Histoire(s) de lire… N°54

Je vous invite aujourd’hui à un fabuleux voyage dans le temps qui vous mènera, avec « Les boiteux » de Frédéric L’Homme, au coeur des secrets bien cachés de la République, à la toute fin des années 70… Avec une sensibilité exacerbée, « Les funambules » de Mohammed Aïssaoui vous immergeront ensuite dans l’intimité de Kateb, écrivain public des exclus de la société qui, pas à pas, construit un pont entre passé et présent au fil de ses rencontres… Alain Claude Sulzer nous convie ensuite avec « Sous la lumière des vitrines » à assister au déclin programmé d’un décorateur de vitrines mis sur la touche pendant que 1968 signe la fin d’un monde… Et Yannick Haenel nous relate ses souvenirs douloureux de « Petit soldat » lors de son long séjour au Prytanée de la flèche, qui a eu néanmoins pour effet d’éveiller sa passion pour la littérature… Au tour de Myriam Saligari de faire ses gammes sur les thèmes du désir et de l’amour qui peine à résister à l’usure du temps, avec le lumineux « Au bout du conte »… Pour terminer, Daniel Pasquereau nous offre un bouquet de nouvelles toniques et un brin fantastiques qui déclinent à merveille la complexité des rapports humains… Et Sonia Dagotor affirme et prouve que « Ceux qui s’aiment finissent toujours par se retrouver » au fil d’un roman aussi léger que pétillant ! Belles lectures à toutes et à tous !!!

Après avoir démantelé une organisation d’extrême gauche et éliminé son chef, Louise, jeune métisse spécialiste des missions d’infiltration, ne rêve que d’obtenir l’affectation en Afrique qu’elle espère depuis longtemps… Au lieu de ça, elle se retrouve mutée au coeur des services de sûreté et de surveillance, chez les « boiteux » du boulevard Soult, en charge de surveiller les agissements de Perrin, son coéquipier en fin de carrière, suspecté par sa hiérarchie de renseigner la police judiciaire sur les activités du service… La guerre fait rage entre les deux polices, et vu leur manque de moyens et de considération, les boiteux sentent que leur fin est proche… Louise, qui respecte et apprécie le travail de Perrin, vit mal le rôle d’espionne qu’on lui a assigné… D’autant plus qu’une série de meurtres, dont les victimes sont toutes d’anciens agents de la maison, attise autant sa curiosité que celle de Perrin… En toute illégalité, la PJ étant seule habilitée à traiter des affaires criminelles, tous deux se mettent à la recherche des coupables… Avec ce polar noir et profond qui dégage une atmosphère tendue à souhait, Frédéric L’Homme nous offre une palpitante plongée au coeur des services secrets français des années 70/80 (ses barbouzes font irrémédiablement penser à ceux du S.A.C, de sinistre mémoire…). Un binôme inédit, aussi décalé qu’attachant, une intrigue complexe aux multiples rebondissements, une écriture imagée et parfaitement maîtrisée : ce premier roman, dans un équilibre parfait, n’a décidément rien de boiteux… Un vrai coup de maître !

Les boiteux par Frédéric L’Homme, Le Rouergue, 2020 / 20€

Kateb, arrivé d’Algérie à l’âge de neuf ans, a vécu son enfance auprès d’une mère « analphabète bilingue » aimante, dans une HLM de banlieue. Il a aujourd’hui la trentaine et vit désormais de sa passion pour la littérature : biographe pour anonymes, il couche ses mots sur les maux des « sans voix » qui le sollicitent, leur redonnant leur dignité mais aussi la reconnaissance enfin exprimée de leur parcours chaotique. Invité par un ami neuropsychiatre à rencontrer bénévoles et bénéficiaires au sein d’associations humanitaires, Kateb se retrouve au coeur d’une humanité souffrante mais aussi riche de trésors inemployés. Tout un monde de funambules sur le fil de la vie, mais aussi sur le fil de l’espérance… Cette expérience réveillera ses propres fêlures : en déroulant le fil de la vie des autres, Kateb verra sa propre vie défiler et resurgir de sa mémoire son amour de jeunesse pour Nadia, à qui elle n’a jamais osé avouer son tendre penchant. Nadia, toujours engagée auprès de ces associations, qu’il espère croiser sur son chemin… Mohammed Aïssaoui, entre roman, reportage et récit personnel, signe avec ses funambules un texte émouvant et fort qui en appelle à notre humanité en suscitant une profonde réflexion sur notre société. Un récit en équilibre sur le fil du rasoir où histoire familiale et quête d’identité épousent en écho les destins tragiques d’hommes et de femmes en marge, avec une délicatesse mêlée d’une extrême pudeur… Superbe.

Les funambules par Mohammed Aïssaoui, Gallimard, 2020 / 18€

Stettler, décorateur en chef des vitrines du grand magasin bernois « Les quatre saisons », est réputé pour l’agencement artistique de ses vitrines qui remportent un franc succès auprès du public, à la grande satisfaction de son patron qui, grâce à lui, voit son chiffre d’affaires monter en flèche. Mais les temps changent… Au départ du propriétaire, ses fils veulent moderniser l’entreprise qu’ils jugent trop conventionnelle et font appel à Bleicher, un jeune décorateur en vogue, pour travailler en alternance avec Stettler, aujourd’hui en fin de carrière… Nous sommes en 1968 et l’esprit conservateur de Stettler est autant bouleversé par les évènements sociaux et politiques que par la remise en question de son art… Un art qui est toute sa vie. Célibataire, il vit seul depuis la mort de sa mère, et n’a aucune vie sociale, en dehors de son travail… Sa seule fantaisie réside dans sa correspondance avec Lotte Zerbst, concertiste pour la radio, marquée par une expérience sexuelle traumatisante avec son professeur de piano lorsqu’elle était adolescente. Deux solitudes qui se côtoient sans jamais se croiser… Stettler vit de plus en plus mal la compétition avec Bleicher dont le travail d’une grande originalité séduit et choque à la fois : à l’esthétique suranné d’une époque désormais révolue succède l’indécence et l’arrogance d’un nouveau monde… Sa vie totalement bouleversée sur ses fondations, cet homme ancré dans ses convictions va irrémédiablement basculer vers la folie… Après avoir dévoilé sa vie et sa personnalité dans le poignant « La jeunesse est un pays étranger » (chroniqué ici !), Alain-Claude Sulzer nous offre, avec ce roman psychologique fort bien construit, une réflexion sensible et juste sur l’éternel combat entre anciens et modernes. D’une écriture toujours aussi élégante et soignée, il signe là un roman empreint d’amertume et de mélancolie, qui relate avec une maîtrise rare les derniers feux d’une époque…

Sous la lumière des vitrines par Alain Claude Sulzer (traduit de l’allemand par Johannes Honigmann), Actes Sud / Jacqueline Chambon, 2020 / 22€

Jean Dorseuil n’a que quinze ans quand il intègre le pensionnat du Prytanée de la Flèche, un établissement militaire régi par des lois sévères et absurdes où les pensionnaires sont traités en petits soldats… Jean y découvrira la camaraderie, mais aussi et surtout la promiscuité vulgaire, l’absence d’intimité et les rapports de force. Pour s’évader de son quotidien morose, il s’enferme chaque nuit dans la bibliothèque où il s’isole en bonne compagnie avec la littérature : cette solitude désirée qui va l’aider à se détacher de sa triste condition, donnera naissance à sa vocation d’écrivain… Semi autobiographique, ce roman d’apprentissage relate autant les affres de l’adolescence, exacerbées par le milieu rigide du Prytanée, qu’il met en lumière le pouvoir de la littérature comme « agent de désertion ». Sorti aux éditions de La Table Ronde en 1996 et réédité en poche par les mêmes éditions en 2020, ce premier roman de Yannick Haenel exprime déjà la maturité et le style littéraire soigné de cet écrivain qui a depuis parcouru un sacré beau chemin. L’esprit de Descartes et de Pascal et de bien d’autres grands noms de la littérature plane dans ce récit initiatique qui est aussi un formidable témoignage d’une époque que l’on espère révolue…

Les petits soldats par Yannick Haenel, La Table Ronde, 2020 / 6,90€

Il fait à peine jour quand il s’apprête, fiévreux, à prendre la route vers Alice, après avoir laissé un simple mot à l’intention de Mathilde, « Je t’appelle demain »… Mathilde, avec qui il vit un amour sans nuages depuis leur rencontre, vingt ans plus tôt à l’hôtel de « La Pomme d’Eve »… Alice, la belle conteuse, dont il a croisé le chemin au même endroit deux ans plus tôt, alors qu’elle donnait une représentation… Une rencontre qui a bouleversé sa vie et ses convictions… L’usure des sentiments rompus à la routine avec Mathilde qu’il aime néanmoins tendrement et ne veut pas faire souffrir… Le trouble exaltant des premiers élans amoureux auprès d’Alice, ce doux sentiment de vertige… Depuis leur rencontre, ils se sont revus et ont travaillé ensemble après qu’Alice lui ait proposé d’illustrer le conte qu’elle est en train d’écrire. Leurs gestes et leurs regards se sont frôlés sans que ni l’un ni l’autre ne fassent un pas de plus… Tant d’enjeux… De possibilité de bonheur, mais aussi de souffrances et de trahisons, car Alice est elle aussi mariée et mère… Tout au long de la route qui l’emmène vers son destin, il se remémore son passé et ses souvenirs heureux, fantasme sur ses aspirations d’aujourd’hui, réfléchit, hésite… Continuer ou faire demi tour ? Une décision qui déterminera son destin… C’est avec une belle sensibilité que Myriam Saligari explore les thèmes du désir et de l’érosion de l’amour au fil du temps, avec ce roman où les interrogations des protagonistes résonnent avec les nôtres à un moment ou l’autre de nos vies, avec une incroyable justesse… Entre espoir et déchirement, la trame de ce roman lumineux, étroitement mêlée au monde de l’art, nous offre un intense moment de réflexion sur la complexité du sentiment amoureux. Une jolie découverte !

Au bout du conte par Myriam Saligari, Élan Sud, 2020 / 17€

Sept nouvelles, sept tranches de vies… Au cours de la première histoire, (« Comme des bêtes« ), un professeur légèrement alcoolisé somnole dans le train qui le ramène vers son épouse, lorsqu’il est témoin d’un grave accident de la route qui se produit sous ses yeux… Et si c’était la voiture de sa femme, venue à sa rencontre ? Dans la seconde nouvelle (« Noël de plomb« ), le couple de Noël bat de plus en plus de l’aile, son voisin l’horripile et il en pince pour une gamine qui pourrait avoir l’âge de sa fille… Sa folie ira crescendo jusqu’à l’irrémédiable… et à une chute inattendue ! Dans « Engrenage« , après avoir été les témoins d’un meurtre, la lune de miel de deux jeunes mariés tourne au cauchemar… Avec « Une question de choix« , un mystérieux matou vagabond s’invite dans la vie d’un homme et le mène tout droit vers la femme de sa vie… Au cours de la cinquième nouvelle (« Érosion du foie, de la cervelle et du reste« ), un écrivain qui a autant raté sa vie professionnelle que sentimentale finit par sombrer dans l’alcool… « L’homme grenouille » nous convie ensuite aux retrouvailles tant espérées de Louise et de David qui tournent court après que des coups frappés à leur porte perturbent leur toute nouvelle intimité… Le mari de Louise ? Et enfin, dans la toute dernière nouvelle qui donne son nom à cet ouvrage, l’ange aperçu par la petite Zoé dans le garage de leur nouvelle maison va réveiller chez son père des souvenirs enfouis et encore douloureux… En sept récits courts et percutants où l’humour se marie au sordide et au surnaturel, Daniel Pasquereau nous invite, d’une écriture particulièrement aiguisée et agréable, au coeur des relations humaines et amoureuses… Des frissons au rire, il n’y a qu’un pas !

Il y a un ange dans le garage par Daniel Pasquereau, Zinédi, 2020 / 16,90€

Dans la famille, je demande Liliane, la grand-mère… Celle-ci est depuis quelque temps perdue dans ses pensées et il semble que ça ne tourne pas très rond dans sa caboche… Je demande ensuite Catherine, la fille… L’amour n’est plus au beau fixe avec son Patrick de mari et elle a de plus en plus de mal à réfréner son attirance pour Pierre, son collègue de travail… Et maintenant, Justine, la petite fille qui, à vingt ans, se pose quant à elle des questions sur les sentiments de son petit copain qui ne remplit pas franchement la fonction de prince charmant dont elle rêve… Justine, très proche de sa grand-mère, s’inquiète de ses toutes nouvelles bizarreries et décide d’emménager quelques jours chez elle afin de tirer les choses au clair… Et apprend que celle-ci voit chaque nuit en rêve Charles, son amour de jeunesse dont elle avait caché l’existence à sa famille… Tout d’abord abasourdie que sa Mamie ait aimé un autre homme que son défunt Papy, Justine, avec l’énergie propre à sa jeunesse, finit par convaincre sa grand-mère de tout faire pour retrouver le beau disparu, grâce à la magie des réseaux sociaux… Liliane retrouvera t-elle le Charles de ses rêves ? Catherine se décidera t-elle à faire un choix entre les deux hommes pour lesquels son coeur balance ? Justine finira t-elle par rencontrer l’homme de sa vie ? C’est avec une belle dose d’humour et de tendresse que ce roman choral léger comme une bulle de savon dépeint les portraits de trois générations de femmes en proie aux affres de l’amour ! Après « Sortez-moi de là » (chroniqué ici !), Sonia Dagotor nous offre une fois encore une agréable lecture « Feel Good », idéale pour se détendre, sourire aux lèvres !!!

Ceux qui s’aiment finissent toujours par se retrouver par Sonia Dagotor, Le Cherche-Midi, 2020 / 16€

Christine Le Garrec

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