Histoire(s) de lire … N°10

Je vous propose  dans cette nouvelle série de chroniques, des retrouvailles joyeuses et nostalgiques avec la famille Malaussène, un petit tour au Brésil en compagnie de femmes extraordinaires de ténacité, un moment d’intimité avec Kurt Cobain, et une immersion dans les années 70 à travers le regard et le vécu de Michel Braudeau…  Je vous souhaite à tous et à toutes de prendre autant de plaisir que moi à leur lecture !!!

 

 

 

Georges Lapietà, affairiste et ancien ministre (clone de Tapie !) vient une fois de plus de restructurer une entreprise : une bonne affaire pour lui, car pour ses bons et loyaux services, il va recevoir sous forme de parachute doré, la coquette somme de vingt deux millions huit cent sept mille deux cent quatre euros. Tant pis pour les centaines de salariés qui se retrouvent sur le carreau … Alors qu’il s’apprête (de façon assez rocambolesque) à aller toucher son précieux chèque, il est enlevé en pleine rue et en plein jour, ni vu ni connu ! La demande de rançon ne tarde pas et correspond au montant exact, au centime près, de la somme qu’il devait toucher. Le chèque devra être remis à l’abbé Courson de Loir (qui ressemble furieusement à Guy Gilbert, le curé des loubards !) sur le parvis de Notre-Dame et l’argent devra être distribué à des associations humanitaires… Pendant ce temps-là, Benjamin Malaussène aimerait bien se la couler douce dans sa maison du Vercors… Mais c’est sans compter sur la reine Zabo, des éditions du Talion, qui lui a demandé de servir de nounou et de garde du corps pour son auteur Alceste Fontana. Celui-ci après avoir écrit un ouvrage « VV » (comprenez vérité vraie) saignant sur sa famille, craint, à juste titre, les représailles de sa fratrie…A Benjamin de faire en sorte qu’Alceste soit en sécurité et surtout l’esprit tranquille pour terminer la suite de son histoire ! Le reste de la famille Malaussène ? Tous les enfants sont en stage chacun à un bout de la planète dans des associations humanitaires et communiquent avec lui par Skype … Donc, tout va bien ? Pas vraiment puisqu’il s’agit de LA famille Malaussène !!!  Et que Verdun est la juge en charge du dossier Lapietà… Quel bonheur de retrouver Pennac et ses personnages désormais légendaires, après toutes ces années ! L’impression d’ouvrir la porte et de les retrouver tous, avec l’émotion des retrouvailles ! Bien sûr, les enfants ont grandi, Benjamin a un peu vieilli, et le chien, s’il s’appelle toujours Julius, n’est que l’un des descendants de l’illustre épileptique… La vie, quoi ! Pennac a un véritable don : il écrit pour TOUT le monde, sans prétention, avec un talent fou, un humour irrésistible, un sens de l’intrigue imparable avec juste ce qu’il faut de conscience sociale ! Et ses livres nous procurent un plaisir intense… N’en déplaise à ses détracteurs, l’écriture de Pennac n’est pas si facile qu’ils le prétendent, c’est même un tour de force de captiver un large public comme il le fait depuis son premier roman. Bon. Je suis fan, c’est vrai, et emplie d’admiration pour le bonhomme. Et, quant à moi, j’ai vraiment dévoré avec plaisir et nostalgie ce premier tome et attend déjà avec impatience le second !!! Non mais !!!

Le cas Malaussène : ils m’ont menti (1) de Daniel Pennac, Gallimard, 2017 / 21€

 

 

 

Brésil, les années 20. Euridice, petite fille passionnée et douée, adore autant qu’elle admire Guida, sa sœur aînée, belle plante préoccupée de son apparence. Pendant que Guida passe ses journées à consulter les magazines de mode, tout ce que touche Euridice se transforme en or…Ainsi, quand elle commence à prendre des cours de flûte, elle se révèle tellement talentueuse que son professeur la propose pour le conservatoire… Refus définitif des parents : une jeune fille doit se marier, avoir des enfants, et « tenir » sa maison ! Dans le même temps, Guida fugue pour se marier en douce avec un jeune homme de bonne famille, ce qui n’est pas du goût de ses beaux parents qui rêvait pour leur fils d’un mariage plus en accord avec leur rang… La lune de miel est de courte durée car le joli mais peu courageux mari de Guida regagne le doré foyer familial en l’abandonnant enceinte de leur enfant … Se retrouvant mère célibataire, elle est reniée par ses parents, au grand désespoir d’Euridice… Guida vivra une existence sordide durant de longues années pour élever seule son fils… Dans ce laps de temps, Euridice est mariée à Antenor, jeune banquier aux dents longues qui lui apporte, certes,  un confort financier, mais aussi une vie trop bien rangée et ennuyeuse ! Deux enfants naissent et le tour de taille d’Euridice enfle, de façon délibérée,  pour éloigner son mari de ses charmes … Pas touche, deux enfants, ça suffit !!! Euridice s’ennuie dans cette vie monotone de mère au foyer, alors, elle se lance dans des projets pour meubler sa vie : la cuisine, tout d’abord, où elle excelle. Quand elle annonce à Antenor son projet de faire publier ses recettes qu’elle consigne soigneusement dans un cahier, celui-ci lui rit au nez… La couture ensuite, où là aussi elle fait des prouesses, si bien que toutes les femmes du quartier se bousculent pour faire tailler leurs robes chez elle. Échaudée par le mépris de son mari, elle ne lui dit rien de son activité, jusqu’à ce qu’il découvre l’existence de cet atelier clandestin sous son toit …Exit la couture ! C’est dans la littérature qu’elle comblera le vide de son existence en devenant une lectrice compulsive et en rédigeant, toujours en cachette, son « œuvre » tenue secrète et reflet de sa vie : « Histoire de l’invisibilité »…Martha Batalha, avec une tendresse communicative, signe avec ce premier roman les portraits de nos aïeules qui se sont battues pour garder la tête haute, malgré l’emprise omniprésente des hommes. Elle rend avec beaucoup de finesse et d’humour un hommage à ces femmes libres qui nous ont tracé la voie, en payant souvent un lourd tribut…La cause des femmes, où tout reste à faire dans bon nombre de pays , trouve un écho émouvant et militant par la grâce de la plume alerte, non dénuée d’humour et d’impertinence de cette auteur brésilienne, dont, sans aucun doute, on entendra parler. A lire absolument !!!

Les mille talents d’Euridice Gusmao de Martha Batalha (traduit du portugais par Diniz Galhos), Denoël, 2017 / 19,90€

 

 

 

Et si Kurt Cobain, avant de mettre fin à ses jours, s’était confié à un caméscope ? Quel message aurait-il laissé à la postérité ? C’est ce qu’a imaginé Laurent-David Samama dans cette biographie romancée sur l’icône du Grunge, leader du mythique groupe « Nirvana ». Pour se faire, Samama a fait un travail de recherche époustouflant, épluchant tout ce qui a pu être dit ou écrit sur Kurt, y compris par lui-même, à travers son journal intime, car l’homme était plutôt du genre taiseux… Par petites touches, il dessine une personnalité forte et attachante, le portrait d’un écorché vif, d’un idéaliste persuadé qu’un autre chemin était possible, loin du capitalisme (la goinfrerie) et des vies formatées à la manière des « petites boites » chantées par Graeme Allwright ou dans les textes de Neil Young qu’il admirait par-dessus-tout … Sa relation tumultueuse avec Courtney Love, la naissance de leur fille, ses addictions aux drogues, son ascension fulgurante (Nirvana n’aura vécu que cinq ans et produit trois CD et trois « live » …) , son perfectionnisme, ses colères, son humour, Samama part de faits réels pour nous livrer son ressenti qui, à mes yeux, sonne juste…A sa lecture, on se plait à penser que Kurt aurait pu, a peut-être eu réellement ces pensées et états d’âme … Cobain a rejoint le club des 27 comme Hendrix, Joplin ou Morrison l’avaient fait avant lui. Le club de ceux qui ont brûlé leur vie par tous les bouts, qui avaient peut-être, sans doute, trop de talent pour supporter la médiocrité, y compris la leur… Bel hommage, cohérent et sensible…

Kurt de Laurent-David Samama, Plon, 2017 / 15,90€

 

 

 

La place des Vosges … C’est là que Michel Braudeau a vécu à la fin des années 60 dans un appartement qu’il partageait en colocation. Une période libre qu’il nous dévoile, sous forme de récit, à travers ses propres expériences et ses rencontres. Sans chercher à se donner le « beau rôle », Braudeau se confie sur sa vie intime et publique de ce temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître. Une époque où tout était encore possible et où les gens jouissaient de la vie sans se prendre la tête, consommaient de l’alcool sans modération, du LSD en toute inconscience et pratiquaient l’amour libre … Celle où l’on pouvait partir à l’autre bout du monde avec trois sous en poche… Autre temps, autres mœurs !  Au fil des pages, on se balade au bras de Braudeau, croisant des personnages de légende (Cayrol, Barthes, Bizot, Lacan…), mais aussi des « sales types » comme Jean Edern Hallier (le borgne, comme il le surnommait, avait tenté de faire assassiner Braudeau pensant qu’il entretenait des relations intimes avec sa femme). On se retrouve face à Williams Burroughs pour une interview (« il avait autant de bienveillance dans le regard qu’un dentiste nazi » dixit Braudeau !) ou devant une scène où se produit Bowie… On y parle de littérature, d’amour et d’amitié, on se prend une leçon d’histoire à l’échelle d’une vie humaine, celle d’un homme qui se livre avec honnêteté pour nous décrire une époque révolue, qui, si elle n’était pas parfaite, était certainement beaucoup plus créatrice que la nôtre, grâce aux libertés qu’elle défendait. Un témoignage comme une carte postale sépia …

Place des Vosges de Michel Braudeau, Seuil, 2017 / 16€

 

Christine Le Garrec

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