Histoire(s) de lire… N°36

Avec cette nouvelle sélection estivale, je vous propose un cocktail vitaminé, à lire sans modération, qui vous fera passer par toute une palette d’émotions ! Sourires garantis avec « Le cactus » qui met en scène une psychorigide qui voit sa vie bien rangée complètement bouleversée par des problèmes inattendus, et avec « Les suprêmes chantent le blues » qui nous chantent une sacrée mélodie du bonheur (non ponctuée de malheurs) sur une partition empreinte d’une belle humanité !  Le « truc à finir » de Benjamin Desmares, quant à lui, va vous embarquer dans une délirante aventure aussi hilarante qu’étrange  (vous hésiterez ensuite à déballer vos biscuits « de la bonne fortune » au restaurant chinois, c’est moi qui vous le dis !). Pour continuer, Alain Claude Sulzer nous offre avec une belle élégance un récit mélancolique et empreint d’humour sur son enfance et son adolescence, puis ce sont Jean-François et Lucie Muracciole qui nous convient à une longue page d’Histoire, depuis la seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours, dans un roman passionnant qui met en scène le destin de trois jeunes engagés de la « France Libre ». Pour finir, Jean-Philippe Chabrillangeas, entre histoire d’amour et drame brûlant d’actualité, nous emmène dans les souvenirs d’un vieux loup de mer, pour un voyage aussi tendre qu’émouvant… Bonnes lectures à toutes et à tous !!!

 

 

 

 

Susan a réglé sa vie comme du papier à musique : aucune place pour l’imprévu dans l’organisation de ses journées qui se déroulent invariablement entre son boulot (qu’elle adore) et son petit appartement (bien sûr nickel chrome) où trônent ses cactus qu’elle bichonne avec amour. Et justement, l’amour, dans tout ça ? Là encore, tout est sous contrôle, calculé, prévu et calibré ! Depuis des années, elle entretient une relation, à la fréquence d’une soirée par semaine, avec Richard qui comble son besoin de sorties culturelles et de galipettes hebdomadaires… Point barre, rien de plus et surtout pas de mièvreries affectives (ça ramollit), leur contrat moral étant basé sur la possibilité de rompre du jour au lendemain si les conditions de leur relation ne satisfaisait plus l’une ou l’autre partie… Froid comme un contrat devant notaire !!! Oui, mais voilà… Deux grains de sable vont sérieusement bousculer les rouages de ce train-train entretenu scrupuleusement par notre psychorigide de première classe : elle tombe enceinte, à 45 ans, alors qu’elle n’a jamais songé à se reproduire, et  sa mère meurt en laissant l’usufruit de la maison familiale à son frère, Edward, qu’elle déteste copieusement (et réciproquement) depuis sa plus tendre enfance ! Persuadé que cette canaille alcoolique, fêtard et fainéant, a manipulé sa mère qui perdait sérieusement la boule sur la fin, Susan sort ses épines (déjà bien apparentes et acérées !) et engage illico une procédure pour casser le testament, tout en cherchant des preuves sur la félonie de son frère en faisant des recherches sur sa mère… Quant au bébé, là aussi, problème réglé, elle le garde… Mais ce sera sans le pauvre Richard dont elle n’a nul besoin pour gérer son éducation, sur tous les plans, qu’ils soient matériel ou sentimental ! Mais cette mécanique bien huilée va se gripper face à des relations impromptues qui vont humaniser et fragiliser cette battante pragmatique au fur et à mesure qu’elle avancera dans son enquête sur sa mère qui va lui réserver bien des surprises… Ce roman feel good touchant et drôle, écrit d’une plume alerte, remplit toutes les conditions du genre, avec un dosage équilibré d’humour et de tendresse ! Succulent !

Le cactus : qui s’y frotte, s’y pique ! de Sarah Haywood (traduit de l’anglais par Jessica Shapiro), Denoël, 2018 /21,90€

 

 

 

El Walker avait portant juré de ne plus jamais remettre un pied à Plainview… Il faut dire que quarante ans plus tôt, le bluesman à la guitare léopard n’a pas laissé que des bons souvenirs dans cette petite ville de l’Indiana, et son appréhension est légitime… Mais après avoir tout perdu lors du terrible ouragan qui décima la Nouvelle-Orléans, il est dans une telle dèche qu’il ne peut refuser la proposition d’un vieil ami qui l’invite, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, à venir jouer son légendaire blues à son mariage. Un mariage qui va attirer bien du monde, tant il est aussi improbable qu’inattendu ! Béatrice, la mariée, bigote prédicatrice, et Forrest, son futur époux qui tenait un club très « déshabillé », ont passé leur vie à se chicaner avant de tomber amoureux, à l’âge de 80 ans ! Le retour de El va bouleverser la petite communauté, à commencer par Odette, Clarice (la fille de la mariée) et Barbara Jean, trois inséparables amies, surnommées « Les Suprêmes »… Toutes trois ont un lien plus ou moins proche avec le passé du vieil homme et sa réapparition va réveiller bien des blessures jamais vraiment cicatrisées… Quel formidable roman et quels personnages ! Ces trois femmes aux fortes personnalités liées par une amitié sans faille et ce vieil homme affaibli et repentant sont terriblement attachants, ainsi que toute la galerie des personnages secondaires qui les entourent ! Avec une tendresse non voilée, Edward Kelsey Moore, d’une écriture imagée, délicate et non dénuée d’humour, nous immerge dans cette histoire de résilience et de rédemption où les événements tragiques ne sombrent jamais dans le mélo… Un roman empreint d’énergie et chargé d’émotions positives qui fait un bien fou !

Les Suprêmes chantent le blues d’Edward Kelsey Moore (traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson), Actes Sud, 2018 /22, 50€

 

 

 

Depuis que sa femme l’a quitté, trois semaines auparavant, Joseph erre comme une âme en peine… Chaque soir, il trouve des « trucs à finir » au bureau, prétextes à repousser son retour dans cette maison désormais vide qui lui fiche le bourdon. Un soir, très tard, alors qu’il traverse une zone industrielle pour rentrer tristement chez lui, il aperçoit un homme accroché en bien mauvaise posture sur la grille d’une usine ultra sécurisée… Au lieu d’accélérer comme il l’aurait fait quelques semaines auparavant, Joseph s’arrête, porte secours au jeune homme visiblement terrorisé et le fait monter dans sa voiture… Pas bien loin puisqu’ils n’ont pas fait deux kilomètres qu’ils sont arrêtés par un barrage de police… Si Joseph n’est pas inquiété, les flics embarquent par contre son protégé. Un peu secoué par ces péripéties, Joseph est pris d’une petite fringale : ça tombe bien, son passager inattendu a laissé un paquet de gâteaux à la figue sur le siège ! Il en enfourne un et manque s’étouffer avec un papier planqué dans le figolu… Celui-ci, porteur d’un message énigmatique, lui suggère de se rendre à une adresse à Redon… Pourquoi pas après tout, rien ne l’attend plus désormais ! Il n’aurait jamais dû suivre son instinct, Joseph… Car le voilà embarqué, en toute inconscience, dans une aventure qui va s’avérer aussi dangereuse qu’irrationnelle… Benjamin Desmares, d’une écriture addictive teintée d’un humour délicieusement barré, signe avec son truc à finir un roman délirant qui vous embarque dans une épopée burlesque et déjantée qui vous mène tout droit dans ses filets, savamment tissés d’un mélange de suspense et de « bizarre », dont on sort totalement conquis ! Impossible de ne pas se faire happer par cette histoire qui flirte avec le fantastique à un rythme d’enfer qui ne vous laisse pas le temps de souffler ! Quelle inventivité ! Et quelle galerie de personnages ! Gros coup de cœur !!!

Un truc à finir de Benjamin Desmares, Le Rouergue, 2018 /22€

 

 

 

« Ceci n’est ni un roman, ni une autobiographie. Le livre n’a ni début ni fin car je ne me souviens pas du début et la fin m’est inconnue. Il se compose de lacunes et de souvenirs, de non dits et de dits, et aussi, je le précise, de choses passées sous silence. » Cette phrase qu’Alain Claude Sulzer expose en préambule pour présenter son dernier récit, résume assez bien ce que chacun pourrait dire sur sa propre vie… Par flashes, et sans souci chronologique, l’auteur de « Un garçon parfait », nous livre ainsi ses fragments de mémoire qu’il assemble en un patchwork qui nous dévoile au fur et à mesure sa personnalité, avec une sincérité des plus touchante. De son enfance entre une mère rigide et un père fantasque, à ses amitiés et premiers émois amoureux où il a vu s’épanouir son homosexualité, jusqu’à la naissance de sa vocation littéraire, Sulzer décortique petits faits et anecdotes qui, ajoutés les uns aux autres ont fait de lui l’homme qu’il est aujourd’hui. En cinquante courts chapitres comme autant de tranches de vie graves, poétiques, tendres ou drôles, ce puzzle littéraire introspectif au goût délicat de madeleine de Proust, en nous immergeant dans le passé de l’auteur nous renvoie avec humour et mélancolie à nos propres vécus…  Un très bel exercice de style à picorer avec gourmandise !

La jeunesse est un pays étranger d’Alain Claude Sulzer (traduit de l’allemand par Johannes Honigmann), Jacqueline Chambon (Actes Sud), 2018 /21,80€

 

 

 

17 Juin 1940. Pierre Verdeil et trois de ses camarades également étudiants, décident de rejoindre l’Angleterre pour s’engager dans les forces de la France libre, auprès du général de Gaulle. Tous trois indignés par la capitulation bien trop rapide de la France, sans la moindre expérience mais avec la farouche volonté de combattre, embarquent in extremis à Brest sur le dernier bateau en partance pour la Grande-Bretagne. De l’Angleterre où ils feront leurs classes, des combats d’Afrique, du Proche-Orient et d’Italie jusqu’au débarquement allié et à la libération, ces jeunes gens ordinaires, par leur courage et leur détermination, vont se surpasser pour devenir des héros de la grande armée des ombres… Mai 68, Pierre Verdeil, désormais préfet de police et dernier compagnon survivant, est submergé par la révolte qui gronde dans la France entière. L’exaltation de ces jeunes fait remonter en lui les souvenirs de sa propre jeunesse et de ses idéaux… A partir de ces personnages imaginaires, Jean-François et Lucie Muracciole nous déroulent à travers ce roman foisonnant et passionnant, une grande partie de l’Histoire du siècle dernier qu’ils relatent dans un exercice de style particulièrement bien ficelé, mélangeant habilement fiction romanesque aux faits historiques bien réels qu’ils ont respecté scrupuleusement. Histoires dans l’Histoire, les aventures de ces personnages attachants s’incrustent impeccablement comme un calque ou une pièce de puzzle dans le paysage historique et politique des différentes périodes évoquées, de la seconde guerre mondiale aux années 2010, dans un procédé qui m’a évoqué la mise en scène de « Forrest Gump » de Zemeckis où le héros imaginaire se retrouve lui aussi au centre d’événements ayant réellement existé. Un récit rythmé qui tient en haleine son lecteur de la première à la dernière ligne… Brillant !

Le dernier compagnon de Jean-François et Lucie Muracciole, Odile Jacob, 2018 /24€

 

 

 

Valentin adorait ses grands parents maternels… Ses parents ayant péri dans un accident de voiture alors qu’ils revenaient de la maternité, ce sont eux qui avaient élevé avec un amour inconditionnel ce bébé rescapé qui démarrait bien mal dans la vie… L’existence de Valentin, si elle démarra sur ce terrible drame, se poursuivit ensuite sur une enfance heureuse et choyée, puis par de brillantes études en philosophie qui lui promettaient un avenir assuré dans l’enseignement. Une carrière que Valentin délaissa pour embrasser le métier de fossoyeur exercé depuis toujours par son grand-père. Les années passèrent avec leur lot de chagrins, la mort du grand-père, puis celle de la grand-mère laissèrent Valentin KO debout, totalement désemparé… Il n’eut d’autre choix que de démissionner de son poste de fossoyeur, par trop déprimant, ce qui ne l’empêcha pas de sombrer dans une dépression carabinée… Convoqué par le pôle emploi pour un bilan de compétences en vue de sa reconversion professionnelle, il est reçu par Alice, une jeune femme auquel il se surprend à confier les raisons de son mal de vivre, dans un apaisant climat de confiance. Elle lui propose, en attendant mieux, un poste d’auxiliaire de vie auprès de monsieur Pérez, un vieil homme atteint de cécité dont l’état de santé ne permet plus à ses filles de s’en occuper autant qu’il le faudrait… Valentin accepte, sans se douter à quel point la complicité de sa relation avec le vieil aveugle, ancien convoyeur de bateaux en Méditerranée, va bousculer sa vie… Celui-ci va en effet faire de Valentin son confident, le dépositaire du lourd secret qui lui empoisonne l’existence depuis un épisode terriblement douloureux qui mit fin à sa carrière… Soutenu par la belle Alice, qui redonne elle aussi sens à sa vie, Valentin décide d’écrire l’histoire tragique de monsieur Pérez…  Jean-Philippe Chabrillangeas nous offre avec ce roman émouvant et fort bien écrit, un chemin de vie du désespoir à la lumière, parsemé de faits de société d’une actualité, hélas brûlante, qu’il amène subtilement avec une belle humanité, en autant de messages d’entraide et de solidarité. Une bien belle découverte !

Des pissenlits sur ma tombe de Jean-Philippe Chabrillangeas, Elan Sud, 2018 /16€

 

Christine Le Garrec

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