Histoire(s) de lire… N°50

Chroniques sociales et tranches de vies au menu de cet « Histoire(s) de lire » où vous savourerez sur un mode tendre et drôle le quotidien d’un gamin issu d’un milieu populaire, en Islande dans les années soixante, et celui d’une famille américaine d’aujourd’hui qui questionne son passé pour tenter de vivre son présent et d’imaginer son avenir… Je vous propose ensuite le récit de la quête humaniste d’une femme de bonne volonté qui tente de protéger une jeune malienne de l’absurde et injuste système administratif qui régit le sort des migrants, avant de continuer avec les conversations célestes de Jean-Christophe Attias qui nous embarque dans un troublant et brillant voyage littéraire où l’on se perd avec délices dans un savant jeu de miroirs… Pour terminer, sueurs froides et sensations fortes garanties avec les polars glaçants de Gilles Sebhan et de Lisa Hågensen ! Bonnes lectures à toutes et à tous !

Reykjavik, un quartier populaire dans les années 60. Johan, déluré gamin de 7 ans, est bien embêté : son copain Oli refuse de l’inviter à son anniversaire. Et pour les mômes de la cité, l’anniversaire d’Oli c’est un sacré évènement à ne rater sous aucun prétexte, en partie pour la présence de l’oncle d’Oli, un policier admiré de tous pour sa musculature et ses exploits de sportif accompli. Alors, pour quel motif Oli refuse d’inviter Johan ? Celui-ci se voit comme le nez au milieu de la figure, ou plutôt de son front orné d’une superbe bosse… Qu’il doit à Johan qui lui a asséné un bon coup de marteau sur la tête ! Bon, d’accord, il aurait pas dû, Johan… Mais si son père l’avait mieux rangé ce marteau, il n’aurait jamais eu l’idée de l’utiliser comme arme ! Et tant qu’on y est, hein, le fabricant n’est pas lui non plus exempté de tout soupçon ! Entre « Les aventures du petit Nicolas » et « La guerre des boutons », Einar Már Guðmundsson nous offre avec ces « chevaliers de l’escalier rond » un récit pittoresque et savoureux sur une enfance aujourd’hui révolue. Une enfance où la rue était le terrain de jeux interdits des mômes qui y faisaient les 400 coups en bandes pas très organisées, à l’époque des clopes « crapotées » pour faire comme les grands, des chapardages et des mistrals gagnants… Un doux parfum de nostalgie se cache sous l’écriture originale et spontanée de cet auteur qui signait là son premier roman. Une écriture jubilatoire et naïve qui porte à merveille la voix de cet enfant et restitue ses frasques et son imaginaire avec une légèreté attendrissante. Ponctué de digressions philosophiques à hauteur d’enfant, ce joli roman nous embarque sur les chemins de l’enfance, souvent innocente et parfois cruelle, avec autant de panache que de fraîcheur ! Je vous conseille également de (re)découvrir, du même auteur, l’excellent « Les rois d’Islande » (chroniqué ici !)

Les chevaliers de l’escalier rond d’Einar Már Guðmundsson (traduit de l’islandais par Eric Boury), Gaïa, 2020 / 11€

Walter et Bennie Blumenthal sont en pleine préparation du mariage de Clem, l’aînée de leurs quatre enfants qui s’apprête à épouser mademoiselle Diggs, sa petite amie afro-américaine. Une dernière belle et grande occasion de réunir toute la famille dans leur grande maison puisque les nombreux et onéreux travaux à effectuer pour la remettre en état et l’arrivée massive dans le village d’une communauté de juifs orthodoxes ultra communautaristes, ont décidé Walter et Bennie de vendre cet ancien bureau de poste qui fut le berceau de la famille de Bennie depuis cinq générations. Une décision pour le moment gardée secrète, tout comme l’annonce de la grossesse de Bennie qui vient d’apprendre qu’elle est enceinte de son cinquième enfant… Dans un joyeux bazar, chacun s’active aux préparatifs de la cérémonie sous l’oeil bienveillant et néanmoins un peu confus de la quasi centenaire tante Glad qui se perd dans les méandres de sa mémoire, entre présent et passé. Un passé douloureux marqué par le terrible incendie qui coûta la vie à une vingtaine d’enfants du village au cours d’une fête champêtre dans les années 1920. Un drame dont les séquelles sont toujours visibles sur sa peau, mais encore plus vives et plus profondes dans son esprit… Ce roman, formidablement bien construit entre flash backs et présent, nous immerge dans les méandres d’une cellule familiale dont les fondations sont bâties, comme pour toutes les familles, sur les sables mouvants de son histoire. Car il s’agit bien de « gens comme nous » dans la description de cette tribu un brin bohème et chaotique où chacun s’emploie à démêler les nœuds de ses liens familiaux et des tensions qui y affèrent, en tentant de faire vivre ses aspirations sociales, culturelles et politiques. Oscillant habilement entre drame et comédie, ce huis clos au coeur de la résilience nous offre un formidable tableau du théâtre de la vie, sous une écriture aussi limpide que chaleureuse. Brillant et furieusement intelligent.

Des gens comme nous de Leah Hager Cohen (traduit de l’anglais (États-Unis) par Laurence Kiefé), Actes Sud, 2020 / 22,50€

Bourgeoise à la retraite, divorcée, deux enfants devenus adultes qu’elle ne voit que par intermittence… Pour combler sa solitude et se rendre utile, elle est bénévole dans un centre d’urgence sociale. C’est dans ce lieu où convergent toutes les détresses qu’elle a rencontré et s’est prise d’amitié pour Aminata, une jeune malienne. Celle-ci, déboutée de sa demande d’asile en France, est transférée dans un centre de rétention administrative en Normandie avant, procédure Dublin oblige, d’être reconduite à la frontière italienne, premier pays où elle a laissé ses empreintes… Que faire pour lui venir en aide ? Commencer par lui rendre visite et parcourir les 300 kilomètres qui les séparent. L’occasion aussi de revenir vers ses racines, dans cette région où elle a grandi et dont elle n’a pas gardé que des bons souvenirs : un grand-père incestueux et une mère avec qui elle entretient des rapports conflictuels depuis son remariage après la mort de son père. Un voyage douloureux à plus d’un titre… C’est à une double réflexion que nous invite Juliette Jourdan avec ce roman profondément humaniste où, d’une écriture limpide et fluide, elle nous dévoile d’une part le portrait sensible d’une femme dont elle fouille avec maîtrise la complexité psychologique, et où elle dénonce de l’autre le système absurde et inhumain qui régit le sort des migrants, le labyrinthe administratif où tant échouent et se perdent… Un double état des lieux, intime et tragiquement d’actualité qui prend aux tripes et nous incite à réfléchir sur notre humanité perdue… Lumineux et tranchant, superbe.

Procédure Dublin de Juliette Jourdan, Le Dilettante, 2020 / 17€

Mais où est donc passé le professeur Ben Halfman ? Sa disparition, depuis maintenant plusieurs semaines, inquiète fortement le doyen de l’institut où celui-ci dispense son art, qui décide en désespoir de cause de confier à Mauricette, sa secrétaire et néanmoins maîtresse de Ben, et à Jacques, un de ses collègues, la délicate mission de retrouver le volatilisé. Ben a t-il fait une fugue ? Est-il vivant ou mort ? Une longue enquête qui les mènera des rues de Paris à l’autre bout du monde commence pour Mauricette et Jacques : une enquête riche en rencontres farfelues et inattendues qui leur permettra de dessiner la personnalité de Ben… Ou pas ! Esprits cartésiens, vous risquez de vous perdre dans les méandres de ce roman intrigant et fascinant qui commence comme un polar et se transforme peu à peu en quête existentialiste ! Seule condition pour l’apprécier, se laisser porter au fil d’une lecture riche en rebondissements de tous poils et jamais attendus, qui pose davantage de questions qu’elle n’offre de réponses ! Vous croyez cerner un personnage ? Celui-ci s’évapore, mouvant et inaccessible, pour se transformer en un autre au gré de la volonté du créateur suprême qu’est l’auteur ! Un auteur qui s’est visiblement amusé à nous perdre dans les méandres de la création divine et littéraire dans ce roman à clef, surréaliste à souhait et paré d’une écriture racée et raffinée en diable ! Une curiosité littéraire où il suffit de se laisser voluptueusement balloter sous le souffle céleste insufflé par cet auteur érudit pour en apprécier toute la saveur !

Nos conversations célestes de Jean-Christophe Attias, Alma, 2020 / 18€

Marcus Bauman, le psychopathe sanguinaire des tueries du Brabant, vient de s’évader de prison. Son unique but ? Se venger du lieutenant Dapper, responsable de sa mise sous les verrous. Une épée de Damoclès qui tombe sur Dapper à l’un des pires moments de son existence, juste après l’enlèvement dont son fils Théo a été victime. Entre le conflit avec son épouse éprise de l’institutrice de Théo, et l’évident traumatisme de celui-ci à gérer, il doit en plus encaisser la découverte récente de l’identité de son père biologique, le psychiatre Tristan, qui vient de mettre fin à ses jours en désignant Théo comme unique héritier… Des désordres psychologiques que Dapper devra affronter tout en jouant à un horrifique jeu du chat et de la souris avec un prédateur impitoyable prêt à toutes les atrocités pour le détruire… Impossible de vous en dévoiler plus sans vous priver du suspense haletant distillé par ce polar sous tension que vous ne pourrez lâcher qu’une fois la dernière ligne lue (nuit blanche en vue… Je vous aurai prévenue !). En plus de l’étude psychologique de ses protagonistes particulièrement bien léchée, de son rythme effréné qui ne vous laisse aucun répit et de ses scènes « choc » d’une extrême violence qui vous mettent la chair de poule, cet excellent thriller bénéficie en outre (et surtout !) d’une écriture dense et soignée qui élève le genre sous ses meilleurs auspices. Un seul regret : celui d’avoir laissé passer les deux précédents tomes de cette trilogie (« Cirque mort » et « La folie Tristan« )… Cet impardonnable oubli (qui n’a cependant pas vraiment gêné ma lecture) a suscité en moi la furieuse envie de les découvrir et de relire ce dernier opus dans la foulée !

Feu le royaume de Gilles Sebhan, Le Rouergue, 2020 / 17,80€

Raili Rydell, bibliothécaire à la quarantaine complexée par quelques kilos superflus, se remet mal de la blessure causée par son divorce. Les vacances à venir sont donc les bienvenues pour souffler un peu ! Aux îles Canaries, suggérées par Ylva, son amie et néanmoins collègue, Raili choisit d’opter pour le havre de paix de son petit chalet de Lövaren, idéalement placé aux abords d’un lac et bordé d’une forêt. Cueillir des champignons, flâner, profiter du moment présent… Le rêve ! Mais celui-ci va bien vite tourner au cauchemar lorsque Raili fera plus ample connaissance avec ses voisins… Sara et Anders, les plus proches, veulent à tout prix la caser avec leur fils Staffan, divorcé et père de deux garçons, dont l’ex femme est internée dans un institut psychiatrique… Quant à Olofsson, il lui tient des propos quelque peu confus sur la soi disant disparition du dernier né des Almkvist qui semble ne soucier personne, y compris les principaux intéressés. Mais aussi et surtout de la menace qui rôde dans la forêt, impalpable mais selon lui bien réelle… Olofsson perd-t-il la boule ? Quand ce dernier se noie dans le lac et que sa maison est incendiée par une main criminelle après qu’il ait informé Raili de documents attestant ses prémonitions, Raili commence à prendre les choses au sérieux… D’autant plus qu’elle est également en proie à d’étranges phénomènes qui se manifestent par de violents maux de tête, des hallucinations, et surtout par le sentiment diffus et angoissant d’une présence invisible et maléfique qui rôde dans les parages… Les évènements qui vont s’enchaîner vont décidément faire amèrement regretter à Raili de ne pas avoir sauté dans un avion pour se mettre les doigts de pied en éventail sur le sable des plages des Canaries… Attention les yeux… Et à « Ses yeux bleus » qui vont vous glacer le sang ! Car je peux vous avouer que j’ai rarement été aussi terrorisée depuis mes lectures adolescentes du redoutable Stephen King ! Entre polar parfaitement ficelé au suspense insoutenable (impossible de lâcher ce pavé de près de 500 pages sans l’avoir terminé !) et ambiance surnaturelle où rôde le mal absolu caché dans des esprits possédés et malfaisants, Lisa Hågensen signe un récit fascinant et inquiétant à l’humour noir et mordant, où chapitres consacrés à l’enquête de l’intrépide et fort attachante Raili alternent habilement avec ceux qui mettent en scène une sorcière présumée, poursuivie par l’inquisition au 17ème siècle. Une construction irréprochable, une écriture délicieusement addictive, une tension permanente qui vous fera reléguer pour longtemps aux oubliettes toute envie de balade en forêt : « Ses yeux bleus » fait irrémédiablement grimper l’adrénaline des lecteurs les plus endurcis… Brrrr !

Ses yeux bleus de Lisa Hågensen (traduit du suédois par Rémi Cassaigne), Actes Sud, 2019 / 9,80€

Christine Le Garrec

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