Arts et essais ! N°26

Pour célébrer la commémoration des cent ans de la révolution russe, je vous propose une série d’ouvrages où la révolte gronde ! Le superbe ouvrage de Iegor Gran richement illustré  de vignettes arborant les slogans en URSS à l’époque du communisme, un ouvrage sur Bakounine, révolutionnaire hors normes, et le livre de Régis Huleux sur le combat syndical de Maurice Lourdez dans les années 70. De bonnes piqûres de rappel ! Pour conclure, la BD reportage du procès de Maurice Papon qui, illustrée des dessins extraordinaires de vérité de Riss, apporte un témoignage unique sur ce procès qui a fait grand bruit (il n’y a pas si longtemps…) et un ouvrage sur Darwin à la portée de tous pour (re)découvrir en toute simplicité sa théorie qui a bouleversé le monde de la science ! Rêvez plus vite… Et plus loin !!!

 

 

 

Le grand-père de Iegor Gran (Donat Evguéniévitch Siniavski) se définissait comme « socialiste révolutionnaire de gauche ». Une définition peu prisée par Staline qui le fit arrêter en 1951 pour « espionnage à la solde des USA » (il avait distribué de l’aide alimentaire américaine aux affamés…) Donat parvint à prouver son innocence mais écopa malgré tout de cinq ans d’exil en Russie Méridionale… C’est en se penchant sur les archives de son grand-père que Iegor Gran découvrit plusieurs centaines de documents arborant des slogans de propagande à la gloire du communisme. « vignettes de collecte » au profit des victimes de la guerre, des invalides ou des malades, des enfants vagabonds (quatre millions au lendemain de la guerre civile…), de l’armement, des transports, pour la construction de routes, pour l’aviation militaire, timbres de cotisation aux multitudes institutions… Le peuple russe n’avait d’autre choix que de les acquérir sous peine de se montrer suspect au regard (partout présent) des autorités. Les recettes de ces quêtes organisées par les institutions (des impôts déguisés) allaient bien entendu directement dans les caisses de l’état et nul ne pouvait y échapper (dans la rue, à domicile, dans les administrations…) A travers ces documents issus de la collection privée de Iegor Gran, c’est toute l’histoire de la Russie d’après la révolution jusqu’à 1935 qui se déploie sous nos yeux, mettant en lumière ce climat oppressant et obsédant généré par une propagande omniprésente sur les murs, les ondes, la presse, les écrans de cinéma et jusque dans les salles de classe pour bien imprégner les jeunes esprits… Ce superbe ouvrage, d’une richesse iconographique incroyable, avec l’aide précieuse de François-Xavier Nérard (spécialiste d’histoire sociale de l’union soviétique) nous en offre un édifiant témoignage !

Rêve plus vite camarade ! L’industrie du slogan en URSS de 1918 à 1935 de Iegor Gran et François-Xavier Nérard, Les Échappés, 2017 / 34€

 

 

 

On ne peut imaginer homme plus libre et plus déterminé à défendre ses convictions que Bakounine ! Né en Russie en 1814, ce géant autant par la taille que par la pensée, a passé sa vie entière a combattre l’autorité sous toutes ses formes. Créateur d’une doctrine de révolution universelle, théoricien de l’anarchisme et fondateur du socialisme libertaire, Bakounine était encore et surtout un chef charismatique qui, le premier, a engagé les soldats et les paysans russes à se soulever contre le tsar, ce qui lui a valu six ans de forteresse puis une déportation en Sibérie d’où il réussira à s’évader, par bateau, jusqu’à San Francisco et New-York. Mais Bakounine n’a pas mené ses combats qu’en Russie, il était partout où la révolution grondait, dans toute l’Europe ! Il a notamment participé à la révolution de 1848 à Paris (résidant en Belgique, comme les trains étaient bloqués en direction de la France, il est venu à pied !) Publié en 1938, cet ouvrage de référence a été rédigé par Hanns-Erich Kaminski, écrivain allemand libertaire et journaliste anti-nazi qui s’est rapproché des milieux anarchistes après avoir quitté l’Allemagne pour Paris en 1933 . Kaminski, à travers cette biographie exhaustive, retrace avec justesse le parcours d’un homme exalté qui a fait de la révolte au service des opprimés son unique raison de vivre… « Mort en pauvre, enterré dans la terre d’exil, il lègue à la postérité un nom, une doctrine, une légende, un exemple et un espoir… » Passionnant !

Bakounine : la vie d’un révolutionnaire de Hanns-Erich Kaminski, La Table Ronde, 2017 / 8,70€

 

 

 

Régis Huleux, ancien journaliste à « L’humanité » retrace à travers cet ouvrage le parcours de Maurice Lourdez, charismatique responsable CGT du syndicat du livre, qui a marqué son temps par ses actions combatives et ne manquant pas d’inventivité, lors des luttes des ouvriers du livre du « Parisien Libéré » entre 1975 et 1977. Des luttes pacifistes qui ont mis « les rieurs de leur côté » par des actions d’éclat hors du commun: occupations de ministères et de monuments parisiens, de plateaux télé et radio mais aussi (plus original et marquant les esprits)… Du paquebot France ! Véhicules syndicaux dans la caravane du tour de France et manifestation monstre le jour de son arrivée sur les Champs Élysées, confiscation de six mille fusils à la manufacture de Manufrance (jamais utilisés) ou encore manifestations dans le tunnel sous la Manche alors en construction, toutes ces actions ont été réprimées violemment par les pouvoirs politiques de l’époque donnant carte blanche à la police pour les faire cesser (avec ce que cela suppose de violence…). C’est à un cours de l’histoire syndicale et populaire que nous convie Régis Huleux, nous remettant en mémoire l’époque où les ouvriers et ouvrières, pour défendre la légitimité de leur emploi, n’hésitaient pas à retrousser leurs manches et à se mouiller physiquement pour eux et pour leurs camarades… Car l’histoire de ces luttes est aussi une histoire de solidarité… Des mots aujourd’hui enfouis sous la peur et l’individualisme galopant… Un exemple fort, à méditer … Et certainement à suivre !

Maurice Lourdez : une certaine stratégie ouvrière de Régis Huleux, Le Temps des Cerises, 2017 / 15€

 

 

 

Six mois de procès et quatre-vingt quinze audiences pour juger de la complicité de crimes contre l’humanité dont Maurice Papon, qui fut secrétaire général de la préfecture de Bordeaux où furent déportés plus de mille six cents juifs, est présumé responsable… Le procès de Maurice Papon s’est déroulé entre octobre 1997 et avril 1998, soit plus de cinquante ans après les faits qui lui sont reprochés. Ce procès (unique pour un tel  motif à l’encontre d’un fonctionnaire de Vichy) a fait la une des journaux de l’époque pendant de longs mois, suscitant une émotion particulièrement vive dans l’opinion publique. Papon avait à l’époque quatre-vingt sept ans et les témoins appelés à la barre étaient sensiblement du même âge que lui. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour le juger ? Et pourquoi cet homme controversé a-t-il fait ensuite pareille carrière politique ? Il fut tout de même préfet de Corse, de Constantine, puis de Paris (mis en cause sur les évènements dramatiques du métro Charonne (où de nombreux manifestants algériens furent battus à mort par la police) puis ministre du budget du gouvernement Barre sous Giscard…  Les avocats de Papon ont eu bien du mal à défendre ce « client » arrogant et cynique qui s’empêtrait dans sa morgue et ses contradictions, regardant sa montre, lisant ou dessinant pendant les témoignages poignants des familles ayant perdu leurs proches dans les rafles organisés par lui dans cette terrible période. Il ne savait rien du sort de ces malheureux ? Pourtant la presse en parlait déjà en 1938 ! (Match, Fraternité, Franc-tireur, J’accuse, Combat, Le Populaire…) et il a même été trouvé dans les archives de Vichy une dépêche de l’agence TASS dénonçant l’extermination dans les camps…. Riss a assisté à la totalité des débats et « croqué » avec une justesse incroyable les expressions des différents protagonistes, nous offrant un témoignage brut et une approche émotionnelle directe de ce procès historique mais pas tout à fait exemplaire … La cour ne retiendra pas la complicité d’assassinat contre Papon, le condamnant uniquement à dix ans de réclusion et à la privation de ses droits civiques… Il ne passera que cinq ans en prison, et mourra cinq ans plus tard… Dans son lit… Cet ouvrage, déjà édité il y a une vingtaine d’années par Charlie Hebdo dans un hors série, est réédité aujourd’hui par les éditions des Échappés, enrichi de quatre cents dessins inédits de Riss. Une leçon d’histoire nécessaire entre colère et nausée…

Le procès Papon : un fonctionnaire de Vichy au service de la Shoah de Riss, Les Échappés, 2017 / 26€

 

 

 

« L’origine des espèces »… Si on a tous entendu parler de l’ouvrage fondateur de Charles Darwin, combien d’entre nous l’ont lu dans son intégralité ? Soyons honnêtes ! Cette œuvre mondialement connue, mais terriblement datée et de lecture fastidieuse, est très peu lue de nos jours ! En partant de ce postulat, l’ouvrage que je vous présente aujourd’hui, magnifiquement illustré par Georgia Noël Wolinski (petite fille de Georges Wolinski… Bon  sang ne saurait mentir, quel talent !), reprend l’essentiel de la théorie de Darwin dans son texte intégral, mais condense en quatre chapitres (sur les treize d’origine) les bases de sa théorie. Tout en respectant bien sûr sa pensée, son raisonnement et son style, il en extrait la substantifique moelle, en allant à l’essentiel, sans nous faire bailler d’ennui (j’ai testé pour vous !) Darwin a bâti sa théorie sur l’observation, le raisonnement et l’intuition pour affirmer que « l’homme n’est que le résultat de multiples mutations et descend d’un lointain ancêtre qu’il partage avec les singes ». Cette théorie a suscité bien des polémiques et des remous à l’époque de sa parution en 1859, notamment auprès des religieux dont la seule explication plausible à la création de l’homme venait de la main de Dieu ! (aujourd’hui encore, les plus rigides (qu’ils soient catholiques ou musulmans) condamnent sa théorie évolutionniste). La communauté scientifique a rendu par la suite justice à Darwin en confirmant la plupart de ses hypothèses (étayées aujourd’hui, entre autre, grâce à la génétique). Une biographie (courte mais exhaustive) conclut cet ouvrage, nous présentant un homme intelligent et attachant, qui, malgré ses propres croyances (il était catholique) est allé jusqu’‘au bout de son raisonnement, sans faillir… Ce bel ouvrage  de vulgarisation nous permet enfin de nous approprier un texte réservé jusque là principalement aux intellectuels et scientifiques !

Darwin : une origine des espèces, illustré par Georgia Noël Wolinski, Le Chêne, 2017 / 14,90€

 

Christine Le Garrec

 

 

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