Du côté d’ chez Swaz N° 6

Gestation laborieuse pour ce numéro 6 : procrastination certainement, mais s’il me fallait présenter une excuse, j’en ai une merveilleuse à vous fournir, ce sont les Œuvres de Nicolas Bouvier (Quarto, Gallimard) dans lesquelles je suis retombée (oui, c’est rédhibitoire chez moi) et plutôt que de m’y noyer, j’en fais une piste d’envol pour un vol au long cours qui fait perdre la notion du temps.

Enfin j’ai atterri, et vous propose à travers six ouvrages de croiser les destins de Monique, Amina, Linda, Nadia ou Michèle, de vous ébaudir avec l’ambitieuse femme du pêcheur et Bacchus, de rencontrer Zof le simple et Zac l’assoiffé de vie, de vous indigner aux discours de Charles-le-long tant ils contredisent ses actes, de vous évader avec Nick sur les traces d’André et surtout de vous arrêter sur les portraits des exilés et d’essayer de ressentir ce que nos frères humains ont connu et connaissent encore sur les routes de l’espoir.

Une surprise de bon aloi vous attend en fin de chronique, parce que tant d’aventures méritent qu’on se « pause » et se désaltère.

Une journée pour soi est né d’un projet commun du Secours Populaire et du groupe LVMH. De prime abord, une association saugrenue entre ces deux entités. En effet, l’association et l’entreprise ont organisé une opération conjointe au mois de mars 2019 dans six villes françaises. A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, elles ont souhaité que celles qui se débattent et luttent pour vivre, malgré la précarité, la pauvreté, l’accumulation des accidents de la vie et autres déboires, puissent prendre une pause dans le dédale des jours difficiles.

Visites culturelles puis accueil luxueux avec maquilleurs et photographes étaient au programme d’une journée extraordinaire pour ces femmes dont le quotidien a fait des exclues, des invisibles. Cet ouvrage nous livre des portraits où l’on ne sait ce qui prime de l’humanité ou de la beauté. Un mélange saisissant, témoin du professionnalisme et du regard sincère des auteurs de ces photos. Témoin également du climat de la journée et du bonheur des modèles à être extraites du combat journalier. Sur ces photos, beaucoup de sourires, la plupart éclatants, d’autres plus réservés, mais ce qui frappe surtout c’est le port de tête, les épaules hautes des modèles qui montrent que les vies cabossées ne les font pas ployer, qu’elles portent une force inouïe en elles.

La réalisatrice Claire Lajeunie a écouté ces femmes et elle nous donne à entendre leurs voix. « Chouchoutées », regardées, écoutées, reconnues grâce à cette initiative : un moment fugace dans la vie de ces personnes, mais un moment qui sûrement aura compté. Il ne tient qu’à nous, lecteurs de prolonger cette Journée, d’autant plus que les bénéfices des ventes de l’ouvrage seront reversés au Secours Populaire. Un beau livre, régénérant, et un petit geste solidaire tout à la fois.

Une journée pour soi. Portraits. Collectif : Olivia Arthur, Gabriel de La Chapelle, Alain Delorme, Laziz Hamani, Rebecka Oftedal, Claire Lajeunie, Antoine Arnault et Houria Tareb, Alternatives, 2019 / 22€

La Fabrique des contes : un épais et bel ouvrage né pour accompagner l’exposition éponyme présentée au Musée d’Ethnographie de Genève (mai 2019 – janvier 2020). Un ouvrage intergénérationnel.

D’abord, il y a les contes, les contes qui n’ont pas d’âge puisque personne ne connaît leur date de naissance (tout juste sait-on à quelle date ils ont été recueillis par des ethnographes), mais surtout parce qu’ils s’adressent à tous les âges. En les lisant, on a une drôle d’impression : on reconnaît l’histoire et pourtant elle diffère du souvenir qu’on en avait. Et on a bien raison car il s’agit de contes traditionnels réécrits par un auteur d’aujourd’hui : Fabrice Melquiot, avec une langue d’aujourd’hui, décapante mais respectueuse de l’esprit du conte. Une langue qui inscrit le conte dans notre contemporanéité ou plutôt qui rappelle que le conte est intemporel.

Ensuite, il y a les illustrations, variées et donnant un ton, une couleur à chaque conte : encres de chine dues à Lorenzo Mattotti, aquarelles de Kalonji, dioramas de Camille Garoche, photographies d’objets muséaux mis en scène de J. Watts, acryliques sur papier de Carll Cneut, fac-similés de livres anciens. Cette diversité ravive notre appétence mais ne nuit nullement à l’unité de l’ouvrage, grâce notamment à la mise en page de grande tenue.

Et enfin, on trouve les contributions de nombreux chercheurs qui, par des articles courts mais néanmoins fouillés, nous immergent dans l’univers du conte. Perspective historique, classement et typologie, collectage et analyses (les symboles, le langage, les comparaisons entre origines géographiques diverses pour un même motif, l’art de conter, l’instrumentalisation des contes par le pouvoir) : cette partie « savante » nous montre quelle importance a revêtu et revêt encore cette forme narrative, et nous euphorise car nous avons tous là un matériau à notre portée dont nous ignorions peut-être la profondeur, le confinant à l’histoire que l’on transmet aux jeunes générations.

Parents, enfants, éducateurs, conteurs, ce livre est fait pour vous : pour le plaisir de lire, à voix haute… ou silencieusement, pour soi ou pour les autres, ou simplement pour le plaisir de se plonger dans les images et photos qui nous parlent de semblables qui se délectaient eux aussi d’histoires.

La fabrique des contes, sous la direction de Federica Tamarozzi avec Fabrice Melquiot, Carll Cneut, Camille Garoche, Kalonji et Lorenzo Mattoti, La Joie de Lire et le MEG, 2019 / 29,90€

Nick Carter et André Breton. Une enquête surréaliste : un roman graphique délirant et érudit, un livre à énigmes qui donne envie de jouer : « quelle est la référence sous-jacente ? » se demande-t-on à chaque cartouche inséré dans les pointilleux dessins surréalistes.

David B. s’est fait plaisir. On sent sa jubilation – contagieuse – à se laisser porter par son sujet. Il réunit ici « le pape » du surréalisme et une des marottes du mouvement artistique : les feuilletons de la première moitié du XXème siècle. De la rencontre de deux personnages, l’un réel et l’autre fictionnel, va naître le récit de cette aventure littéraire, picturale et politique que fut le mouvement surréaliste.

« Le fond est dans la forme » cette formule résume l’esprit de l’ouvrage. Les rebondissements improbables de l’intrigue initiale, les dessins où l’imaginaire se déploie sans frein, les références innombrables mais implicites, tout concourt à plonger le lecteur dans un univers sinon psychanalytique, au moins onirique.

Parions qu’André Breton n’aurait pas dénié cette réalisation tant David B. semble s’être attelé à l’écriture automatique avec allant. Il nous offre avec cette enquête un univers où l’espace, le temps et les objets ont perdu leur sens commun. La magie, la subversion de l’ordre « naturel », un érotisme sous-jacent, dans le texte et les illustrations, tout contribue à nous faire accepter l’envers du décor comme une autre réalité.

Alors, bienvenue en fantasmagorie, le voyage vaut le détour ! Vous n’en reviendrez pas indemne, certes, mais aurez toujours la possibilité de vous échapper de l’austère ici-bas en cédant aux sirènes surréalistes.

Nick Carter et André Breton. Une enquête surréaliste de David B., Soleil, 2019 / 20,90€ (Noctambule).

Allah au pays des enfants perdus est un petit roman de Karim Akouche qui nous transporte en Algérie, ce pays qui a forcé notre admiration par sa détermination pacifique ces derniers mois. Trois personnages sont au centre de l’histoire : un berger pauvre et résigné, Zof, un étudiant pour qui l’inertie ne peut être un projet de vie, Zar, et un chanteur inspiré, porté par sa mandole : Ahwawi.

« Notre mal-vivre quotidien affiche 9,8 sur l’échelle de Richter », tel est le constat que font Zar et Ahwawi. Avec l’ardeur de la jeunesse et un sens de l’engagement, ils vont à l’échelle de leur petite localité vouloir offrir des perspectives aux plus jeunes désœuvrés : l’éducation populaire dans ses plus nobles attributs, parce que c’est ainsi que les rêves peuvent prendre forme et que la vie remplace la survie. Las ! La connaissance et la culture pour tous constituent un programme dangereux pour ceux qui ont confisqué le pouvoir et ne tiennent pas à éveiller les consciences.

Karim Akouche brosse de petits tableaux, économes de mots et saisissants de réalisme, pour nous faire éprouver la chape politique et religieuse qui emprisonne la population. Hors de question de divulgâcher les conséquences des projets empêchés de ces jeunes, mais notez simplement que la plume de K. Akouche s’acoquine avec le burlesque et l’humour noir, comme une dernière politesse, pour mieux nous faire évaluer l’aliénation des sans-grade.

Nous n’avons guère été étonnée d’apprendre après lecture que l’auteur est d’abord dramaturge car la construction de l’intrigue ressemble fort au montage d’une pièce de théâtre et ses descriptions de l’environnement tiennent du décor scénique. Pas de grande démonstration ici, pas de théorie loquace, mais une histoire éloquente.

Allah au pays des enfants perdus de Karim Akouche, Écriture, 2019 / 15€

Algérie. Les Oubliés du 19 mars 1962, est un mémorial dressé par Alain Vincenot pour les victimes oubliées, civiles et militaires, de la guerre d’Algérie. Les Accords d’Evian signés le 18 Mars 1962 par le gouvernement français et le gouvernement provisoire de la République algérienne, mettaient fin à plus de sept années de guerre, mais ils s’avérèrent impuissants à empêcher le déferlement de violences qui se déchaîna contre les harkis et les pieds-noirs principalement. Des soldats français restés sur place, conformément aux Accords, subirent aussi des exactions : enlèvements et assassinats.

Tout cela est amplement détaillé par l’auteur qui montre le désarroi des familles, abandonnées par les autorités françaises. Beaucoup de disparitions ne seront jamais élucidées et les circonstances des assassinats resteront dans l’ombre.

La première partie de l’ouvrage s’attache à reproduire les discours de De Gaulle, de militaires de haut rang et de politiques. Avec le recul de l’histoire, A. Vincenot les confronte aux actes et décisions des décideurs politiques et de terrain : tergiversations, revirements, faux-espoirs entretenus, l’affaire était très mal embouchée et a nourri de lourdes rancœurs et des incompréhensions insurmontables du côté des Français d’Algérie, d’où le succès remporté par l’OAS.

Ce livre rend compte des drames familiaux et individuels vécus par des hommes, des femmes et des enfants qui habitaient toujours la terre algérienne dans les semaines et mois qui suivirent l’indépendance de cette ancienne colonie. Cette sombre litanie, outre qu’elle les fait sortir de l’oubli « national », a aussi pour objectif de les faire reconnaître victimes de guerre.

Toutefois, nous ne pouvons que relever la partialité de cet ouvrage et, j’insiste, le fait qu’il ne décrit que partiellement la situation en ces lieux et temps. Les causes profondes et anciennes de cette violence ne sont guère évoquées, les responsabilités des diverses factions en présence guère départagées, fouillées. Pour une appréciation plus globale et plus proche de toute la réalité, il est indispensable de lire les études d’historiens comme celles de Sylvie Thénault et de Benjamin Stora et celles du psychiatre Frantz Fanon.

Algérie. Les Oubliés du 19 mars 1962 d’Alain Vincenot, l’Archipel, 2019 / 20 €

Bruno Cabanes, historien et professeur à Columbus (Ohio), retrace avec Un siècle de réfugiés. Photographier l’exil, l’histoire de la photographie humanitaire et celle des réfugiés et déplacés depuis le début du XX ème siècle. Huit chapitres très documentés (les photos sont toutes contextualisées) et une réflexion sans fioriture mais pointue pour analyser la fonction de la photographie, le regard des photographes et celui des regardeurs.

Ces photos d’hommes, de femmes et d’enfants dans le plus grand dénuement, qui ont tout laissé derrière eux, y compris leur passé et parfois leurs espoirs, sont bien sûr vectrices d’émotions intenses, mais leur force est de permettre la réactivation de nos mémoires, d’engendrer la méditation.

Premier constat : au siècle dernier les conflits ont pris de l’ampleur et la puissance de feu s’est accrue, démultipliant les exodes, les civils n’y sont plus seulement les victimes collatérales des guerres mais des cibles désignées. La photographie fige un instant et on ne peut que se demander ce qu’il est advenu de ces personnes après que cet instant fut saisi. L’exil est un long processus à l’aboutissement incertain : la faim, le froid, l’épuisement, le traumatisme de la séparation, ces facteurs qui se lisent à l’image auront souvent raison de la détermination (ou de la résignation) des déplacés.

Deuxième constat : il y a 70 ans, l’accueil des réfugiés ne faisait pas plus qu’aujourd’hui l’unanimité, les politiques des États cultivaient aussi la méfiance et restreignaient les possibilités de s’installer en terre paisible. Si le but premier de la photographie de l’exil a été de porter témoignage, de documenter, assez vite elle révèle la compassion de son auteur et vise à susciter l’empathie et à encourager le secours aux réfugiés.

Ce que démontre Bruno Cabanes, c’est que la photographie n’est jamais neutre. Derrière le cliché, il y a la mentalité d’une époque, ses références culturelles, le regard et la sensibilité d’un ou d’une photographe, parfois des institutions, bref c’est une lecture du monde. La photographie humanitaire a beaucoup évolué en un siècle et l’ensemble n’est pas monolithique : elle a pu devancer son temps ou illustrer des interprétations prêtes à l’emploi, dénoncer des faits insoutenables, influencer les regardeurs, être utilisée, plus ou moins consciemment, pour nourrir des fantasmes et des peurs, ou pousser des citoyens à s’engager dans l’humanitaire.

A l’orée du XXI ème siècle, dans une nouvelle démarche, de jeunes photographes proposent que les réfugiés photographient eux-mêmes leurs conditions d’existence, une manière de « se réapproprier sa vie », de dépasser le statut impersonnel du réfugié.

Merci M. Cabanes qui nous apprenez à regarder quand voir ne suffit pas.

Un siècle de réfugiés. Photographier l’exil de Bruno Cabanes, Seuil, 2019 / 34€

Le Thé Des Écrivains, vous connaissez ? C’est la surprise dont je vous parlais dans l’introduction de cette chronique, parce que le thé est la boisson idéale du lecteur, n’alourdissant ni l’estomac, ni la tête, mais contribuant par sa personnalité au voyage littéraire. Créée par Georges-Emmanuel Morali, il y a 20 ans, cette gamme s’enrichit de 8 saveurs nouvelles.

Je vous parlerais du Thé des écrivains italien : un thé noir aux saveurs de coing, de figue et de noisette, mélange délicat qui flatte les sens sans s’imposer effrontément. Il plaira aux personnes pour qui la discrétion est une vertu.

Et je vous parlerais du Thé des écrivains français, voluptueux, prégnant, comme ces parfums qui se diffusent dans la forêt tropicale après une chaude averse inopinée. La saveur de la vanille, telle une note de cœur, s’élève dans la vapeur. Ce thé a du corps, je l’associerais bien aux poèmes nègres de Césaire ou à la poésie grondante de Léon Gontran Damas.

Et voici les autres mélanges de thés de la « collection », tous composés avec la Maison George Cannon : Le Thé des Écrivains Anglais, Le Thé des Écrivains Japonais, le Thé des Écrivains Romantiques Allemands, le Thé des Écrivains Américains, le Thé des Écrivains Russes, le Thé des Écrivains Philosophes Chinois… Santé !

Swaz

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