment amoureux… Abnousse Shalmani, à travers ce roman thérapie en forme de règlements de comptes, dresse le portrait d’une famille toxique d’où l’amour semble tout à fait absent, ou tout du moins étouffé lorsqu’il s’agit du père et de la mère, faibles et lâches devant la domination et le narcissisme des autres membres de cette famille délirante et cruelle qui relève à elle seule de toutes les perversions humaines, de l’inceste au meurtre en passant par le terrorisme… Fantasque et non dénué d’humour, ce roman sombre et tourmenté comme l’âme humaine, retrace en trois parties les étapes de l’exil sous le regard d’une enfant trop vite grandie dans un environnement délétère. Une écriture puissante qui installe un sentiment de malaise persistant…

Les exilés meurent aussi d’amour d’Abnousse Shalmani, Grasset, 2018 / 22€

Christine Le Garrec

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