Papiers à bulles ! N°32

Avec la sélection que je vous propose aujourd’hui, vous n’aurez que l’embarras du choix pour passer des moments de détente de suprême qualité ! Alors, débranchez la télé, lisez des BD !

Sexy, mais pas glamour avec ses dents du bonheur et ses yeux écarquillés derrière d’immenses lunettes, Salami fait le Buzz sur Misma TV avec son « Salami show ». Une émission charcutière ? Que nenni… Salami est spécialisée dans la télé réalité et le fait divers croustillant et, bien malgré elle, notre présentatrice de choc résout tous les mystères qui se présentent  sur son passage, grandement aidée par son fidèle Scooter (une bestiole dont on ne saurait déterminer l’espèce avec précision, qui joue le rôle d’assistant cameraman bien planqué dans son sac à main). Ce duo explosif est patronné par le directeur de la chaîne (sosie de Pedro Almodovar !) qui supporte le physique ingrat de Salami pour l’audience qu’elle apporte à sa chaîne… Et pour ses seins au goût de griotte qui le rendent fou ! Dans un dessin coloré et joyeux, et avec un humour décalé et décapant, le « Salami show » nous embarque dans des aventures délirantes et absurdes dans un delphinarium où les dauphins dépressifs sont drogués par des perroquets patineurs jaloux de leur succès, dans une salle de gym où le meilleur client, Pascal Abdominal, bien (trop !) huilé prend feu en allumant une cigarette ou au coeur d’une maison de retraite où les pensionnaires se font arracher leurs dernières dents pendant leur sommeil… Vous assisterez également au vol raté de grosses fauvettes à tête noire qui se crashent faute de plumes (volées par Dopututto, le chien jaloux de l’attention que porte son maître aux volatiles), au sauvetage de gamins prisonniers dans une grotte et pris en otages par des monstres mordeurs, et vous suivrez en compagnie de nos deux limiers les traces d’un serial killer éventreur de peluches, en plein cœur de Londres ! Éclats de rire à gogo, érotisme soft et coquin, sens de l’absurde et dialogues truculents au menu de ce « Salami Show » qui est un vrai bonheur de lecture pour grands enfants (Ce recueil de perles parues initialement dans la revue Dopututto Max, nous propose également de nombreux inédits) ! Un salami piquant et savoureux, garanti sans matières grasses, à goûter et dévorer sans modération… Pour se payer une bonne tranche de rigolade !!!

Salami show par El Don Guillermo, Misma, 2019 / 18€

Finies les risettes et les areuh ! Le monde va mal et il est temps que quelqu’un s’en occupe sérieusement ! Comme les adultes en sont incapables et qu’ils font courir l’humanité à sa perte, la révolte des bébés gronde… Du jour au lendemain, nos chères têtes blondes se mettent à parler comme des livres, tiennent des raisonnements subtils et sensés à faire pâlir de jalousie les adultes, et communiquent par télépathie pour organiser le grand soir ! Et ces révolutionnaires en couches culottes ont de solides convictions et des idées bien arrêtées pour mettre fin au consumérisme ambiant et à la société patriarcale ! Ils sont bien décidés à faire naître une société plus juste dans la décroissance et dans un environnement sain. Mais pour ça, il faut commencer par virer les politiques et choisir un nouveau président, par tirage au sort parmi les nombreux chômeurs… Au moins, celui-là sera conscient des difficultés que rencontre le peuple au quotidien ! Lisa Lugrin et Clément Xavier signent avec ce roman photo délicieusement déjanté un féroce récit de politique fiction ! Drôle et désabusé, lucide et inventif, leur récit fait mouche en pointant du doigt tous les travers de la société actuelle à travers les yeux d’un bébé… Bien plus conscient que les adultes qu’il est grand temps de se retrousser les manches pour la remettre d’aplomb. Si Higelin disait en son temps qu’il fallait alerter les bébés, aujourd’hui, ce sont eux qui alertent les adultes, à travers cette comédie où autodérision et conscience politique font bon ménage !

Même le grand soir a commencé petit par Lisa Lugrin et Clément Xavier, FLBLB, 2019 / 15€

Tout quitter pour aller découvrir l’autre bout du monde, même si celui-ci, si lointain, ne présente sans doute pas plus d’intérêt que l’endroit où il vit, c’est le but que s’est fixé un jeune homme qui saute dans un taxi pour rejoindre la station de bus la plus proche… En cours de route, la voiture percute un être étrange dont le visage est éclairé par une dizaine d’yeux… Effrayé, le jeune homme voit son chauffeur se précipiter sur la bestiole pour prélever ses yeux qui coûtent une fortune, ceux-ci étant très recherchés pour la fabrication de lentilles d’objectifs d’une rare précision, malgré le fait que la pauvre bête soit en voie d’extinction… Une autre mauvaise surprise attend notre voyageur lorsqu’il arrive enfin à la station de bus : son départ est reporté de 24 heures. Heureusement, une jeune artiste qui vit dans son camion aménagé en atelier, lui propose de faire un bout de chemin avec elle pour le rapprocher de sa lointaine destination. Il décide de faire confiance à cette sacrée nana qui recueille des fonds pour la préservation de la bestiole écrasée sans états d’âme par son « chauffard » de taxi… Leur première escale est une ville fossilisée où notre jeune voyageur fait connaissance avec le maître des lieux, un scientifique marginal qui a le don de redonner vie aux créatures et qui affirme connaître le secret du monde… Ce débonnaire docteur « Frankenstein » propose au jeune homme de vivre une expérience hors du commun qui modifiera à jamais sa vision et ses convictions sur l’espace et le temps : il suffit pour cela de pénétrer dans une grotte… Entre réel et fantastique, rêve et cauchemar, Pao-Yen Ding fait évoluer son jeune aventurier dans un monde d’ombres, inhospitalier et déshumanisé, baignant sous une pluie permanente qui déforme traits et paysages autant que la réalité… Si la recherche de l’oubli et de l’inconnu sont tout d’abord les moteurs de l’histoire, la mémoire va revêtir une importance considérable au fil des rencontres du jeune homme, tout en étant toujours impalpable et volatile… Au passage, Pao-Yen Ding égratigne la bêtise et la cupidité des hommes qui ne se préoccupent guère que du présent et de leur plaisir : Ce petit animal étrange qu’il fait naitre sous son crayon a pour frères de misère tous les animaux massacrés qui disparaissent chaque jour pour leur profit bien misérable… Décidément, « Road to Nowhere » est un ouvrage étonnant, un OVNI littéraire et artistique profondément imaginatif qui témoigne de la belle originalité et du talent de son auteur tant du point de vue graphique, avec son dessin sombre en crayonné sur papier gris (d’excellente qualité) que dans l’écriture du scénario, particulièrement bien ficelé ! Auteur de fanzines, Pao-Yen Ding nous offre avec ce petit bijou sombre et désespérant, sa première bande dessinée… Un coup de maître !!!

Road to nowhere par Pao-Yen Ding, Misma, 2019 / 15€

Pascal n’est pas vraiment heureux et cache son mal de vivre sous une épaisse couche de cynisme… Rien à faire : impossible pour lui de vivre sans Marina, son amour de jeunesse avec qui il entretient une relation épisodique et uniquement sexuelle, lorsque celle-ci, mariée et bien décidée à le rester, revient vers lui pour des étreintes aussi torrides que provisoires… Il ne connaissait pas son bonheur, le malheureux : sa vie était jusque là un long fleuve tranquille, jonché ici et là de quelques écueils bien inoffensifs, en comparaison de l’expérience horrifique qu’il s’apprêtait à vivre ! Tout commence chez Marina lors d’une soirée entre amis, où Pascal se fait entraîner bien malgré lui dans une séance de spiritisme… Totalement sceptique et hermétique à l’exercice, il se voit alors confronté à une entité qui connaît très (trop !) bien sa vie intime et qui s’apprête à faire des révélations sur ses galipettes avec Marina… Pris de panique, il quitte la table et brise ainsi la chaîne… Il aurait pas dû ! Car Yogshiggrih, le démon farceur qu’il a offensé, va tout mettre en oeuvre pour lui pourrir la vie… Pascal verra apparaître son frère décédé plusieurs années auparavant dans un accident de la route (dans l’état où il était à sa mort…), puis deviendra amateur de chair humaine (très fraiche puisque prélevée… à la morgue !) et adepte de nécrophilie incestueuse… Pour tout arranger, à chaque fois qu’il se confiera à quelqu’un, celui-ci (ou celle-ci…) finira en macchabée… Trash, décalé, violent et morbide autant que férocement drôle si on apprécie l’humour noir bien saignant, ce décapant « White Spirit » lorgne avec délices vers l’horreur et les films de genre, dans un hommage appuyé aux « Contes de la crypte ». Le dessin expressif en noir et blanc de Weldohnson (dont c’est la première BD) sert à merveille le scénario délirant de Dédo (dont c’est également la première expérience (fort réussie !) de scénariste BD, après le « Jamel Comedy Club » et diverses activités comme comédien, musicien, scénariste et auteur de spectacles). Un ouvrage issu de la collection « Une case en moins » à surveiller de très près… Autant que ces deux auteurs prometteurs !

White spirit par Dédo et Weldohnson, Delcourt, 2019 / 16,50€

Yvonne Letigre, 107 ans, n’en finit pas de mourir dans sa maison de retraite… Sa seule distraction ? La télévision qui débite des kilomètres d’âneries sous son regard critique et ses ronchonnements… Car elle n’est guère commode, Yvonne ! Elle est plutôt dotée d’un caractère bien trempé, du genre irascible à la « Tatie Danielle » ! Et aujourd’hui, jour du mariage de sa petite fille, elle fulmine encore plus que d’habitude après sa famille qui ne lui rend pas assez souvent visite à son goût… Un beau jour pour mourir ? Car à force de craindre son départ vers l’au-delà, pourtant inéluctable vu son âge canonique, Yvonne finit par rendre l’âme… Pas de lumière blanche ni de musique céleste, et pas trace d’un Saint Pierre à barbe blanche entouré d’angelots rondouillards pour accueillir Yvonne au paradis… Mais ouf, pas trace non plus d’horribles démons fourchus qui l’attendraient pour la faire griller en enfer ! Alors quoi, rien ? Si ! Des extra-terrestres ! Sur leur planète, camp de transit pour les nouveaux arrivants fraîchement décédés, ceux-ci sont chargés de séparer le bon grain de l’ivraie : ceux qui ont oeuvré pour le bien de l’humanité peuvent y séjourner, les autres, ouste, direction le néant éternel ! Aïe… Yvonne n’a pas fait grand-chose de son vivant pour l’espèce humaine, même si elle n’a pas fait pire que certains… N’ayant aucune envie de finir désintégrée dans des limbes obscurs, la rusée Mamie joue quitte ou double en affirmant aux aliens que la bêtise, virus terriblement contagieux, touche la planète bleue de manière exponentielle…. Effrayés à l’idée de voir débarquer chez eux une horde d’imbéciles et de crétins des Alpes, les E.T décident de missionner Yvonne sur terre avec un des leurs, afin de cerner ce délicat problème… Direction la Bretagne, dans le village d’Yvonne où d’après ses dires, quelques beaux spécimens sévissent ! Tiphaine Rivière signe avec cette « invasion des imbéciles » une enquête réjouissante sur la bêtise humaine, mettant en scène ce délicieux personnage de vieille dame indigne horripilante et touchante à la fois. Avec humour et finesse, l’auteure de « Carnets de thèse » nous régale une fois encore avec ce premier opus qui en appelle d’autres… Quelles seront ses prochaines cibles ? Le champ des possibles est hélas infini ! Dans ce premier tome, le monde politique et la bienséance bourgeoise en prennent pour leur grade… Alors, à qui le tour ? Inventif et original !!!

L’invasion des imbéciles par Tiphaine Rivière, Seuil, 2019 / 16,90€

Ah… Les premiers émois amoureux… Quand l’inaccessible objet de votre désir tourne à l’obsession, à l’âge où les jambes poussent en même temps que les boutons d’acné fleurissent ! Qui, mieux que François Morel, pouvait décrire avec autant de poésie et de tendresse et avec un humour aussi fin que délicat, les amours balbutiantes ? Et qui, mieux que Pascal Rabaté, pouvait retranscrire avec autant de justesse les mots et l’esprit de François Morel ? Sans surprise, cette collaboration prestigieuse est à la hauteur de nos espérances et c’est avec un joli brin de nostalgie que l’on plonge avec délices dans les souffrances du jeune François, amoureux transi d’Isabelle Samain ! Ses sentiments exacerbés nous ramènent irrémédiablement et avec une belle sensibilité dans nos pays d’adolescence, forcément habités par les fantômes de nos amours à jamais inachevées… Ah, guetter les moindres faits et gestes de l’être passionnément aimé sans jamais oser l’aborder, collectionner comme des reliques le moindre objet qu’il ou elle ait pu effleurer… Se faire des films, fantasmer en rougissant de tant d’audace, graver nos deux noms enlacés pour la postérité… ça ne vous rappelle rien ? Bien sûr que si ! On a tous dans le cœur notre « Isabelle » au masculin ou au féminin, qui nous laisse le souvenir brûlant de pensées enflammées qui resteront à tout jamais platoniques… C’est tout le charme de cet album qui retrace à merveille ces émotions, les replaçant avec une belle justesse dans le contexte des années 70. Tout y est et tout est parfaitement mis en scène, des cols roulés mochasses en acrylique, aux posters des idoles de l’époque, en passant par les premiers films de Godard ou les émissions cultes de la télé de l’époque… Jusqu’au quatrième de couverture qui nous offre un florilège très « vintage » des éléments emblématiques de ces années insouciantes ! (clins d’œil aux albums de Tintin, legos et playmobil, et même au vol du supersonique Concorde… ) Et oui, c’était hier que nous les aimions… Mais c’est aujourd’hui qu’ils se rappellent à notre souvenir, grâce aux talents conjugués de ces deux beaux artistes…. « Jamais de la vie on ne l’oubliera la première fille » ou le premier garçon qu’on aurait aimé prendre entre nos bras….

C’est aujourd’hui que je vous aime de François Morel et Pascal Rabaté, Les Arènes, 2019 / 18€

L’Aquarius, affrété par l’ONG « SOS Méditerranée » a navigué au large de la Syrie de Février 2016 à Décembre 2018, sauvant d’une noyade certaine plus de 30 000 migrants… Après une campagne de désinformation nauséabonde accusant l’organisation de compromission avec les passeurs (et pour des raisons administratives, politiques et judiciaires, plusieurs pays européens (dont la France …) ayant refusé de l’accueillir lui et ses passagers), le navire est désormais à quai faute de pavillon… D’autres ont depuis pris le relais mais SOS Méditerranée est toujours en quête d’un nouveau bateau…. A ce propos, tous vos biens sont les bienvenus (ici !) et une soirée de soutien aura lieu le 15 Avril prochain à Paris (au théâtre de l’Odéon) où l’entrée, d’un montant de 15€, sera intégralement reversée à l’association ! Ce préambule pour vous présenter cette formidable BD Docu de Marco Rizzo et Lelio Bonaccorso, deux auteurs de BD qui ont embarqué pour plusieurs semaines à bord de l’Aquarius pour nous délivrer un témoignage exceptionnel de ce qu’ils ont vu et vécu au quotidien durant une mission de sauvetage. Ce reportage coup de poing criant de vérité et émaillé de faits totalement vérifiables, balaie les idées reçues sur ces hommes de bonne volonté qui risquent leur vie pour sauver toute une humanité en détresse, hommes, femmes et enfants, fuyant le viol, la torture et la mort… Cette expérience, ils ont voulu la partager pour que personne ne puisse dire « on ne savait pas » et il paraît inconcevable après lecture de ce reportage, de rester indifférents au terrible sort de ces pauvres gens… Le dessin et la palette graphique dans les tons de gris rehaussés d’orange (couleur du bateau et des gilets de sauvetage) humanise avec force le propos qui dépeint cette cruelle réalité… Sauver des vies est aujourd’hui malvenu, voire puni par la loi : cette absurdité effroyable, contraire à toute morale, en opposition au courage de ces gens magnifiques qui donnent très durement de leur personne, devrait en faire réfléchir plus d’un… Un album superbe et vrai à diffuser largement autour de soi… Y compris et surtout dans les écoles…

A bord de l’Aquarius par Marco Rizzo et Lelio Bonaccorso, Futuropolis, 2019 / 19€

Mali, années 60. Des colons remplissent un camion d’œuvres d’art qu’ils ont acquis pour un prix dérisoire… Un jeune garçon profite d’un moment d’inattention de leur part pour subtiliser une statuette représentant une maternité, qu’il cache au creux d’un baobab sacré… Cinquante ans plus tard. Alou, chasseur de miel se dirige vers ce même baobab où il a repéré des ruches sauvages, quand des djihadistes armés jusqu’aux dents déboulent en 4/4… Ils lui laissent la vie sauve mais font exploser l’arbre… Alou retrouvera dans ses débris la statuette, intacte, qu’il portera au Hogon, instituteur et chef de village respecté pour sa grande culture. Celui-ci ne mettra pas longtemps à identifier cette maternité comme étant l’œuvre du maître de Tintam car il a vu sa « sœur », il y a bien longtemps, dans une vitrine du musée du Louvre, alors qu’il étudiait aux Beaux Arts à Paris, avant d’être expulsé hors de France… Il charge Alou d’une mission : apporter la statuette au Louvre pour la préserver, celle-ci n’étant plus en sécurité dans le pays… Commence alors pour Alou un long périple du Mali vers la France en passant par la Libye et l’Italie, où il traversera mille périls aux côtés des malheureux qui fuient la violence, en quête de paix et de sécurité… Illustré d’un somptueux dessin en aquarelle, cette ode à la transmission met en lumière l’importance de la préservation de la culture, tout en évoquant avec finesse et émotion l’horreur et la réalité du destin des migrants…Ce roman graphique engagé, issu de la collection « Louvre Futuropolis », soulève des questions essentielles en dénonçant le pillage des oeuvres d’art en Afrique lors de l’époque coloniale tout en saluant au passage le travail exemplaire et nécessaire des conservateurs du patrimoine pour préserver ces merveilles de la folie des hommes… Superbe à tous points de vue !

Une maternité rouge par Christian Lax, Futuropolis, 2019 / 22€

Welcome to India ! Ses vaches sacrées, ses couleurs et ses senteurs, son kitsch inimitable, ses bus et trains bondés, ses paysages somptueux, l’extrême richesse de sa culture, ses traditions ancestrales, la puissance de la spiritualité présente partout et tout le temps… Bien des gens viennent des quatre coins du monde se ressourcer au pays de Gandhi, quand ils ne s’y installent pas définitivement, envoûtés par l’ambiance tout à fait particulière qui y règne, malgré les effroyables injustices sociales et la misère noire qui y règnent… Vous n’avez jamais mis un pied au pays de Bollywood et du Taj Mahal ? Alors, installez-vous bien confortablement dans votre fauteuil et laissez-vous guider par Dodo, Ben Radis et Jano qui nous ont concocté ce superbe album, sous la forme d’un carnet de voyages richement illustré et dûment commenté ! Un road-trip mouvementé parsemé de moments lumineux et zen (et de pas mal de galères !) mis en mots et en images avec l’humour dévastateur de ces trois auteurs emblématiques de « Metal Hurlant » qui dépeignent à merveille la grandeur et la misère de ce pays qui fait toujours autant fantasmer le commun des mortels ! Chaque chapitre est consacré à un thème (les hôtels (miteux ou carrément grandioses), les transports (périlleux !!!), les rencontres (innombrables et inoubliables), la mode, la société, l’administration (compliquée !), le cinéma, la musique, l’architecture, les arts plastiques, le sexe et le rock’n’roll, la drogue, la vache (sacrée, of course !), le bizness (marchandage à tous les étages), la rue, les animaux, le Népal, la nature & le calme…) agrémenté de petites surprises (jeu de l’oie de la réincarnation, le saviez-vous ?, beaux souvenirs à ramener, les petits métiers animaliers…). Le tout truffé de textes empreints d’humour et de dessins irrésistibles et colorés souvent psychédéliques « façon années 70 » ! « Bonjour les Indes » est devenu un album culte et il en est aujourd’hui à sa seconde réédition… Alors, offrez-vous un beau voyage, sans « tourista », en compagnie de ces trois lascars qui, sans l’ombre d’un doute, se sont bien amusés en réalisant cette perle des Indes… Autant que nous à la lire !!!

Bonjour les Indes par Dodo, Ben Radis et Jano, Futuropolis, 2018 / 20€

Troisième adaptation des romans de Sorj Chalandon (après « profession du père » adapté par Sébastien Gnaedig et « Mon traître » par Pierre Alary (chroniqué ici !), voici « Retour à Killybegs », adapté une fois encore de main de maître par Pierre Alary. On y retrouve le personnage de Tyrone Meehan, figure mythique de l’IRA et traître à la cause nationaliste irlandaise, avec qui nous avions fait connaissance dans « Mon traître » (Son histoire s’inspire en ligne directe de l’amitié, réelle et trahie, de Sorj Chalandon pour Denis Donaldson, qu’il avait rencontré alors qu’il était en poste en Irlande pour couvrir le conflit en tant que grand reporter). Dans ce nouvel opus, si on retrouve Meehan, son histoire y est approfondie de son enfance à son engagement dans les traces de son père, jusqu’à sa trahison… qui prend une toute autre dimension lorsqu’on comprend les circonstances qui ont mené Meehan à trahir sa cause : manipulé par les anglais qui ne lui ont guère laissé le choix, Meehan est devenu traître bien malgré lui… Son personnage prend de l’épaisseur, ses failles et ses motivations sont détaillées et, même si on ne l’excuse pas, on ne peut que lui accorder de larges circonstances atténuantes… L’histoire de cet homme, dans la tourmente de cette guerre civile qui a ravagé l’Irlande tout au long du 20ème siècle, autant pour des questions religieuses que politiques, son exil forcé à Killybegs dans la maison de son père où il s’est retiré pour attendre une mort certaine de la main des siens, est terriblement touchante et on ne peut éprouver que de l’empathie pour cet homme brisé… Quand on se remémore le climat de l’époque, les grèves de la faim de Bobby Sands et de ses compagnons de lutte qui ont fini par trouver la mort devant l’intransigeance bornée de la funeste « dame de fer », il est évident que la violence était dans les deux camps… A travers l’histoire de Meehan, c’est toute l’histoire de ce conflit qui se déroule sous nos yeux, servie par un scénario captivant et par un dessin sobre, efficace et réaliste en totale osmose avec le sujet. Cette guerre a fait autant couler d’encre que de sang et on ne peut que souhaiter aux irlandais de trouver une paix durable et une sérénité bien méritée… Avec toute l’étendue de leur talent, Sorj Chalandon et Pierre Alary nous aident en tout cas à mieux comprendre ces tragiques évènements…

Retour à Killybegs par Pierre Alary (d’après le roman de Sorj Chalandon), Rue de Sèvres, 2019 / 20€

Et voici la sélection du prix polar SNCF 2019 ! Jusqu’au au 31 mai 2019 vous pouvez voter (ici ! ) pour votre BD préférée. Attention, choix cornélien… elles sont toutes excellentes !!!

Le décor ? Villevermine, une ville miteuse, sale et délabrée, royaume des malfrats où pullulent d’étranges et gigantesques mouches-libellules… Et de mystérieux hommes volants ! Les personnages ? Un gavroche des rues intrigué par les étranges bestioles et Jacques Peuplier, un privé taiseux, véritable armoire à glace, qui possède un don hors du commun : il entend et parle aux objets inanimés (qui ont donc bien une âme !). Celui-ci est contacté par madame Monk qui dirige d’une main de fer la pègre locale : sa fille, Christina, a disparu et elle le mandate pour la retrouver au plus vite… Fugue ou enlèvement ? Aidé par les  nombreux indics qui l’entourent en forme de meubles ou d’électroménager, Jacques se lance sur ses traces, dans une enquête complexe et semée d’embûches… Que trafiquent les Monk avec ce type louche qui sort d’énormes cartons de leur entrepôt ? Et d’où viennent ces mystérieux hommes volants qui planent au dessus de la ville ? Ce polar qui flirte avec le fantastique a reçu le prix Fauve Polar SNCF 2019 au festival d’Angoulême : un prix grandement mérité pour un scénario d’une belle originalité servi par un dessin réaliste qui souligne à la perfection l’ambiance sordide de Villevermine la bien nommée ! Issu du cinéma d’animation ( stéréographe sur les décors du « Magasin des suicides » et décorateur sur « Loulou l’incroyable secret »), Julien Lambert a également signé le dessin de la BD « Edwin, le voyage aux origines » qui a remporté le prix Raymond Leblanc de la jeune création en 2014. Avec « Villevermine » (dont le second tome devrait paraître prochainement), il confirme son indéniable talent de dessinateur mais révèle également celui de raconteur d’histoires ! Hâte de découvrir le dénouement dans le second et dernier tome !

Villevermine (Tome 1: l’homme aux babioles) par Julien Lambert, Sarbacane, 2018 / 18€

Richard, marié et bientôt père de famille, est souvent en proie à des crises de violence dont sa femme, même enceinte, fait les frais… S’il éprouve de la culpabilité, il n’arrive pas à contrôler ses pulsions, comme il ne maîtrise pas ses fréquents rêves éveillés où il se voit dans la peau d’un tueur… D’où lui viennent ces idées morbides et cette terrible violence qui gronde en lui ? Pour tenter d’exorciser ses démons, il consigne ses états d’âme dans des carnets qu’il garde précieusement à l’abri des regards indiscrets… Or, il n’arrive pas à remettre la main sur l’un d’entre eux, certainement oublié chez sa mère… Celle-ci nie l’avoir trouvé mais elle en a pris connaissance… Et sa lecture l’a glacée d’effroi… Tant de drames pourraient être évités si l’on savait ce qui cogite dans la tête des déséquilibrés avant qu’ils ne passent à l’acte… Ou si, comme dans le cas de Richard, très largement inspiré de Joseph Whitman qui a commis en Août 1966 un carnage sur le campus d’une université texane (16 morts, 32 blessés…), on prenait au sérieux ces comportements à haut risque susceptibles de déraper… Méthodiquement, Thomas Gosselin retrace ces faits réels sous une forme fictionnelle, avant et pendant le drame, dans un scénario et une mise en scène d’une furieuse habileté qui dévoilent froidement la démarche et les motivations du tueur. Sans porter de jugement, mais en tentant de décrypter la psychologie de cet homme, il met en dialogue ses pensées, créant un malaise où l’on sent que tout peut basculer d’un instant à l’autre dans un suspense qui monte crescendo… L’écriture des « visés » est sublimée par l’originalité du dessin de Giacomo Nanni qui, dans un trait stylisé très « vintage » colorisé dans des tons primaires, réussit l’exploit de restituer la déshumanisation de Richard / Joseph : à travers son regard, les autres personnages sont vides et inexpressifs et ses victimes, représentées en ombres chinoises, deviennent abstraites comme si elles étaient le fruit de son imagination… Ce polar glaçant et froid témoigne de l’immense talent de ces deux artistes qui nous offrent ce bijou littéraire et graphique de très haute volée… Brrr !

Les visés par Thomas Gosselin et Giacomo Nanni, Cambourakis, 2018 / 20€

Jules Feiffer (qui vient de fêter ses 90 printemps !) est réputé pour son talent de dessinateur de presse et de scénariste pour le cinéma. S’il a déjà réalisé des one shot dans les domaines des comics et du dessin d’humour (« Je ne suis pas n’importe qui », « Baseball comics » (co-scénarisé avec Will Eisner), il n’avait jusqu’alors réalisé qu’un seul roman graphique (« Tantrum »). Avec « Kill my mother », flamboyant premier volet d’une trilogie en cours, il signe un fabuleux hommage au roman noir et au cinéma de genre de l’Amérique de l’entre deux guerres. Le ton est lancé avant même d’entrer dans le vif du sujet, avec une dédicace illustrée en l’honneur de Dashiell Hammett, Raymond Chandler, John Huston, Billy Wilder, Howard Hawks… Et bien sûr de Will Eisner ! Et ce préambule est loin d’être anodin puisqu’on retrouve dans ce « Kill my mother » tous les ingrédients qui ont fait les beaux jours du genre ! Le pitch ? La riche et élégante Ruby Taylor missionne le privé Neil Hammond de retrouver sa prof de théâtre disparue deux ans auparavant. Hammond, cynique, alcoolo  et fainéant sur les bords de son chapeau mou, charge Elsie, sa dévouée secrétaire (qui se tape tout le boulot à chaque enquête) d’organiser un casting pour appâter la comédienne… De ce point de départ très conventionnel, Feiffer nous offre un polar mélodramatique sur la trame d’un sombre secret de famille dans une étourdissante mise en scène (très cinématographique) qui dégage une bonne vieille gueule d’atmosphère ! Quant au dessin, toujours en mouvement et d’une élégance rare… il est carrément sublime ! Le second volet de cette trilogie, « Cousin Joseph » est sorti, toujours chez Actes  Sud en Janvier 2019 mais il faudra patienter encore un peu pour le troisième tome… En attendant, Monsieur Feiffer nous donne la furieuse envie de relire les classiques des romans noirs et de nous caler dans notre canapé devant les bons vieux films hollywoodiens en noir et blanc de l’époque bénie du « vrai » film noir ! Superbe !!!

Kill my mother par Jules Feiffer (traduit de l’anglais (États-Unis) par Wladimir Anselme), Actes Sud BD, 2018 / 25€

Plutôt que de faire régner l’ordre comme le devrait tout bon flic qui se respecte, Roy et Mac sont des ripoux de la pire espèce car, en plus d’être malhonnêtes, ils sont aussi branques l’un que l’autre et chaque coup qu’ils montent foire aussi sec ! Bien sûr, pour tout arranger, ils doivent un paquet de fric à Josh, le caïd de la pègre de Los Angelès… Et Josh, sous ses allures de papa poule adepte de yoga et de nourriture bio, c’est pas Jo le clown… Un vrai psychopathe qui égorge, énuclée ou émascule les mauvais payeurs ou n’importe quel quidam qu’il a dans le pif, comme on dirait bonjour ! Avoir affaire à lui sans honorer ses dettes, c’est le costard en sapin assuré ou les valseuses en bocal… Pour gagner du fric (et ça urge), nos deux loosers ne manquent pourtant pas d’idées… Comme braquer une maison de retraite où un ancêtre fortuné n’est pas loin de rendre l’âme…  Mais touche pas au grisbi, le mourant retrouve toute son énergie (et son flingue) pour bouter hors de sa chambre ces deux braqueurs du dimanche ! Le jeu ? Ils perdent leurs paris y compris dans les combats de robots illégaux ! Les deux branquignols caressent le rêve de devenir riches et célèbres grâce à leur « talent » de scénaristes et surtout grâce à l’aide d’un supposé producteur de cinéma à qui ils ont sauvé la mise lors d’une arrestation… Celui-ci leur a promis de refourguer leurs scénarios avec leurs aventures policières réelles ou supposées mais, vu leur contenu, là encore c’est pas gagné (genre un « brûleur » de drapeau masqué pilote d’hélicoptère qui braque un bus de nonnes sexy)… Josh commençant à s’impatienter (et ça, c’est mauvais, très mauvais pour eux et leurs bijoux de famille), Mac monte un plan avec Bretzel, un chien renifleur des stups, pour récupérer de la came à l’aéroport, pendant que Roy élimine un collègue pour prendre sa place de garde du corps dans la protection rapprochée d’une ancienne « enfant star » déjantée, capricieuse et camée jusqu’à l’os, à qui il compte bien sûr soumettre un de ses scénarios… Cette comédie policière totalement amorale aux dialogues aussi trash que truculents est une merveille d’humour noir truffée de répliques cultissimes ! Le dessin, léger et coloré, en totale opposition à la teneur très épicée du scénario, apporte une touche supplémentaire au côté burlesque et totalement décalé de ce premier tome addictif dont le second volet sort en Mai prochain… Hâte de retrouver ces deux bras cassés aussi débiles qu’attachants dans de nouvelles aventures ! Morte de rire !

The Fix (tome 1 : de l’or pour les branques) par Nick Spencer, Steve Lieber et Ryan Hill, Urban Comics, 2018 / 15,50€

New-York, 1954. Sur le toit d’un immeuble une jeune femme s’active autour de ses ruches, une passion que lui a communiquée son grand-père lorsqu’elle était encore enfant… Dans l’immeuble d’en face, un caïd de la mafia vit cloîtré dans son appartement, n’en sortant qu’une fois par semaine pour se rendre vers une mystérieuse destination… Tous deux ne se connaissent pas mais s’observent mutuellement… Cette jeune femme, une française prénommée Madeleine, était danseuse à l’opéra de Paris et promise à une belle carrière lorsqu’elle tomba follement amoureuse d’un G.I. à la libération : par amour pour lui, elle fit une croix sur ses rêves de ballerine pour l’épouser et le suivre jusqu’en Amérique… Le caïd, George Day, est un personnage peu recommandable à qui on ne connaît qu’une seule faiblesse : son amour pour sa fille, une enfant mutique qui refuse de communiquer avec lui… Le suspense étant tendu jusqu’au surprenant dénouement, je peux juste vous dire, sans trop dévoiler l’intrigue, qu’un lien relie ces deux personnages pourtant si différents l’un de l’autre… Entre polar et mélo, Timothée de Fombelle, l’auteur des célèbres séries pour ados  « Tobie Lolness » et « Vango » (également auteur d’albums et de pièces de théâtre en direction de la jeunesse…) signe avec « Gramercy Park » un scénario littéraire et classieux qu’il a découpé théâtralement à la manière d’une tragédie, avec une sacrée belle maîtrise de l’exercice. Une grande partie de l’histoire se déroulant à travers des silences et des regards croisés à travers le vide vertigineux séparant les deux immeubles (symbole de l’incommunicabilité des deux principaux protagonistes ?), la part belle est faite aux illustrations, magnifiques, de Christian Cailleaux. Celui-ci suscite à merveille l’ambiance de cette histoire d’une force émotionnelle rare. Une belle réussite, à tous points de vue !

Gramercy Park de Timothée de Fombelle et Christian Cailleaux, Gallimard BD, 2018 / 20€

Christine Le Garrec

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