Juke Box N°68

Quelques albums à glisser dans votre valise avant de partir en vacances ! Ils seront sans nul doute votre bande son de cet été 2020, cruellement amputé de ses concerts et festivals… Du live avec Groundation et son inimitable reggae métissé de mille couleurs, et avec le délicieux Alexis HK qui nous offre un moment de pur plaisir avec la version « public » de son album « Comme un ours ». Un petit tour en compagnie d’Amadou Diagne et de de Cory Seznec qui nous invitent à un voyage inattendu et chargé d’émotions entre Afrique et Occident, puis aller-simple vers Mayotte avec Baco & The Urban Plant (triple album dont un « live » !) que Swaz nous présente avec passion ! Pour continuer, de la très bonne chanson française, tendre, joyeuse et lègère comme une bulle de champagne avec Léonid, poétique et mise en forme en « roman musical » par Bruno Bisaro, elle nous parle ensuite d’amour sur une bande son très rock avec Daniel Jea… Bonnes découvertes et bonne écoute à toutes et à tous !

En attendant le prochain album studio (prévu en 2021), Groundation nous offre un super cadeau avec cet album live, capté durant leur tournée en Italie après la sortie de l’album éponyme « The Next Generation« . J’ai eu la chance d’assister à l’un de leurs concerts, au festival « Issoudun Reggae Temple » en Octobre 2018 (report ici avec photos du concert et interview d’Harrison Stafford… Un grand moment !) et je peux vous dire que j’ai été assaillie par le même bouquet d’émotions à l’écoute de ce superbe album qui m’a replongée dans l’ambiance et la chaleur de ce moment partagé, comme si c’était hier ! Pour ceux qui ne connaissent pas encore Groundation (une lacune à réparer au plus vite !), vous allez découvrir un reggae qui sort des sentiers battus tout en respectant ses racines, en s’habillant de couleurs jazzy, funky ou soul, distillées par des musiciens de haute volée sous l’impulsion d’Harrison Stafford, petit bonhomme à barbichette à la présence charismatique et à la voix inimitable. Une voix qui nous relie à Gaïa en semant dans nos esprits des graines de paix, de partage et de tolérance et qui insuffle son âme et sa personnalité au groupe en lui donnant son identité, fortement engagée sur les plans sociaux, politiques ou écologiques. Quant à la musique, on peut mettre le terme au pluriel, tant le son de Groundation recèle mille richesses dans des registres totalement différents ! Reggae « d’atmosphère » qui emprunte au jazz ses qualités d’improvisation sous la virtuosité de musiciens qui donnent leur pleine mesure dans d’époustouflants solos à couper le souffle. Reggae Roots « mystique » qui nous incite au recueillement et à l’apaisement. Reggae solaire, positif et réjouissant qui nous invite à faire la fête sous des sonorités et des univers musicaux rarement mêlés de la sorte, dans une alchimie d’une originalité et d’une inventivité sans pareille. Un reggae unique, intensément inventif qui exprime l’étendue de son talent sur scène. Sur scène, justement… Le mot qui blesse ! Car la tournée de Groundation a été annulée cette année pour être reportée au printemps prochain (dates ici !). Une raison de plus pour savourer cet album « live » en attendant de pouvoir enfin aller applaudir le meilleur groupe « live » du monde !

The next generation live / Groundation / Baco Records / 5 Juin 2020 / 12,99€

Touki, en wolof, signifie « voyage »… Et le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est à une belle virée entre Afrique de l’Ouest et occident que nous convient Amadou Diagne et Cory Seznec, en mariant leurs deux univers dans une parfaite osmose. Entre instruments traditionnels africains (kora, masenqo et percussions), guitares et banjos aux sonorités folk distillées en arpèges élégants, « Touki » nous procure un intense et envoûtant moment chargé d’émotions, entre plages sereines et rythmes ondulants, sous la voix claire et cristalline d’Amadou. Une voix qui chante l’exil et le parcours semé d’embûches de ceux qui doivent obtenir un droit de passage pour survivre loin de chez eux… Une voix qui s’efface pour laisser place à des instrumentaux d’une pure beauté. Accompagnés d’invités talentueux (Endris Hassen au masenqo, El Hadj Amadou Ndir à la basse, Michael Ward-Bergeman à l’accordéon et Oscar Cainer à la contrebasse), Cory et Amadou nous offrent un moment de pure grâce avec une aisance naturelle qui force le respect… Tout coule de source dans leur musique, leurs univers se mêlent harmonieusement pour n’en faire qu’un, unique, authentique et d’une sacrée belle originalité, qui transforme les différences en richesses dans un élan de partage empreint d’humanité. Et c’est beau, d’une douceur extrême et d’une sensibilité à fleur de peau qui touche droit au coeur… Ces deux-là se sont croisés il y a une dizaine d’années dans une rue de Bath en Angleterre et cette rencontre lumineuse n’est en rien due au hasard, tant leur complicité et leur musique sont évidentes dès la première écoute… Une sacrée belle découverte que je vous invite prestement à savourer !

Touki -Right of passage / Cory Seznec & Amadou Diagne / Captain Pouch Records / 29 Mai 2020 / 12,60€

Le coup de coeur (partagé !) de Swaz !

Chroniquer Rocking my roots de Baco & Urban Plant me fiche une sacrée pression : peur de ne pas être à la hauteur de ce triple album ambitieux autant qu’abouti. Mais si je parviens seulement à vous donner l’envie d’y gouter, vous succomberez ! C’est inéluctable.

Au commencement, l’objet : complet ! Mieux : accompli. D’abord, la pochette. Elle donne le ton de l’ensemble des morceaux. C’est un dessin, d’après la photo de couverture de l’EP, qui sous couvert d’humour cache mal un sentiment diffus de tristesse et de gâchis. Heureusement il y a ces deux enfants plus hauts que les guimbardes avachies, promesses d’un avenir émancipé. Puis le livret : les paroles in extenso,  une présentation de chaque morceau (en français et en anglais) et des photos comme sorties d’un album perso, aux couleurs un peu passées sous la moiteur tropicale. Déjà convaincue que professionnalisme et respect des auditeurs sont les piliers fondateurs  de cet album.

La dénomination « musique du monde » m’a toujours gênée car elle ôte tout caractère singulier à des musiques qui viennent d’un ailleurs bien particulier. C’est une catégorie « fourre-tout » et paresseuse. Baco parle de Mayotte et aux enfants mahorais, mais pour nous aussi qui vivons plus au nord, son message est audible. Oui, il chante pour tous, et emprunte les rythmes n’gomma, et se fond avec bonheur dans le reggae et offre des morceaux funk. Ce sont trois CD qui surprennent par la variété des mélodies et des styles. Je me demande combien d’années de travail cela représente. Sans doute est-ce le fruit d’une vie bien remplie et sensible, il y a là les sensations et les connaissances, l’éveil de la conscience (Désolé les enfants) et le besoin de faire son devoir d’Homme. Tel un rastafari, Baco se fait visionnaire avec La paix ou l’épée ?

Dans ses chansons, Baco parle d’hier (Kara lala) et d’aujourd’hui (Le temps de l’horloge) pour imaginer un avenir à l’île de ses racines. Méconnaître son histoire ou accepter les mensonges par omission (Apprends mon enfant) obture les possibles. Message universel qu’il chante en shimaoré, en français ou en anglais, passant d’une langue à l’autre avec une aisance désarçonnante, rappelant par là qu’il n’y a pas si longtemps les habitants de l’archipel passaient d’une île à l’autre sans provoquer de vagues, avec naturel.

Enfin, Rocking my roots ce sont des chœurs accordés à la voix sensuelle de Baco, une voix dont la douceur envoûte et laisse sa trace sous la peau, 23 titres qui feront date, un groove fantastique.

Rocking my roots / Baco & Urban Plant / Baco Records / 26 Juin 2020 / 17,90€

Swaz

Une élégance naturelle, un charisme fou, un sensuel et inimitable timbre de voix au service d’un phrasé nonchalant à la douceur extrême, des textes ciselés au vocabulaire choisi, des mélodies légères et douces aux allures faussement simples… Alexis HK partage bien des points communs avec Brassens à qui il a d’ailleurs récemment rendu un hommage appuyé en revisitant, avec talent et originalité respectueuse, une partie de son répertoire (« Georges et moi« , ici !). Tout comme son illustre prédécesseur, Alexis HK a le don pour pour mettre à nu l’âme humaine en mots justes et précis, en jouant sur les registres de la tendresse et de l’humour comme autant de soupapes de décompression face à aux désespérants comportements de ses contemporains. Un style et une « patte » toute personnelle qui se confirme et se peaufine d’album en album depuis « Belle ville » qui a révélé au grand public le talent de cet artiste, certainement le plus doué « de la génération française d’après-guerre ». Sur CD, c’est bien, c’est même très bien ! Mais c’est vraiment sur scène qu’Alexis HK donne toute la mesure de la dimension ludique et émotionnelle de son oeuvre… Ses concerts sont de véritables enchantements ! J’en parle en connaissance de cause puisque j’ai eu la chance de le voir sur scène et de le rencontrer en interview, il y a quelques années au festival Terres du Son (sur sa tournée « Les affranchis« ), et plus récemment, en Août dernier, durant le festival aux champs (report du concert et photos ici !) lors de sa tournée « Comme un ours« . Un spectacle magique, intimiste et grave, drôle et léger, que vous allez découvrir grâce à cet album « live » d’une grande qualité d’enregistrement qui en restitue à merveille la quintessence, comme si vous y étiez ! 23 titres (issus de l’album « Comme un ours » mais aussi des albums « Le dernier présent » et « Les affranchis ») qui nous embarquent dans l’univers de cet extraordinaire conteur d’histoires, entre histoires sombres issues des « tréfonds et tourments de l’âme humaine » où Alexis décline la palette de nos peurs et de nos désirs, de nos clairvoyances et de nos lâchetés avec une rare lucidité, mais aussi histoires lumineuses et vivantes où il révèle une face davantage souriante de l’humanité, lorsque le spectacle bascule « du côté positif de l’existence ». Tout est orchestré à la perfection. Les titres s’enchaînent entre les savoureux apartés d’Alexis pour nous offrir de purs moments d’émotion où le rire se dispute aux larmes. Il faudra malheureusement encore attendre un peu avant d’applaudir Alexis et ses talentueux complices en concert, en espérant que les dates prévues cet automne (ici !) soient maintenues… Ce « live » tombe donc décidément pile poil pour nous faire patienter !

Comme un ours (live) / Alexis HK / La Familia / 5 Juin 2020 / 19€

Derrière Léonid, se cache un duo. Celui de Fabien et Rémi qui partagent en plus de leur lien de parenté (ils sont cousins) la passion des mots et de la musique, mais aussi le goût du travail bien fait. Et on ne peut qualifier autrement ce deuxième album, particulièrement réussi, que relevant de la belle ouvrage… 13 titres et rien à jeter ! Côté musique, c’est à un bouquet de mélodies soyeuses et dansantes qu’ils nous convient, des petits airs où s’égrènent de ci de là quelques notes de valse et de java qui donnent envie de guincher en chantant à tue-tête… Quant aux textes, portés par la voix fort séduisante de Fabien, ils évoquent avec une belle sensibilité les petits riens et les « grands tout » qui font la vie, avec autant de lucidité que d’humour et de tendresse. Le titre superbement émouvant « Autrement dit » évoque le passage éclair du temps (« Premier cri, dernier souffle, et pourtant rien ne ressemble plus à l’un que l’autre, entre les deux il n’y a qu’un mot, autrement dit il y a la vie »), « La tache d’encre » éloigne les « sirènes de l’angoisse » face à la grande inconnue qu’est l’avenir (« Tout petit déjà j’étais un cancre, une tache d’encre sur la page, mais tardivement je lèverai l’ancre, je prendrai le large sur mon épave »), « 507 heures » relate le parcours du combattant des intermittents (« Il faut être un peu bosseur et désintéressé sans trop compter ses heures pour en faire un métier »), « P’tite soeur » (en duo avec Djazia Satour) met en mots justes l’amitié nue et désintéressée (« Coloc’ de sang, famille clic-clac, petite soeur de coeur, frangin de malheur, quand tu te ronges les sangs je te mettrais des claques »), « Le prince du RSA » dévoile une philosophie de vie qui coûte un « pognon de dingues » selon certains… (« Aimer la vie c’est chronophage, il a pas l’temps d’être au chômage, seulement l’ambition de ne servir à rien »). Une rupture amoureuse (Dégage« ), le danger d’être amoureux d’une cigarette ( « Fumer tue » : »Sûr qu’elle aura raison de moi lorsque mes poumons feront grève comme tous les amours ici-bas, qui vous caressent et vous achèvent »), un suicide inopinément avorté (« Tout compte fait » : « Il y a des petits riens qui font que la vie c’est quand même quelque chose, il y a des petites choses qui font que la vie c’est quand même pas rien »), deux superbes reprises bien ciblées, en hommage au monde ouvrier dont ils sont issus, avec « Oscar » (version de Renaud) et « Le chiffon rouge » (Vidalin / Fugain) complètent cet album furieusement vivant qui nous balance un vent de liberté, frais et tonique, un vent de nouveauté doux comme une brise, caressante et vivifiante… Victime collatérale de la crise sanitaire qui nous empoisonne encore et toujours l’existence, « Du vent », devait sortir en Avril dernier. Sa sortie est repoussée au 21 Août prochain et une tournée est annoncée pour cet Automne (ici !)… On croise les doigts ! Car, franchement, je crois que ça doit donner grave sur scène, Léonid !!!

Du vent / Léonid / L’atelier du Pélican / 21 Août 2020 / 13,60€

Sur une bande son pop folk aux arrangements luxuriants, Bruno Bisaro nous emmène dans une ballade littéraire au creux de ses chemins, dans le tumulte de ses ouragans gris. Chemins curieux, chemins de traverse, chemins d’exil, chemins d’amour et d’errances que l’on parcourt à ses côtés, subjugué comme dans un rêve par la force poétique de ses mots, portés par sa voix sensible et sensuelle. Des mots tendres ou tempétueux qui explorent victoires et défaites de l’âme humaine dans un introspectif et fascinant voyage intérieur au cours de ce « roman » mis en musique où mots et notes se fondent dans une parfaite adéquation dans un voyage autour du monde paré d’accents tziganes, cajun ou orientaux, de guitares folk nostalgiques ou de virulents riffs de guitare rock qui dévoilent la noirceur et la violence du monde. Un monde où l’argent règne en tyran sur une humanité maltraitée, un monde sourd et aveugle à deux doigts de basculer dans l’irréparable, un monde où chaque jour l’espèce humaine se met davantage en danger…. Un état des lieux terriblement réaliste énoncé par deux comédiens de talent (Charlotte Costes-Debure et Frédéric Cuif) qui mettent toute leur âme et leur diction parfaite pour nous le faire entendre… « Étranger à demeure, prisonnier des flots du silence intérieur, de pensées et de mots », Bruno Bisaro se dévoile et se révèle en « chantant la nature profonde d’un ciel de traîne au point d’équilibre provisoire » au fil des treize titres (dont deux reprises : « He was a friend of mine » de Bob Dylan et « There but for fortune » de Joan Baez) de cet album inclassable et novateur qui inscrit sa belle empreinte dans le paysage musical actuel. Une belle découverte !

Bruno Bisaro & Les Ouragans Gris / Productions Bruno Bisaro / 5 Mai 2020 / lien écoute et achat (ici !)

Avec ce troisième album, Daniel Jea décline le sentiment amoureux sur une partition rock aux mélodies charmeuses, accompagné de deux super nénettes à la batterie (Emilie Rambaud du groupe « The Buns » et France Cartigny). Un trio pour le moins efficace qui nous offre des plages tour à tour planantes et nappées de chœurs féminins, ou furieuses sous les riffs acérés de la six cordes électrique de Daniel Jea, pour accompagner des textes sensibles et poétiques qui nous parlent d’amours multiples, apaisantes ou dérangeantes, vivantes ou moribondes. Amours électriques, irréfléchies, vécues à l’instinct, dans l’instant, amours libres et sans entraves, histoires de rencontres, de liens qui se font et se défont, amours perdues et retrouvées… Daniel Jea, d’une voix douce et sensuelle, fait mouche à chaque mot pour décrire les jeux de l’amour et du hasard, les vertiges qui nous mettent « Les pieds au sol, les yeux au ciel, la tête enracinée dans les étoiles » et qui nous transcendent (« A mesure que j’avance je me sens toujours qu’au début des plaisirs à déjouer, des désirs éperdus sur ta peau qui me lance tant de défis espérés, sur ton corps je m’élance à la volée »). Un rock intense qui s’évade hors de ses sentiers rebattus, une sacrée belle énergie au service de textes feutrés et intimistes : Daniel Jea fait vibrer notre corde sensible avec cet album attachant et séduisant en diable !

A l’instinct A l’instant / Daniel Jea / Siparka / 12 Juin 2020 / 15,70€

Christine Le Garrec

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