Histoire(s) de lire … N°9

Un escroc comme on les aime, les affres de la vie conjugale, un « feel good » au parfum Bollywood à la sauce scandinave, comment lâcher prise en s’éclipsant de ce monde anxiogène, voici en gros les pitchs des cinq romans que je vous présente aujourd’hui… Par ce froid sibérien, quoi de mieux qu’un bon bouquin à déguster sous la couette ?

 

 

Au cours d’un voyage professionnel à Cuba, Jorina va ramener dans son pays natal, l’Albanie, quelques souvenirs : du rhum, des cigares… Mais aussi un cadeau inattendu, fruit d’une étreinte aussi furtive que passionnée avec un autochtone. Pas très bien vu dans son pays de se retrouver fille mère, qui plus est d’un enfant métis… Si elle ne veut pas d’ennuis et surtout garder près d’elle son enfant, elle doit fuir au plus vite ! Pour y parvenir, elle va bien être obligée de faire des sacrifices, dont celui de son corps, mais, comme elle est déterminée, elle va finalement réussir à arriver jusqu’en France où naîtra Mirosh. C’est dans la banlieue lyonnaise que le gamin, vite rebaptisé Michel pour faire couleur locale, va grandir. Scolarité chaotique, esprit rebelle, Mirosh aime traîner avec les gamins des rues et va finir par se retrouver en maison de redressement … où il réalisera un premier casse d’anthologie ! Après avoir découpé au chalumeau le coffre du directeur de son bahut, il découvrira, réduits en cendres (il a été un peu fort sur le chalumeau…) non pas des biftons, mais… les copies des élèves (du moins ce qu’il en reste) ! En passant, dans le feu de l’action (c’est le cas de le dire), il va  mettre le feu au bâtiment… Joli premier coup !!! Entretemps, Jorina a trouvé chaussure à son pied et dégoté un père de substitution pour son fils. Le nouveau « père » apprécie moyen les frasques de son gamin d’adoption et  lui donne le choix : la taule ou bosser gratos pendant plusieurs mois pour rembourser les dégâts qu’il a occasionnés… Bien évidemment, il va éviter la case prison et se retrouver à démanteler, pour pas un kopek, des voies de chemins de fer désaffectées… S’ensuivront dans la vie de Mirosh mille petits boulots et quelques magouilles notariales et immobilières qui vont l’enrichir jusqu’à la fameuse crise de 2008, où il verra son pactole fondre comme motte de beurre au soleil… Le jour où il est embauché comme convoyeur de fonds, l’occasion est trop tentante pour Mirosh qui va braquer son propre convoi, sans haine ni violence, et empocher la coquette somme de 15 millions… Bill d’Isère (de son vrai nom Laurent Manillier) qui se définit comme « un militant quotidien de l’humanité ordinaire » est, à l’image de son Mirosh, un sacré personnage ! En lisant ce roman où argot et bons mots font bon ménage, Bill vous mettra à contribution, vous interpellant régulièrement en partant dans des digressions où la révolte n’est jamais très loin et l’humour omniprésent. Vous aimez San Antonio et les dialogues d’Audiard ? Alors, ce roman sombre et drôle est fait pour vous ! Une réussite du genre !

Teddy le Kosovar de Bill d’Isère, Le Dilettante, 2017 / 17,50€

 

 

 

C’est la Bérézina dans la vie de Göran. Plus de boulot et pas l’ombre d’une piste pour revenir à la vie active. Côté vie privée, ce n’est guère mieux… Karin, sa compagne, a décidé de faire un break, à vrai dire fort justifié, car Göran lui-même ne sait plus trop où il en est dans ses sentiments. Bref, Göran flotte entre deux eaux, indécis et indolent, et soigne un début de dépression à coups de boissons alcoolisées et de crèmes glacées caloriques… Aussi, quand son ami Yogi l’invite à son mariage, en Inde, il y voit une occasion de se changer les idées et de faire le point sur son existence. Il faut dire que Yogi est absolument le contraire de Göran : heureux de vivre, ce dernier est toujours de bonne humeur, plein d’entrain, bon vivant (et gros mangeur !) et doté d’une philosophie de la vie d’une naïveté confondante, du genre à voir les solutions avant les problèmes. Bref, à ses côtés, Göran prend un vrai bain de jouvence ! De retour chez lui, en Suède, Göran replonge dans sa léthargie et ses problèmes… Jusqu’au moment où il voit débarquer Yogi, tout feu tout flamme, qui, désireux d’aider son ami en difficulté, vient lui exposer une idée de génie : lui proposer un job de représentant en tissus made in India ! Euh… Vu le caractère quelque peu inhibé de Göran, c’est loin d’être gagné ! Au cours de son séjour en Suède, Yogi, en plus de réconforter Göran, comme le fidèle ami qu’il est, va devenir la coqueluche des suédois : apprécié de tous pour son bon sens et sa gentillesse, il va devenir en quelque sorte, un gourou… de la Baltique ! Mikael Bergstrand nous offre un franc moment de détente et d’exotisme avec ce roman délicieux, empreint d’humour et de générosité. Situations cocasses, personnages attachants, immersion dépaysante au cœur de deux cultures diamétralement opposées : Bergstrand réunit tous les ingrédients pour nous offrir une vision optimiste, empathique et bienfaisante des rapports humains… Et de temps en temps, face à la morosité actuelle, retrouver un peu de foi en l’humanité ne nuit pas ! Un « feel good » d’excellente qualité !

Le gourou de la Baltique de Mikael Bergstrand (traduit du suédois par Emmanuel Curtil), Gaïa, 2016 / 24€

 

 

 

2015. Le monde va mal, bousculé entre attentats et grèves… Si ce n’est la fin du monde comme on l’entend selon les prévisions apocalyptiques de certains illuminés, il est certain que le monde tel qu’on le connait est en train de changer … Certains signes ne trompent pas : des gens de toutes conditions sociales disparaissent sans laisser de traces et s’évaporent dans la nature. Quelques-uns laissent un petit mot laconique à leurs familles ou patrons explicitant succinctement leur geste : ils « lâchent l’affaire » et se retirent de ce monde devenu irrespirable à tous points de vue, se débarrassant de toute technologie,  portables, ordinateurs… Les services secrets sont sur les dents, car ce phénomène baptisé « l’éclipse » n’épargne pas les personnalités politiques et les grands patrons… Guillaume Trimbert, écrivain quinquagénaire est traqué depuis quelque temps par Agnès Delvaux, « barbouze » de la DGSI : Trimbert, lui aussi, semble tenté de s’éclipser… Mais ils sont tellement nombreux à avoir cette velléité, alors, pourquoi lui particulièrement et pourquoi cet acharnement ? C’est à un roman choral étrange et envoûtant que nous convie Jérôme Leroy. Par les voix d’Agnès et de Guillaume, on voit cette société se déliter morceau par morceau, dévoilant par la même occasion le parcours et les motivations de ces deux protagonistes : l’histoire du monde se mélange à leur intimité jusqu’à la conclusion dérangeante et amorale selon nos critères actuels…L’écriture de Leroy retrace à merveille la lassitude et la désespérance d’un monde moribond et nous ouvre les portes d’une ère nouvelle, apaisée, reconstruite sur les débris de l’ancienne : celle de « La douceur »… Sur 250 pages, il nous embarque vers une autre vision du monde, pas si utopiste que ça … Troublant.

Un peu tard dans la saison de Jérôme Leroy, La Table Ronde, 2017 / 18€

 

 

 

Mathilde est mariée à Jo depuis de nombreuses années et est toujours follement amoureuse de son mari. Mais la monotonie de la vie de couple, très peu pour elle ! Tandis que Jo est sage et casanier, Mathilde aime sortir la nuit dans les boîtes de Barcelone, s’étourdir au son de l’électro… C’est là, en toute discrétion, qu’elle collectionne les amants, pour le plaisir de l’adrénaline que lui procure chacune de ces rencontres éphémères… Évidemment, elle ment à Jo qui est censé ne pas être au courant des frasques de son épouse. Or, un soir, il lui demande si elle l’a déjà trompé… Troublée, elle ne répond pas et commence à cogiter … Pourquoi cette question ? A-t-elle été imprudente ces derniers temps ? Et si c’était Jo qui la trompait et essayait de se déculpabiliser en la mettant dans l’embarras ? Bingo ! Jo a rencontré une autre femme et lui annonce qu’il la quitte… Mathilde est effondrée mais n’est pas femme à se laisser abattre… A travers le long monologue où Mathilde exprime ses sentiments contradictoires, Hélène Couturier nous offre la radiographie d’un « vieux » couple tiraillé entre fidélité et besoin d’exulter. Le sentiment amoureux est décrit dans ce roman dans toute sa complexité avec un zeste d’humour et d’amertume. Ah… L’amour…

Il était combien de fois d’Hélène Couturier, Le Dilettante, 2017 / 15€

 

 

 

Dans la famille Berger-Lafitte, on produit du cognac charentais depuis plusieurs générations. Bertrand, dernier héritier, a donc tout naturellement repris le flambeau porté avant lui par ses aïeux.  Depuis le tsunami et la catastrophe nucléaire de Fukushima, les affaires vont mal… Les japonais étant les principaux clients de ce produit de luxe, le marché est quelque peu perturbé, à tel point que des décisions importantes s’imposent au sein de l’administration Berger-Lafitte. Bertrand, se voit sommer par les investisseurs et actionnaires de l’entreprise d’utiliser les stocks pour produire des produits dérivés, très prisés des jeunes. Comme il refuse de brader « son » cognac pour faire des produits de mauvaise qualité qui nuiraient au prestige de la boîte, Bertrand se voit menacer d’être déchu de ses fonctions … lui, l’héritier ! Qui plus est par son ex-femme qui siège au conseil d’administration, en cheville avec le plus gros investisseur qui menace de revendre ses parts à des investisseurs étrangers… Dans la foulée, il doit faire face à une grève que les ouvriers mettent en place, craignant une délocalisation de l’entreprise, et sa fille de vingt ans, Olivia, lui annonce qu’elle attend un enfant d’un ouvrier de l’usine…syndicaliste… Bon… Heureusement, il y a Eddy, son chauffeur, un peu garde du corps, costaud, tatoué, peu bavard et fumeur de joints qui raccroche un peu Bertrand à un quotidien qui tourne au cauchemar… Jusqu’au jour où, rentrant d’une réunion tardive, la Mercédès conduite par Eddy percute un jeune chevreuil, sans le tuer… Cet accident va étrangement détourner Bertrand de ses problèmes et l’aider à se détacher de tout ce qui l’encombre … Est-ce ma nature peu empathique avec les « pauvres » riches, j’ai eu un peu de mal en début de lecture avec les personnages : surtout avec celui de la fille, (gâtée pourrie…insupportable !) et du père châtelain assis sur les traditions familiales …Bref, j’ai eu du mal à compatir à leurs problèmes de nantis. Mais… Au fur et à mesure du récit, Anne Percin donne à ses personnages une autre dimension, les humanisent et son propos prend de l’étoffe en même temps qu’elle l’emballe dans un humour ironique de bon aloi. Si j’avais une comparaison à faire avec ce roman, elle serait aquatique… Au début, l’eau est un peu fraîche, le plus dur est d’y entrer, mais une fois qu’on y est, on est bien… sous la vague…

Sous la vague d’Anne Percin, Le Rouergue, 2016 / 18,80€

 

Christine Le Garrec

 

 

 

 

 

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