Du côté d’ chez Swaz n° 7

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Lettre à ma rédac-chef

Tu es pourvue, ma chère Chris, d’une qualité rarissime : croire que le meilleur peut sourdre encore malgré,  ou plutôt, grâce aux vicissitudes. Las ! Ce confinement ne m’a pas rendue plus réactive. Il aurait même contribué à m’enliser dans les peccadilles, à parler haut – et faussement- de priorités et d’organisation, alors que je déculpabilisais joyeusement à la réécoute d’Hélène L’Heuillet louant le retard. Éloge du retard : quel joli titre, riche de promesses… tenues peut-être à la Saint Glinglin.

Tout finit cependant par advenir : le proche déconfinement, la levée des radis, cesser d’effeuiller les pâquerettes pour écrire ces chroniques. Merci d’avoir été patiente ou de m’avoir tu ton impatience.

D’Elizabeth à Teresa, des vies qui se répondent et entrent en résonnance à un siècle de distance. La construction du roman de Marian Izaguirre est captivante, surtout quand on accorde de la valeur à la correspondance et aux journaux intimes. En effet, où l’écho du passé est-il plus vif et audible que dans les écrits personnels qui subsistent alors que leur auteur n’est plus de ce monde ? Les lettres d’Elizabeth se substituent à sa voix manquante : « lorsque j’écris en imaginant être lue, mes pensées refroidissent, se concrétisent et deviennent moins douloureuses ». Anne Sylvestre dit-elle autre chose lorsqu’elle chante :

« Écrire, tendresse ou plaisir, écrire pour tenter de dire, dire
Tout ce que j’ai compris, dire l’amour et le mépris, écrire, me sauver de l’oubli
Ecrire pour tout raconter
Écrire au lieu de regretter
Écrire et ne rien oublier. »

Ce roman n’est pas véritablement une saga, car il s’attache surtout aux destins de deux femmes qui partagent deux mêmes passions, pour la maison aux horloges et pour la cuisine : les « recettes incarnent la vie » écrit Elizabeth. Deux femmes  qui traversent aussi des épreuves de même nature : l’amour inaccompli, la maternité empêchée, la solitude subie ou indépassable. Les personnages sont complexes sans tomber dans les artifices du genre et se confrontent aux us de leurs temps, évoqués sans lourdeur.

La lecture en est facile malgré les retours en arrière, et prenante grâce au suspens délicatement distillé au fil des pages. J’ai aimé son enracinement physique en Catalogne et en Pays Basque : les spécificités linguistiques, la description des paysages révèlent  un regard et une sensibilité authentiques.

D’Elizabeth à Teresa de Marian Izaguirre, Les Escales, 2019 / 21,90€

Vers des poèmes et la Voie Lactée des histoires courtes est un recueil primesautier d’Elodie Scherer. Le titre dit beaucoup : en effet, son auteur s’est engagée sur la voie des poèmes, l’intention est là et la sincérité y préside. Ses poèmes sont suivis de Lettres imaginaires et de textes courts. Beaucoup de candeur et une simplicité non feintes nous font penser qu’ils émanent d’une jeune personne, désireuse de partager son plaisir d’écrire. Plaisir palpable auquel elle s’adonne en s’appliquant. Nulle prétention, aucune envie d’éblouir le lecteur ne transparaît entre les lignes, plutôt le souhait de transcrire au plus près sa vérité.

Si vous êtes entouré d’enfants, ce petit livre pourrait bien vous apporter quelques idées d’activités ludiques à pratiquer ensemble. Le but : s’approprier l’écriture de façon décomplexée, en s’amusant. Le mode d’emploi : lire un texte d’Elodie Scherer, deviner la consigne initiale et y répondre soi-même. Une démarche d’atelier d’écriture propice à la complicité, un loisir créatif à ne pas négliger en ces temps confinés.

Vers des poèmes et la Voie lactée des histoires courtes d’Elodie Scherer, éd. du Panthéon, 2020 / 12€

Quelle belle introduction à la poésie que Le matou dépaysé ! Les vers de Guillevic nous entraînent dans un voyage vers Paris vécu par un chat dépaysé et tous sens dehors pour capter la nouveauté et tenter de retrouver des repères familiers.

Guillevic, c’est un rythme. C’est un regard qui nous fait redevenir l’enfant que nous avions oublié, et cela sans puérilité mais avec l’attention aux choses minuscules propre à l’âge des découvertes.

Les illustrations d’Hélène Vincent s’accordent à merveille à cet univers félin. Il y a d’abord son talent de coloriste, remarquable. Ensuite, son dessin : peu de traits et chacun essentiel pour révéler l’attitude et les figurations mentales du matou. Les yeux surtout : interrogatifs, dans l’attente ou la contemplation. L’économie de formes n’a d’égale que l’intensité qui s’en dégage. Cela reste un mystère pour la béotienne que je suis : comment, avec si peu, rendre tant ? Face au regard de Françoise dessinée par Picasso, je m’étais déjà posée cette question.

Cette édition soignée du Temps des Cerises nous rappelle que la valeur d’un livre ne dépend pas du nombre de pages, alors belle immersion en poésie.

Le matou dépaysé de Guillevic et Hélène Vincent, Le Temps des Cerises, 2019 / 12€

Ti Tambour rouge et Manman Dlo : un titre ensorceleur qui en ces temps d’immobilisme géographique nous transporte loin de l’immédiat prosaïque, aux confins de l’Atlantique. Il s’agit de contes et de poèmes des Caraïbes réunis par Réjane Niogret et Christian Poslaniec dans une anthologie illustrée par Sandra Poirot Cherif.

Il y a Manman Dlo, opulente magicienne et passeuse, et il y a le voilier Ti Tambour Rouge toujours prêt à transporter les enfants curieux vers les mondes invisibles. On embarque avec eux et c’est un ravissement : des bords du Maroni à la montagne du diable, de la plage Grand Cul-de-sac à la mangrove de Parguerra Porto, nous suivons les aventures d’habitants qui tentent de se sortir des tracasseries tellement humaines. Des aventures immémoriales dans lesquelles interviennent la lune et le soleil, et parfois le diable qui sait si bien se travestir, et souvent les animaux de bon conseil et de belle tournure. Les poissons, les tortues, les oiseaux : tous amis de Manman Dlo qui nous emporte à leur rencontre et nous les montre diserts et impliqués, malicieux et organisés pour lutter contre les sortilèges et conjurer la mauvaise fortune.

Originalité de ce livre sobrement et joliment illustré : les pauses-poésie entre les contes, rendez-vous des poètes caribéens qui nous parlent de l’enfance et de ses traces sur le sable des littoraux, d’un « papillon qui titube » ou « de la fille de la voisine. Celle qui a une belle voix mais qui ne chante pas. »

J’imagine que ce livre pourrait être, au creux des heures bleues, le rendez-vous quotidien des petits et des grands, une histoire et un poème pour marquer le décompte des jours, comme une mangue mûre qui s’offre à un appétit toujours renouvelé.

Ti Tambour Rouge et Manman Dlo. Contes et poèmes des Caraïbes de Réjane Niogret, Christian Poslaniec et Sandra Poirot Cherif, Le Temps des Cerises, 2019 / 15€ Collection Contes et Poèmes du monde entier

Méchantes blessures ressemble beaucoup à son auteur, Abd Al Malik. On y entend sa voix chaude et caressante qui nourrit son propos de digressions, introspections et réflexions déjà anciennes pour mieux convaincre ou saisir son auditoire. Il en résulte un récit hybride qui mêle biographie et fiction comme si l’auteur avait suivi un fil qui s’enracinait dans son réel pour filer vers des possibles non advenus. Démêler le vrai du faux n’est ni facile, ni souhaitable : il faut suivre le fil en confiance, se laisser guider et l’on aborde ainsi au continent mental d’un homme qui interroge les déterminismes sociaux de son vécu et de son art, qui fait provision de l’histoire du rap et de philosophie et qui ne tient pas en place. On re-découvre ici un artiste qui ne cesse de traverser les frontières des domaines artistiques, qui refuse d’être confiné sous une étiquette étriquée et étouffante.

Sans s’appesantir, Abd Al Malik esquisse les chemins empruntés au cours d’une vie mouvementée, chemins rebroussés quand ils conduisent à une impasse. Dans sa recherche spirituelle autant qu’artistique, des invariants en orbite l’orientent, ainsi que des rencontres « providentielles », ce livre en témoigne. Un seul regret : des phrases trop longues pour une lecture silencieuse et solitaire ! J’aime quand vous slamez, Monsieur Abd Al Malik, quand vous scandez, au rythme de votre cœur, les motifs de vos émotions ou indignations, mais il faut du souffle pour vous suivre au fil de ces pages et j’ai terminé ma lecture un peu … essoufflée !

Méchantes Blessures d’Abd Al Malik, Plon, 2019 / 19€

Armin Arefi se révèle être un précieux intermédiaire pour un voyage en Iran, un « passeur » – passionné – oserions-nous, si le mot n’était pas aussi tragiquement connoté.

Un Printemps à Téhéran. la vraie vie en République islamique nous fait rencontrer de jeunes Iraniens dans leur quotidien. Leurs frustrations et leurs espoirs, les codes familiaux et les pressions sociales qui cadrent leur vie, les impératifs dictés par le pouvoir, leurs représentations du monde occidental et leurs stratégies individuelles ou de groupe pour se défaire un tant soit peu des rigidités politiques et sociétales : c’est tout cela que le journaliste « embedded » dans la société civile iranienne (au sens d’ancré, de logé, d’incorporé) nous montre de l’intérieur.

Journaliste certes, mais Armin Arefi est surtout franco-iranien et de ce fait parle la langue du pays, y a de la famille et des amis, ce qui accroît ses perceptions, aiguise son regard et oriente ses analyses. Le style de l’ouvrage en est marqué : il écrit à la première personne du singulier, parle de lui-même sans afféterie ni gêne aucune. Dans la première partie de cet essai, on pourrait lui reprocher sa seule proximité avec un milieu de jeunes urbains instruits et appartenant à une classe socio-professionnelle privilégiée, la sienne peu ou prou. Mais, de même qu’il rapportera des témoignages d’autres régions, il aura ensuite à cœur de nous transmettre le vécu d’Iraniens appartenant à d’autres strates de la société. Leurs paroles transcrites au style direct dynamisent ce récit et suscitent l’empathie du lecteur, que son interlocuteur soit Hamzeh, fils d’un haut dignitaire du régime islamiste et professeur de sciences politiques, ou Mohsen, jeune Afghan de retour de Syrie où il a défendu le mausolée de Zeinab.

Après lecture « vous ne verrez plus ce pays comme avant » nous prévient Arefi en 4è de couverture de l’ouvrage. Effectivement, cela fait du bien d’ôter nos lunettes européo-centrées : la réalité du pays se dévoile ici plus mouvante, moins rigidifiée, plus perméable aux aléas internationaux que ne voudraient le faire accroire certains observateurs extérieurs.

Si un jour je débarque en république islamique d’Iran, je trouverai avantage à suivre les pas d’Arefi : il se fait guide pour nous révéler les trésors architecturaux du pays, remonte à la source historique du chiisme pour que l’on comprenne cette spécification religieuse et retrace à grands traits son histoire, de la Perse antique à l’époque contemporaine. Les liens affectifs indéfectibles qui existent entre le journaliste et l’Iran transpirent à chaque page et si le lecteur peut ne pas souscrire à toutes ses opinions, il saura lui reconnaître une généreuse sincérité.

Un Printemps à Téhéran. La vraie vie en République islamique d’Armin Arefi, Plon, 2019 / 21,90€

Rocking my roots, le dernier album de Baco accompagné d’Urban Plant, est un manifeste destiné à la jeunesse mahoraise, une contribution sur l’urgence de réagir pour que ne sombrent pas la Terre et ses habitants sous les dégradations et autres saccages, et ça balance pas mal ! Ça pulse sur ce rythme singulier qui caractérise le chanteur : le R’n’G. Influencé par le rock, le reggae et la musique traditionnelle des Comores, Baco nous démontre que le temps qui passe nourrit sa musique et sculpte son message.

« Désolé, les enfants », cette litanie prend en compte l’état désolant de Mayotte qu’on a laissé partir à la dérive par négligence, par égoïsme, par irréflexion. Conscient de l’héritage que nous laissons aux nouvelles générations, du courage qu’il leur faudra pour stopper la fuite en avant scélérate, Baco les exhorte à se rebeller contre cet état de fait.

« Get up, stand up »: un refrain plus que jamais nécessaire. On espère que vous serez entendu, Baco. « Swinguer les mots », s’engager en chanson c’est une belle manière de réveiller les énergies pour imaginer de nouveaux modes de vie moins frénétiques et plus respectueux du vivant.

Contrepoint épatant à cette musique qui me transporte en mélancolie, la pochette : deux fillettes s’amusent sur une épave automobile au milieu d’une végétation luxuriante. Un cliché qui synthétise la situation de l’île de Mayotte : la pollution accumulée jusque dans la forêt et l’espoir incarné par ces deux enfants.

Rocking my roots/ Baco & Urban Plant / Baco Records / 13 décembre 2019 / EP 6 titres

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