Histoire(s) de lire… N°32

Avec cette nouvelle sélection, la Scandinavie est à l’honneur avec trois romans (suédois, finlandais et islandais) parfaitement déjantés ! « Attends-toi au pire », premier roman prometteur de Petteri Nuottimäki, « Un éléphant ça danse énormément » du grand Paasilinna et « Les rois d’Islande », foisonnante saga familiale d’Einar Gudmundsson vous promettent de joyeux et roboratifs moments de lecture ! C’est ensuite à la nostalgie désabusée de Jean-Philippe Blondel que je vous convie avec une délicieuse »mise à nu ». Pour terminer, Véronique Bizot vous déstabilisera avec « Futurs parfaits » , un recueil de nouvelles étranges et iconoclastes ! Bonnes lectures à toutes et à tous !

 

 

 

 

Finlande, 1939. Matti Aalto reçoit son ordre de mobilisation pour se battre contre les russes. Avant de partir, il reçoit de son père, en plus de toutes sortes de recommandations, une bûche gravée d’un plan où se trouverait un trésor enfoui lors de la première guerre mondiale… Au cas où il passerait dans le coin ! Lorsque la guerre est enfin terminée, Matti revient ( sa bûche sous le bras!), mais la maison et les terres familiales se trouvent désormais en territoire russe… Il rencontre Beata (dans des circonstances pas très claires !), la met enceinte et l’épouse, et le couple s’installe avec leurs jumeaux Risto et Raimo, dans une maison au cœur de la forêt du Tavastland. C’est d’ailleurs en observant la faune des bois que germera une idée qui fera son chemin dans la tête de Matti : élever des insectes prédateurs ! Le couple, au bout de quelque temps, lassé de cette vie un peu rustre, décide de partir tenter sa chance en Suède. Le temps de trouver travail et logement, ils laissent les jumeaux sous la protection de l’oncle Vaïnö, poivrot et loser intégral et frère de Matti. Mauvaise idée… Un courrier leur apprend à peine arrivé en Suède que Risto est mort en se faisant exploser avec une grenade… Après ce drame, la famille s’agrandira avec les naissances d’Elina et d’Antti pendant que Matti deviendra un chef d’entreprise prospère en commercialisant ses fameux insectes prédateurs ! Les enfants grandissent donc dans la Suède des années 60/70, au cœur du mouvement hippie et de la libération des contraintes travail, famille, patrie, chères au rigide et quelque peu paranoïaque Matti , qui se fait beaucoup de souci pour l’avenir de ses rejetons, d’autant plus que ces derniers sont plutôt du genre bons à rien ! Risto (avec l’aide de  Vaïnö) commence une carrière peu brillante de turfiste malchanceux, croule sous les dettes et vit de petites combines… Elina s’intéresse davantage aux (mauvais) garçons qu’à son avenir professionnel et Antti, introverti et mal sans sa peau, se réfugie dans l’écriture… le jour où Matti apprend qu’il est atteint d’un cancer incurable, il décide de donner à chacun de ses trois enfants la somme de 100 000 couronnes afin qu’ils montent un projet cohérent pour leur avenir : le premier qui investira intelligemment cet argent héritera de son entreprise… Commence alors un duel fratricide où chacun rivalisera d’idées plus farfelues les unes que les autres : Risto utilisera cette manne providentielle pour sauver sa peau en réglant ses dettes, en faisant croire à son père qu’il a investi cette somme en bourse, Elina montera un café billard qui partira en fumée (sans être assuré) et Annti se lancera piteusement dans le commerce d’antiquités ! C’est alors que Risto, que l’on pensait mort et enterré, réapparaît… Celui-ci, après s’être retrouvé embarqué inopinément dans le camion d’un cirque ambulant, a passé son enfance dans un orphelinat en Pologne… Et soupçonne ses parents de l’avoir abandonné ! Quant à sa fratrie, elle voit d’un mauvais œil arriver ce revenant qui devient un farouche concurrent… Petteri Nuottimäki , l’auteur de ce roman savoureusement déjanté, le résume brillamment en quelques mots : « Aventures excentriques d’une drôle de famille d’immigrants ». Un roman dans la pure veine des comédies scandinaves où le tragique se dispute au burlesque dans un tourbillon de rebondissements irrésistiblement drôles ! Ne vous attendez pas au pire… Mais bien au meilleur, avec cette saga familiale haute en couleurs ! Et la bûche, alors ? Suspense…

Attends-toi au pire de Petteri Nuottimäki (traduit du suédois par Emmanuel Curtil), Gaïa, 2018 /22€

 

 

 

Lucia Lucander, dompteuse et artiste de cirque, se retrouve au chômage quand une loi interdit tout spectacle mettant en scène des animaux… S’il est facile de « recycler » cheval, chèvre ou tout autre animal « courant », il est particulièrement difficile de « caser »… Un éléphant ! Et Lucia est particulièrement attachée à Emilia, son éléphante particulièrement intelligente et affectueuse, mais hélas légèrement encombrante ! N’ayant pas le cœur à l’abandonner ou de la vendre à un abattoir, Lucia décide de continuer à se produire avec Emilia : Elle loue un wagons à bestiaux du Transsibérien, embauche un palefrenier, Igor, pour s’occuper d’Emilia, et ce trio improbable commence un long périple à travers la Russie… Igor apprendra à Emilia à danser le Gopak (une danse de cosaques), il épousera une Lucia pas du tout éprise de lui mais désireuse de lui faire plaisir (un mariage qui ne sera jamais consommé), et se retrouvera recalé à la frontière, sans visa, lorsque Lucia décidera de retourner en Finlande… Où elle continuera seule son expédition avec Emilia ! Tout au long de leurs pérégrinations, Lucia sera confrontée à de multiples problèmes pour loger et nourrir son pachyderme mais rencontrera des hommes et des femmes de bonne volonté qui l’aideront à trouver des solutions, jusqu’au départ souhaité et programmé d’Emilia vers une réserve d’Afrique du Sud… Il fallait tout le talent d’un Paasilinna pour donner corps à une histoire aussi farfelue et à lui apporter autant d’humanité ! Cette ode à la liberté et à l’amitié est une fois de plus aussi convaincante… qu’hilarante ! Les situations rocambolesques s’enchaînent et les problèmes insolubles rencontrés par la belle et la bête se résolvent tout naturellement grâce à la solidarité de chacun des protagonistes du monde selon Arto… qui  est décidément un modèle à suivre ! Tout y est si simple et limpide ! Humour irrésistible et tendresse, cohérence et folie, le cocktail du finlandais est toujours aussi explosif !

Un éléphant ça danse énormément d’Arto Paasilinna (traduit du finnois par Anne Colin du Terrail), Denoël, 2018 /20,90€

 

 

 

Le clan Knudsen règne depuis plusieurs générations sur le petit port de pêche de Tangavik. Si la tradition veut que ses membres soient marins de père en fils, on trouve néanmoins dans leur arbre généalogique quelques brebis égarées dans la finance ou la politique, un compositeur d’œuvres symphoniques, quelques benêts, des escrocs notoires, une hôtesse de l’air, une reine de beauté exilée aux USA , des anarchistes et des nostalgiques du troisième Reich… et pas mal d’alcooliques ! Il n’empêche que cette drôle de famille est devenue au fil du temps le symbole de la réussite pour bon nombre d’islandais, admiratifs de leur art à rebondir face aux aléas de la vie : de véritables rois d’Islande ! A travers le destin d’Arnfinnur, personnage central de l’histoire, on remonte l’arbre du clan Knudsen par le biais de flashbacks qui en facilitent grandement la lecture, l’auteur replaçant dans chaque chapitre les personnages dans leur lignée : au vu des patronymes (imprononçables), le lecteur lui en sied gré ! Léger et drôle, ce roman original foisonne de personnages excentriques et nous plonge de manière délicieusement dépaysante dans la culture islandaise. Une saga des plus jubilatoire à découvrir impérativement !

Les rois d’Islande d’Einar Mar Gudmundsson (traduit de l’islandais par Éric Boury), Zulma, 2018 /21€

 

 

 

Louis Claret, professeur d’anglais en fin de carrière, divorcé et père de deux grandes filles qui mènent désormais leur vie loin de lui, est plutôt du genre solitaire et casanier : sa vie est désormais rompue à une routine des plus ordinaire et il n’en n’attend plus grand chose… Il se rend un soir, sans grande envie, à l’invitation d’Alexandre Laudin, un de ses anciens élèves devenu un peintre de renommée internationale, au vernissage d’une exposition organisée dans une galerie de la ville en l’honneur de celui-ci. La rencontre entre l’ancien professeur et le jeune homme jadis introverti et rougissant, va bouleverser leur existence à tous deux, quand Louis va accepter la proposition d’Alexandre de poser pour lui en se dénudant progressivement pour une œuvre en forme de triptyque : un lien fort va se tisser entre les deux hommes d’où jailliront souvenirs et aveux, doutes et failles… Pendant ces périodes de pose et de « mise à nu » faites de silence et d’immobilité, Louis fera le bilan de son existence dans un dévoilement du corps et de l’âme qui fera remonter à la surface les années oubliées, ses espoirs déçus, ses choix et ses renoncements, dans une introspection aussi intense que douloureuse, pendant qu’Alexandre dévoilera ses doutes et ses peurs à travers son art … Jean-Philippe Blondel, avec délicatesse et pudeur, dresse le portrait d’un homme à un tournant de sa vie, celui où les projets de la jeunesse ont laissé place aux regrets et aux constats parfois cruels… Il dépeint cette inévitable crise existentielle qui nous guette toutes et tous, cette remise en question des certitudes acquises tout au long de nos existences sur le sens à donner à nos vies, dans un exercice brillant et réaliste… L’ambiance feutrée et intimiste de ce roman porté par une écriture lucide et tendre, dévoile des questionnements à la portée universelle… Mélancolique et troublant, comme la vie qui passe et nous échappe… Irrémédiablement…

La mise à nu de Jean-Philippe Blondel, Buchet Chastel, 2018 /15€

 

 

 

Bienvenue dans l’univers étrange et envoûtant de cette auteur(e) habitée qu’est Véronique Bizot ! Il est d’ailleurs beaucoup question d’habitat dans ces histoires un peu curieuses, où la maison, loin d’être un cocon confortable, est un lieu pesant que l’on quitte où que l’on occupe à peine… Nos vies étriquées et nos désirs « d’autre chose » ? D’une situation banale, Véronique Bizot bascule directement du fantastique à l’humour le plus sombre dans ces onze nouvelles, surréalistes et toujours surprenantes, où l’on erre comme dans un labyrinthe dans l’âme de ses protagonistes. La villa Shapiro, née du cerveau d’un milliardaire, créée dans le but d’être « invivable », un château incendié (avec leur père) par des enfants qui se libèrent ainsi du joug paternel, des « tousseurs » qui passent leurs vacances dans leur garage, des invitations non rendues qui suscitent moult interrogations, le déménagement d’un compulsif de la « collection » qui peine à se débarrasser de ses »trésors », le road movie de trois frères en route pour l’enterrement d’une mère peu aimée et peu aimante… Et bien d’autres histoires encore, imprévisibles et étonnantes, vous attendent dans cet ovni littéraire qui se lit dans une autre dimension ! Dans ce recueil de nouvelles à l’univers parfois oppressant, le passé devient lettre morte pour faire place nette à des futurs «  parfaits » et rêvés : intelligent et fort bien écrit, cet ouvrage inclassable interpelle et trouble autant qu’il charme son lecteur ! Remarquable !

Futurs parfaits de Véronique Bizot, Actes Sud, 2018 /17,80€

 

Christine Le Garrec

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