Juke Box N°65

Comme quand la Big Black Mama, vous prend et vous retourne, ce Juke Box n’est pas a mettre entre toutes les mains… C’est si sombre, que s’en est presque étouffant… Un rap/ rock hardcore au vitriol, un yuppie 80’s cocaïné paumé dans les couloirs du RER, un rock lourd et profond avec le très attendu Dätcha Mandala et pour finir tout de même sur une note de fraîcheur: Bodh’aktan et son album rock celtique « De Temps et de Vents »… Amis de la météo, bonne lecture !

En discutant avec mon guitariste de Mitch, beat-maker et compositeur des Rascals, je lui raconte qu’au détour de deux chroniques, je cite Dee Nasty, que nous avions autrefois croisé dans divers studios. J’apprends alors de Michel que Lionel D qui était produit par Dan, venait de mourir à Londres où il vivait depuis 20 ans…

Stupéfaction ! Dans la longue litanie des décès d’artistes, celui-ci m’était passé totalement inaperçu…

Nous l’avions longuement côtoyé au Studio de la Lauzanette, où il enregistrait son album «Y’a pas de problème»

J’ai le souvenir d’un garçon plein de charme et de douceur. Très affuté sur l’écriture, conscient du poids de sa notoriété auprès du jeune public, et des responsabilités qui en découlaient.

« Deenastyle » l’émission qu’il animait avec Dee Nasty sur Radio Nova l’avait placé en leader du rap français…

Membre de la très « peace and love » Zulu Nation, intronisé avec Dee Nasty par la légende Afrika Bambaataa au Bataclan, Lionel D était l’un des pionniers du hip-hop français dans les années 80.

Il n’est pas trop tard pour écouter son flow si doux et ses textes humanistes…

Salut Lionel !

… « Je te laisse et te souhaite la paix… »

Quand le rap se frotte au rock, ça donne VIKTOR AND THE HATERS. Un rap viril, intense, sans concessions.

De « Collision » en « Blackout » tout fout le camp et ne comptez pas sur Viktor pour édulcorer le flow… Ça jaillit dans tous les sens, ça vous agresse la face, sans jamais desserrer l’étreinte…

Le son est tendu, âpre, avec des beats qui vont droit au plexus. La guitare rock de Cyrille Sudraud joue le jeu à fond, instaurant un climat industriel ou même expérimental. Ses soli distordus cisaillant l’espace.

Un bon bout de temps que je n’écoutais plus de rap. Lassé par les culs boursouflés à longueur de clips et les rappeurs bling-blings auto-tunés.

Mais quand le vénérable Dee Nasty adoube un prophète de la Zulu Nation ça vaut le coup de se faire violence et d’écouter un truc quand même plus social que plagiste…

Et si ça parle de « Bitch » ce n’est pas du tapin d’à côté, mais plutôt des salopards aux manettes…

Poésie hardcore, flambée à la vodka ou à la bière « Pour une Vie de Loup » très rock.

Avant de « Trasher l’Epoque » à la Gilles de La Tourette…

…« Le crime parfait, c’est de bosser pour les lobbys ! »…

Prend toujours ça !

Une haine saine qui résonne avec l’ambiance de l’époque dans « Je Dois être Guedin »

On replonge dans la mouise « Sous le Même Jour » sur un tempo plombé par la misère et une ambiance post-apocalypse…

Une fusion rock-rap bulldozer pour « Vive le Fuck !!! » et son texte malin en forme de pirouette !

Un son à mettre dans le casque pour aller cramer ses running.

Se laisser porter par le torrent des mots. Qui cognent et t’inondent…

En somme, tu n’voudrais pas qu’il te rattrape le méchant bonhomme, qui éructe dans tes oreilles !

Et pourtant, malgré la rage et la haine (the Haters quand même !), le verbe est ajusté, … « calibré » …

Pour plus de précision dans la déraison. Pour se sentir plus grand que l’instant…

Black-out / Viktor & The Haters / Vlad Productions / 2019 / 12,99€

Des fois, il nous tombe un truc comme ça, sur le coin de la figure…

Un Objet Musical Non Identifié… Qui nous ramène trente ans en arrière, avec l’avènement du home-studio et la liberté retrouvée des musiciens envers les maisons de disques.

Liberté aussi de pouvoir bosser seul dans son coin comme BT93. Qui écrit, aidé de son frère, chante et compose, grâce aux synthés : Ensoniq ESQ1, Korg 01W, Yamaha TX7 et la célébrissime boîte à rythme TR707 reconnaissable entre toutes.

J’imagine très bien les enceintes NS10 au cœur blanc qui vont avec…

C’est fou ce que cette chronique peut me renvoyer à ma propre histoire…

 Je me revois chez Mitch, avec Bernard , dans NOTRE studio aménagé du cours de l’Yser.

D’abord sur le conseil du célèbre Dee Nasty, au Studio de la Madeleine, dans une nuit délirante d’enregistrements de beats et de scratchs.

 Mitch s’était mis à faire des loops de bandes de Revox relancées par le pied d’un micro.

Le son à l’état de sculpture cinétique…

Un bon beat basse/batterie sur 4 ou 8 mesures et la moitié du boulot était fait !

Mais c’est l’arrivée des machines qui a donné des ailes à la création musicale et aux arrangements.

Des trucs sympas qui plaisaient aux copains, des fois à un ingé son qui te branchait sur untel ou untel.

Mais les maisons de disques toujours un peu frileuses se font tirer l’oreille.

C’est pas le bon moment… 

Séance de rattrapage donc pour BT93, avec un disque à balancer entre les mains de syndicalistes, gilets jaunes et autres insoumis, tant les bouffons qui nous gouvernent en prennent plein la tronche.

L’album nous parle du début de l’ère du fric à outrance des années 80-90. Avec le règne des Tapie et consorts… Situation qui n’a fait qu’empirer jusqu’à nos jours…

Peut-être ce qui a décidé BT93 à enfin ressortir le machin de sa boîte. Car tout ce qu’il raconte peut se lire aujourd’hui.

Pas que ce fût un visionnaire, puisqu’il ne décrit que son mal être de yuppie cocaïné.

 Le chant désabusé d’une époque, le blues synthétique des cadres de la défonce…

Son refuge, il l’a cherché dans une musique désincarnée, presque anecdotique par rapport à la situation et des textes ravageurs… Bien trop loin du mainstream pour décrocher la timbale…

Moi, rien que la track-list, me donne envie de me jeter là-dedans à corps perdu…

La hiérarchie chie, Les nuits d’un ex-winner, RV avec les ressources inhumaines, RER pour la défonce et ses gros sniffs…

Les réseaux sociaux n’existaient pas c’est dommage, car ça aurait dû exploser à la gueule du Monde !

Il n’y avait que des chapelles. Connues des seuls adeptes indéfectibles, pour vous porter à bout de bras. Et c’est là leur récompense de revoir l’objet du désir. Remixé et remasterisé.

Surtout le musclé « Bronx Génération » produit par Frédéric Lô, dont j’ai omis dernièrement, de signaler la perfection du travail sur le génial BAREBACK de ACQUIN. L’oubli est réparé, la coïncidence est heureuse.

« Bronx Génération » plante un décor sévère sur une rythmique à la « Love on the Beat » du grand Serge.

Beat qui reste soutenu pour le « Say what you said » et ses chœurs trafiqués à la Martin Meissonnier.

Une des histoires de cœur-cul du bonhomme sur cet album.

« Référence ». Sur un texte technocratique imbitable, piqué à son frère, une ritournelle alerte qui aurait pu inspirer Stupeflip.

« L’énarque » et « La hiérarchie chie » sont des portraits cyniques de dirigeants pédants et péteux.

« Chasseur de tête » ou droit de cuissage d’un dragueur invétéré. On se demande…

Mais Il a su retrouver « …la perle dans l’ormeau… »

Tandis que « Les nuits d’un ex-winner » n’est que le revers de la médaille du Success. On va pas pleurer…Et un beau final instrumental…

Deux morceaux sur les filles, qui démarrent par un plagiat de « Toi, toi mon toit » d’Elie Meideros sur « Pas ce soir mais peut-être demain » avec des Ho ! Ho ! pour se bouger le cul sur le dancefloor.

Et « On est pas sérieux avec les filles » une musique délicieusement kitch, qui ferait le bonheur d’un karaoké thaïlandais et un récit chaud-chaud. « …En série ou en parallèle… »  

On finit avec les deux plus terribles, «RV avec les ressources inhumaines » et « RER pour la défonce ». Malgré le ton désinvolte et les textes plein d’ironie et d’autodérision, ce qui se dit est poignant et sent le vécu à plein nez…

C’est encore plus fort, si l’on imagine que l’aventure a tourné court.

Et BT93 a repris le chemin des bureaux, en bon petit soldat cravaté d’un capitalisme technocratique qu’il conchie…

 Rangeant ses rêves dans un tiroir, ensevelis au fil des ans sous une couche de sédiments…

BT93 / Dragon Accel / Juin 2020 / écouter sur la chaîne Youtube ici !

Avec la désintégration en plein de vol de Noir Désir, le rock bordelais était en manque de leadership. La nature ayant horreur du vide, DÄTCHA MANDALA est devenu petit à petit, le fer de lance de la nouvelle génération. Nous livrant des disques à l’imagerie psychédélique, autant musicale que symbolique et des prestations scéniques débridées dans lesquelles ils jettent toute leur folie et leur dévotion !

Quand on voit la réaction des cadors nationaux à chacune de leurs apparitions, l’avenir s’annonce radieux pour la triplette…

Avec la sortie de « HARA », la donne ne devrait pas changer.

DÄTCHA MANDALA a donc remis le feu sous la marmite pour nous concocter un spécial chaud devant de toute beauté !

Un gombo bien copieux avec une pointe de curry. Façon Kashmir…

Sous le regard bienveillant du chef Clive Martin et du gourou Louis Bertignac…

11 plats au menu… Ne boudons pas notre plaisir. Depuis l’excellent « ROKH » en 2017, trois ans que nous restions sur notre faim…

Démarrage sur les chapeaux de roues avec «Stick it Out » au son surpuissant et au gimmick heavy.

Le son le plus lourd de l’album, rehaussé par la voix de tête de Nicolas Sauvey le chanteur-bassiste.

Un missile en guise de présentation !

Un boogie échappé d’Exile on main Street pour « Mother God », noyé sous un flot de guitares et de chœurs… Et l’on passe aux questions métaphysiques sur « Who you are», mais le rythme infernal emporté par l’harmonica ne nous laisse que peu de temps pour l’introspection…

Toujours l’harmonica sur le blues très speedé de « Missing Blues », à qui l’on ne voit pas trop ce qu’il manque…

Un morceau à la Queen ! Pour changer… Ce n’est pas produit par Clive Martin pour des nuts…

Du piano au solo de guitare tout y est…

« Morning Song ». De quoi démarrer la journée du bon pied…Surtout que se profile la très aiguisée « Sick Machine » et son souffle chaud et haletant dans la nuque…

Sacrée machine ! Pas si malade…

Vous reprendrez bien un chaï, pendant les incantations de « Moha ». A l’endroit où l’Orient rejoint l’Occident. Un morceau qui aurait pu se jouer à Woodstock ou dans le train du Summer of Love et qui rend très bien dans le paysage d’aujourd’hui…

Le beat pourtant phénoménal du batteur Jean-Baptiste Mallet se transcende sur « Eht Bur » rejoint dans sa chevauchée par la guitare vrombissante de Jérémy Saigne pour un groove endiablé et sauvage.

Et l’on a plus qu’à s’affaler sur une grosse paire de nibards bien moelleux dans « Tit’s »…

Enfin je présume… Et même sur un track coolos, la gratte ne peut s’empêcher de faire monter la sauce vers un pseudo gospel, qui embarque pour le septième ciel…

« On the Road » avec sur l’autoradio un gentil boogie tricoté par une subtile guitare et des voix aux harmonies délicates comme pour nous préparer à la folie du « Pavot »…

Là le trio déploie toute sa puissance. Pour finir comme on a commencé… A fond !

Aucun des trois ne lâche le morceau et tout fini par nous sauter à la gueule. Dans les hurlements et la stridence !

On ressort de là, un peu hébété, mais indemne… Et en tout cas, prêt à recommencer l’expérience dès que possible…

Avec ce disque DÄTCHA MANDALA frappe un grand coup. Leur musique est en constante évolution et les concerts qui devraient en découler vaudront sûrement le détour !

Hara / Dätcha Mandala / MRS Red Sound / Juin 2020 / 12,99€

Je vous avouerai que je connais bien mieux les Québécois de BODH’AKTAN sur scène qu’en conserve.

 Même si la mise en boîte de leur répertoire a quelque chose d’émouvant, de rassurant.

 Comme une carte postale de vacances passées au soleil et qui nous réchauffe le cœur quand le blizzard refait surface aux confins de l’automne…

Et l’on se souvient avec nostalgie des festivals de l’été, du côté de la Suisse à Pully ou au Paléo à Nyon, dans la cabane à sucre… Là, les autorités helvètes, pourtant très à cheval sur la sécurité laissent 7 énergumènes mettre le feu « on stage » !

Avec Alexandre Richard, un chanteur- guitariste- song-writter, pas charismatique pour deux piastres, mais qui vous scotche une salle entière, avec sa voix de stentor éraillé et son bagout inimitable.

 Une rythmique basse/batterie qui pourrait déménager votre 2 et ½ le temps d’une course au dépanneur pour chercher un pack de Molson.

Un joueur de cornemuse en kilt plus vrai que nature pour l’authenticité, un accordéoniste fan de hard-rock et un violoniste surdoué. Ajoutez une guitare pour faire le compte et vous avez la recette du cocktail molotov !

Si vous les voyez passer par chez vous, n’hésitez pas une seconde, ou vous risquez de rater une fête mémorable…

Après un intermède anglophone, le groupe revient au français, pour une bonne bouffée d’air frais avec « De Temps et de Vents » qui annonce la couleur. Ça va souffler fort !

Et pas qu’un peu, les cinq premiers track ne nous laissent que peu de répits.

Après une intro donnant l’inventaire de toute la gamme chromatique instrumentale de la gang, on embarque sans se retourner vers le grand large au son d’un groupe beaucoup plus rock que folklorique. On ne plaisante pas avec le gros son chez les Bodh’ !

« Capitaine Deux-Cennes » mélange de country-western et de rock-celtic pour sauver Mario le marin…

Enchaîné avec « L’Appel du Large » et des accents plus pop…

Un très bel « Orage » aux sons de flûtes et de cornemuses et les guitares prennent le relais pour le très rock « L’Amer » … 

BODH’AKTAN revient ensuite au sources même de leurs racines avec deux titres traditionnels, le très tranquille « Jardinier du Couvent » et l’instrumental « Set Béquate » ou un violon lumineux se taille la part du lion sur un rythme effréné …

On lâche pas l’affaire avec Eric Gousy, le batteur qui nous écrit un bon programme de bringue pour « La Tournée ». L’autre Eric, Tanguay l’accordéoniste, est lui le concepteur graphique de la belle jaquette chromo de l’album. Le talent se partage bien dans la team…

« Le Retour » pour un rock celtique majestueux et un non moins majestueux « Dernier Bateau » qu’il serait dommage de rater…

Sinon, nous irons nous réfugier « Dans le Bois » autour d’un feu de camp et Alexandre sortira sa guitare pour nous jouer sa toune dans un style unique de country pop…

Et « Tant qu’il Restera du Rhum » nous chanterons tous ensemble, cet hymne à la soif et l’amitié, avec BODH’AKTAN, ce gang si attachant et chaleureux, …

« De Temps et de Vents » est une formidable porte d’entrée, pour qui voudrait découvrir l’univers de BODH’AKTAN…

Je vous engage à la pousser !

De temps et de vents / Bodh’aktan / 2019 / 20€

Pascal David (Le Rascal)

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