Du côté d’chez Swaz n°10

Dans ce n° 10, de façon improbable, se côtoient des personnalités fortes et fascinantes, un peu à la manière qu’ont certains bibliophiles de faire se rencontrer, sur les étagères de leurs bibliothèques et se répondre, par leurs oeuvres, des écrivains que la vie n’a jamais réunis. Grâce aux recueils de correspondances, le lecteur accoste aux rivages intérieurs de ces personnages qui furent, chacun dans son domaine, des sommités. Si vous aussi cultivez le goût des relations épistolaires, vous serez comblés par les ouvrages présentés ci-dessous. En effet, accéder directement aux lettres est extrêmement émouvant et conduit à une connaissance et une compréhension différentes, plus personnelles, que celles induites par des analystes perspicaces et autres exégètes .

« Simone Veil. Mille Vies, un Destin » est le premier livre d’Amandine Deslandes, jeune femme qui étudia à l’École Nationale Supérieure de Sécurité Sociale avant d’entamer un travail de recherche très poussé dans les archives (radio, télévision, articles) et dans divers ouvrages pour nous restituer la vie de Simone Veil.

Celle qui sera l’une des personnalités préférées des Français est née Simone Jacob en 1927 dans une famille laïque, juive et cultivée. C’est avec grand soin que l’auteur contextualise chacune des périodes de sa vie et cela est bien utile au lecteur pour saisir la personnalité bien trempée dont était parée Simone Jacob dès l’enfance. Amandine Deslandes donne aussi à apprécier la fille, la soeur, l’épouse, la mère que fut Simone Veil, des pans fondamentaux d’une biographie dense et assurément admirable.

Une enfance choyée avant de connaître la tragédie de la déportation à Auschwitz à l’adolescence. De l’horreur des camps, elle réchappera grâce à une force intérieure colossale et à son attachement pour sa famille. Deux traits de caractère qu’elle gardera toute sa vie et qui continueront de la porter pour éduquer, réformer, gouverner, projeter, etc…

Si l’on ne devait garder que deux réalisations d’importance de la longue carrière politique de Simone Veil, nul doute que « sa » loi dépénalisant l’avortement et son oeuvre en faveur de l’Europe arriveraient en tête. Ce qui fit d’elle cette femme d’exception dont nous nous souvenons, une icône pour plus d’une génération, ce sont ses valeurs humanistes fondatrices de son engagement politique, une énorme force de travail alliée à une sagacité exceptionnelle et à son insubordination fondamentale. Mille Vies, Un Destin, un récit d’une lecture aisée à mettre entre les mains de ceux qui se souviennent de la droiture de Mme Veil et surtout de ceux et celles qui ne connaissent pas ses combats et la façon dont elle les a menés.

Simone Veil. Mille Vies, Un Destin d’Amandine Deslandes, City Biographie éditions, 2021 / 18,50 €

Une Histoire de la Guerre d’Algérie est un Docu-BD qui retrace l’histoire de deux camarades et la replace dans la grande Histoire, celle qui, de sa grande hache, a brisé des vies et gâché tant d’énergies. La sortie de cet ouvrage a devancé de peu le rapport de Benjamin Stora qui aborde de front les questions mémorielles sur la colonisation et la guerre d’Algérie. Car la guerre d’Algérie a ceci de particulier qu’aux atrocités d’usage dans les conflits armés se sont ajoutés dénis, oublis volontaires, secrets d’État, mutisme et traumatismes des protagonistes. L’ignorance des faits et leur minimisation, qui découlent de l’obstruction de la parole et des connaissances historiques, ne peuvent que nourrir les rancœurs et éloigner les réconciliations entre camps opposés. Les pages documentaires insérées à intervalles réguliers dans le livre contribuent utilement à l’oeuvre de mémoire et d’éclaircissement.

Côté BD, l’histoire débute lorsque se termine la seconde guerre mondiale : Yacine et Mustapha rentrent chez eux à Constantine après avoir combattu les nazis dans le Corps Expéditionnaire Français. La joie des retrouvailles familiales n’escamotent pas la difficile réintégration dans la société coloniale et la difficulté à trouver un travail. C’est déjà là que la communauté de destin des deux camarades commence à se distendre, et que l’insurrection de Sétif le 8 mai 1945 finira de rompre.

L’histoire, qui raconte comment et avec qui se sont engagés des Algériens musulmans pendant cette guerre, oblige le lecteur français qui méconnaîtrait cette période à se décentrer. Elle est servie par des couleurs froides et sombres comme la réalité décrite. Les cases se succèdent densément et s’attardent sur des détails éloquents : regards, expressions de visages, gestes. Il s’agit d’un travail collectif (des documentalistes se sont joints aux scénaristes et dessinateurs) d’une grande portée pédagogique et qui constitue une porte d’entrée sérieuse et originale pour comprendre cette guerre longtemps déniée.

Une Histoire de la Guerre d’Algérie de Jean-Blaise Djian, Sergio Alcala, Isabelle Bournier et Olivier Petit, éditions Petit à Petit, 2020 / 17,90€ (Format 19×26)

Jean-Dominique Brierre dans Milan Kundera. Une vie d’écrivain retrace le parcours de cet écrivain tchécoslovaque exilé en France en 1975. De 1953, date à laquelle est publié son premier livre, à nos jours, Kundera a marqué la littérature mondiale autant que les remous de l’histoire l’ont marqué. Kundera est un personnage complexe et c’est à l’éclaircissement de cette complexité que s’attache son biographe en développant les points de vue et les polémiques qui sont nées de ses écrits, en analysant ses livres à l’aune des évolutions historiques, en recueillant les témoignages de ceux qui l’ont bien connu et en tenant compte de sa personnalité affirmée et réservée à la fois.

Musicien, poète avant d’être romancier, communiste avant de s’éloigner de son pays natal, écrivain en langue tchèque avant d’écrire en langue française, reconnu dans son pays avant d’être rejeté par les opposants au régime totalitaire, Kundera aux multiples facettes, aux multiples talents, ne peut laisser indifférent. La place qu’il donne à l’érotisme dans ses romans, sa conception des relations amoureuses et de la femme, la vie de l’émigré qui jamais ne retourne dans son pays d’origine alors même que les raisons qui l’ont poussé à en partir se sont évanouies : autant de thèmes qu’explore J.-D. Brierre dans cet ouvrage substantiel, bien construit et qui emporte l’adhésion du lecteur de bout en bout.

Milan Kundera. Une Vie d’Écrivain de Jean-Dominique Brierre, éditions Écriture, 2019 / 20 €

Renée Vivien. Treize poèmes est un joli livret qui fait revivre le lyrisme et l’audace de Renée Vivien, poétesse du début du XXè siècle. Ses vers célèbrent les amours lesbiennes et les désamours aussi, le désir, le corps qui s’offre ou se dérobe, les attraits de l’aimée et les chagrins de l’après.

La présentation de Nicole G. Albert souligne la musicalité naturelle de cette poésie : l’auteur était musicienne et mélomane et tenait pour essentiels le chant et l’instrumental; et cela s’entend dans la métrique des vers et cela s’entend lorsque Pauline Paris s’en empare pour en faire des chansons.

La diction de Pauline Paris, sa voix claire et timbrée rendent justice à Renée Vivien et portent haut l’expression de sa volupté comme celle de sa mélancolie. Point de sanglots ni de lamentations dans le chant de Pauline, seulement les souvenirs et les regrets dans le sillage du temps qui passe. Les arrangements musicaux accompagnent, à peine soulignent le propos mélodieux, jamais ne s’imposent ni n’indisposent. Les illustrations d’Hélène Hazera sont à l’unisson, dans le ton : nostalgiques, délicates, parfois érotiques.

Renée Vivien. Treize poèmes par Pauline Paris, Élisa Frantz et Nicole G. Albert, éditions ErosOnyx, collection Chansons, 2019 / 25 € (CD inclus)

Sous le joli titre métaphorique de Lettres du mauvais temps, voici réunie la correspondance inédite de Jean-Patrick Manchette, 200 lettres rédigées entre 1977 et 1995. Comme je l’écrivais dans l’introduction de ce numéro 10, il n’y a pas meilleur accès à l’intériorité d’un écrivain que cette immersion dans sa correspondance amicale, de travail, de recherche. L’évolution de sa pensée y est portée par une langue soignée et savoureuse.

L’honnêteté intellectuelle de Manchette, sa rigueur personnelle et dialectique constituent l’ossature de ces écrits. Ainsi dans une lettre à Claude Franqueville : « (…) il est finalement impossible que je te laisse publier, même sous une forme modifiée, la transcription que tu as établie de notre entretien à Gijon. (…) De cette absence [d’une certaine communauté d’idées ] résultaient, dans la transcription, un certain nombre de faux-sens, de paralogismes et de coq-à-l’âne, mais aussi de nombreux contre-sens. »

Son engagement politique, sa santé, les tracasseries professionnelles, ses aversions – notamment pour l’animation culturelle – et ses affections et estime pour des pairs – Richard Morgiève par exemple – font partie des sujets abordés, rien n’est superflu, la vie en vrai sous les lignes.

J’ai particulièrement apprécié de suivre la réflexion du traducteur dans les échanges qu’il entretient avec Ross Thomas l’auteur de Durango. L’intérêt supérieur que porte Manchette à la langue et sa probité pour restituer une ambiance autant qu’une finalité originelle forcent l’admiration. Et en épilogue, vous trouverez sa réponse à un questionnaire envoyé par une classe de lycéens de Dordogne : chaleureuse, détaillée, en un mot sa lettre respire la sincérité et le respect des destinataires.

Ce recueil refermé, persiste le souvenir d’un homme, Jean-Patrick Manchette, qui n’était surtout pas un de « ces intellectuels qui s’inclinent devant le pouvoir », mais d’abord un humaniste sans compromission, parfois sévère, cherchant assidûment la justesse du propos en accord avec la pensée.

Lettres du Mauvais Temps. Correspondance 1977 / 1995 de Jean-Patrick Manchette, éditions de La Table Ronde, 2020 / 27,20 €

L’historien Alain Ruscio a choisi un point de vue original et captivant pour nous restituer la biographie du combattant Ho Chi Minh. Il suit sa trajectoire à travers les lettres, les articles, les poèmes et les allocations qu’il a écrits, sous de multiples pseudonymes, tout au long de sa vie.

Celui qui deviendra président du Vietnam après avoir libéré son pays des colonisateurs a parcouru le monde, occidental d’abord, dès ses 20 ans. Communiste, il saura tracer une autre voie pour son pays en se démarquant des lignes politiques russes et chinoises.

Une lourde pierre

Une pierre solide

Quelques hommes seuls

Ne peuvent la soulever.

Une grosse pierre

Une lourde pierre

Avec beaucoup d’hommes

Unissant nos forces

On peut la soulever.

Unissant nos coeurs

Nous venons à bout

De toutes les affaires difficiles.

(21 avril 1942)

De l’Indochine au Vietnam, le chemin fut long à l’égal de sa persévérance que salue l’auteur. Très tôt surveillé par les autorités françaises, plusieurs fois embastillé, il n’aura de cesse de préparer la révolution, en s’initiant d’abord aux théories révolutionnaires, puis en mettant au service de son projet ses qualités exceptionnelles d’organisateur et de propagandiste et son esprit visionnaire. « Éduquer » était l’une de ses priorités et il y engageait son style, clair et concis, et une foi inébranlable en son projet. Il agira sur deux fronts tout au long de son combat : un front intérieur (conscientiser et unir ses compatriotes pour la lutte) et un front extérieur (gagner l’indépendance vis à vis des grandes puissances ).

Que faire quand on est en prison, sans alcool, sans fleur

Devant cette nuit délicieuse et par un temps si beau ?

L’homme contemple par la croisée la lune en sa splendeur

La lune regarde le poète à travers les barreaux…

(« La lune », 1943)

Ce dernier poème n’est pas représentatif des écrits d’Ho Chi Minh mais il éclaire une facette peu connue du personnage.

Dans cet ouvrage, Alain Ruscio resitue à chaque fois la situation géopolitique internationale dans laquelle s’inscrit la trajectoire d’Ho Chi Minh, ainsi le lecteur peut apprécier ce qu’il a fallu d’intelligence pour faire de ce petit pays un exemple pour tous ceux qui souhaitaient ardemment s’extraire du joug colonial. L’auteur ne cache pas son admiration pour l’homme politique et le combattant, mais cela ne nuit nullement à son étude. Étude détaillée et passionnante, jamais aride.

Ho Chi Minh. Écrits et Combats d’Alain Ruscio, éditions Le Temps des Cerises, 2019 / 20 €

André Suarès : ce nom ne vous est sans doute pas inconnu mais peut-être reste-t-il imbibé de brume comme il l’était dans ma mémoire avant la lecture de Miroir du temps. Quel joli titre ! En totale adéquation avec la teneur du livre. L’ouvrage est utilement et savamment préfacé par le journaliste et écrivain Stéphane Barsacq. Préface qui donne à apprécier l’importante et lumineuse pensée du poète, philosophe, essayiste que fut André Suarès de la fin du XIXème au mitan du XXème siècle.

Ce recueil est composé de textes où l’écrivain analyse, critique, commente, avec érudition et poésie, des thèmes et des personnalités multiples. Lui-même était un personnage multiple, qui fréquenta les penseurs et poètes de son temps (Rimbaud, Gabriele d’Annunzio…) comme ceux de l’Antiquité. Ouvert à tous les arts, il ne cessa de se construire et se réinventer.

Ainsi parle-t-il de la danse :

Dans la danse, le corps est esprit. La conscience n’intervient plus pour notre tourment et notre tristesse : elle n’est plus l’organe de la différence, mais le miroir du plaisir. Sous nos yeux, le corps est le chiffre absolu de l’esprit, le signe parfait qui exprime nos désirs, nos imaginations et nos espérances les plus réelles.

Et dans la préface aux Œuvres complètes de Charles Péguy, qu’il écrit « pour demeurer [ avec lui] un peu de temps encore », voici où l’emportent sa réflexion et son admiration pour C. Péguy :

Il y a plus de demi héros que de vrais héros. La plupart meurent sans l’avoir voulu. L’admirable, c’est qu’ils s’y résignent et que les autres, les condamnés du jour qui va suivre, s’y résignent aussi. L’occasion fait souvent le héros, même au fort de la bataille, ou surtout. La mort peut mentir. (…) Mais le choix et la volonté de toute une vie ne mentent pas.

Ces extraits sont trop brefs pour révéler la profondeur de la pensée de Suarès et l’ampleur des sujets qu’il aborde, mais je souhaite qu’ils vous donnent envie de découvrir l’écrivain trop oublié. Pour ma part, je suis reconnaissante aux éditions Bartillat de m’avoir permis de connaître cette écriture et cet esprit si cultivé. On lit un de ses écrits, on s’en imprègne, on s’en imbibe, avant de passer au texte suivant, de la même manière qu’on lit un recueil de poèmes.

Miroir du temps d’André Suarès, éditions Bartillat, 2019 / 25 €

Swaz

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