Papiers à bulles ! N°25

Avec cette nouvelle sélection,  je vous propose d’embarquer pour un voyage en bateau au large de Brest en compagnie de Belin et Costès, et pour un tour de Belgique à bicyclette (et sans Paulette) sur le porte-bagages de Monsieur Iou ! Vous en voulez encore ? Du bien sombre vous attend avec « le sculpteur » de Scott McCloud où un artiste en mal d’inspiration signe un pacte avec la mort… Tendresse et émotion vont vous secouer à la lecture de la bouleversante BD « Sous les bouclettes » où Maléka rend un vibrant hommage à Gudule, sa maman, hélas disparue… Un peu de légèreté (en apparence !) ? Justin Wong vous dépeint avec humour le quotidien d’un chômeur qui ne manque pas d’imagination… Un peu de littérature classique ? Lucie Durbiano remet au goût du jour le roman de Colette « Claudine à l’école » dans une excellente adaptation… « Unlovable » vous entraîne enfin dans une immersion au coeur de l’Amérique des années 80 à travers le journal intime d’une « divine » lycéenne rondouillarde et complexée, traitée comme un punching-ball émotionnel par ses congénères… Et c’est… so cute !  Bonnes lectures à toutes et à tous !

 

 

 

Un journal intime, normalement, c’est top secret. Surtout quand il révèle les faiblesses, complexes et fantasmes impossibles à assouvir d’une jeune fille au physique ingrat, à l’âge du même nom ! Celui de Tammy Pearce nous plonge dans l’Amérique des années 80 au cœur des relations désastreuses d’une ado « unlovable » (sans l’once d’une miette (de thon) de séduction) avec son entourage. Ronde et pas franchement jolie, Tammy se donne pourtant un mal fou pour attirer le regard des garçons, et surtout celui de Ken, un fan des « Smiths », dont elle est follement amoureuse et qui ne la calcule pas le moins du monde… Ses copains de lycée la méprisent et l’utilisent, telle Kimberly, le « canon » du groupe, véritable garce dont l’adjectif de « meilleure » amie est largement surévalué par la malheureuse Tammy qui éprouve pour elle une fidélité de chien battu … Amoureuse éconduite, amie trahie, notre boutonneuse (et poilue) se trimballe par-dessus le marché une mère prof et un petit frère particulièrement pénible… Chienne de vie ! Présentés dans un joli coffret (collector !), ces cinq mini carnets façon « comics » illustrés de dessins expressifs et réalistes à l’encre noire, nous plongent avec un humour « teenager » irrésistible dans l’ambiance des 80’s, avec ses looks improbables (brushing rococos, caleçons moulants flashy, épaulettes et maquillage outrancier) sa bande son et ses super héros ringards de l’époque (Robocop, Rocky et autres Crocodile Dundee) avec une savoureuse délectation ! Pour ma part, vu son côté très « visuel » et fichtrement évocateur, je verrais bien  « Unlovable ou les jeux cruels de l’amour quand on n’a pas le physique d’une Pom-Pom girl » adapté au cinéma ! Un peu de zique pour se mettre dans l’ambiance ? Cliquer ici pour découvrir la mixtape de Tammy Pierce !

Unlovable d’Esther Pearl Watson, Misma, 2018 / 22€

 

 

 

 

 

Après quinze ans de bons et loyaux services, Butt est licencié de sa boîte du jour au lendemain. Que faire de toute cette liberté retrouvée ? Glander, lire, jouer aux jeux vidéos, mater des séries sur son canap’, découvrir sa ville… Et dormiiiiiir ! Les jours s’écoulent dans une douce et paresseuse procrastination oubliée depuis fort longtemps et des idées farfelues traversent le cerveau alangui de Butt, comme créer un groupe Facebook (« Je bosse pas »), redessiner les plans de sa ville pour en faire un lieu idéal, ou encore se fringuer en winner et faire semblant de se rendre au boulot ! Autant de jeux et de comédies qui régalent (et occupent) ce désormais spectateur de la vie active ! Une période propice aussi pour se poser les bonnes questions sur la valeur et l’utilité du travail… Entre fiction et autobiographie, Justin Wong retrace le quotidien d’un trentenaire « geek » déconnecté d’une société en fin de parcours, avec un humour décalé à la « Big Lebowski ». Minimaliste, le graphisme de cette BD utilise tous les codes de l’informatique (émoticônes, organigrammes, boutons à cliquer…) dans un design original aussi surprenant qu’accrocheur ! Journal d’un glandeur et éloge de la paresse, « Je préférerais ne pas » souligne mine de rien avec profondeur les failles d’un système défaillant et  ouvre les portes à une réflexion où le travail n’est pas synonyme de réussite et encore moins d’épanouissement personnel, avec un humour jouissif et politiquement incorrect !

Je préférerais ne pas de Justin Wong, Rue de l’échiquier, 2018 / 19,90€

 

 

 

 

 

Comme la plupart des gens, Monsieur Iou ne connaît pas vraiment son pays : s’il a bourlingué de par le monde, la Belgique reste pour lui un territoire inexploré… Fan de vélo (et d’Eddy Merckx !), il décide d’entreprendre un périple à travers le plat pays (qui se révélera bien moins plat qu’on ne le dit !) par petites tranches et au rythme de ses tours de roues, afin de découvrir une Belgique inédite sous d’autres angles, bien loin de l’imagerie des cartes postales. Au cours de ses balades, Monsieur Iou prendra le temps de contempler les paysages, de rencontrer les gens, de participer à la vie locale, de goûter ses spécialités gastronomiques (et ses bières !) et même de se perdre en prenant les chemins de traverse, égarement qui conduit souvent à de belles découvertes… que ne permettrait certainement pas le même itinéraire en voiture ! C’est cette expérience qu’il nous fait partager avec ce carnet de voyage au dessin simple et expressif, coloré aux couleurs du drapeau belge, qui nous immerge dans une ambiance chaleureuse, parsemée d’anecdotes savoureuses : un éloge de la lenteur qui donne envie de sortir la tête du guidon, d’enfourcher sa « petite reine » pour de longues virées aventureuses, nez au vent et sans se presser !

Le tour de Belgique de Monsieur Iou, Rue de l’échiquier, 2018 / 16,90€

 

 

 

 

 

Le « Bourdon » est un navire réputé dans la rade de Brest : remorqueur de bateaux en perdition, ce « Saint-bernard » des mers a sauvé des centaines de cargos à la dérive d’un naufrage certain. Jonathan, jeune officier de la marine marchande, arrive de Marseille pour embarquer à son bord et son premier contact avec l’équipage, composé d’hommes rugueux et d’un bosco du genre irascible, le met tout de suite dans l’ambiance : des heures d’ennui et d’attente vont être son lot quotidien dans une atmosphère tendue… Jusqu’au moment où un navire au large semble en difficulté et que son commandant refuse le remorquage : Jonathan découvre alors à son bord un équipage cosmopolite qui ne demande qu’à débarquer en France pour demander asile… A travers cette bande dessinée au graphisme élégant et réaliste, Costès et Belin nous font le récit du quotidien à bord d’un remorqueur, soulignant tous les enjeux économiques et la corruption y afférant :  on y découvre les lois et les magouilles d’un marché que naïvement, on ne soupçonnait pas (du moins… moi !). Tous deux marins, ils nous dépeignent un milieu qu’ils connaissent bien et nous plongent dans un suspense haletant dans la réalité de ces loups de mer aux caractères bien trempés, mettant en lumière leur fraternité et leur solidarité sans lesquelles ce métier ne serait tout simplement pas possible à exercer… Un docu-fiction au goût d’embruns et d’air du large ! Vivifiant !

Fortune de mer de Clément Belin et Costès, Futuropolis, 2018 / 20€

 

 

 

 

David Smith était un sculpteur prometteur, mais, après des débuts fulgurants et une reconnaissance dans le domaine de l’art, il a perdu peu à peu toute inspiration. Sans le sou, il broie du noir et fait le bilan de sa vie, bien sombre et cernée par des deuils terribles (ses parents, puis sa soeur)… Un soir, alors qu’il noyait ses idées noires dans un verre au fond d’un bar, il voit débarquer son vieil oncle Harry. Or, celui-ci est décédé quelques années auparavant… C’est donc la Mort qu’il a en face de lui et celle-ci, sous les traits rassurants du vieil homme aimé, lui propose un pacte : il lui offre la liberté et le don pour sculpter toutes la matières qu’il veut, à mains nues. En contrepartie, il lui prendra sa vie au bout de 200 jours… Sous l’emprise de l’alcool et conquis par l’idée de créer à nouveau et dans des conditions rêvées, David accepte et se lance dès le lendemain dans la création d’extravagantes sculptures, bien trop étranges et innovantes pour convaincre ses pairs… Peu à peu, il perd le goût de sculpter, hanté par le compte à rebours vers sa mort programmée, jusqu’au jour où il rencontre Meg, une jeune comédienne, dont il tombe éperdument amoureux… Scott McCloud revisite le mythe de Faust dans ce roman graphique aux illustrations hyperréalistes, dans une palette de noirs rehaussés de bleu qui contribuent à instaurer une atmosphère glaçante à ce récit sombre, en forme de réflexion sur la vie et sur l’acte de créer. Entre romance et fantastique, à travers les états d’âme de David, Scott McCloud nous embarque dans les méandres de la création : pourquoi créer et pour qui ? L’art est-il un moyen pour s’exprimer ou pour se montrer ? Et à quel prix ? En bonus, un long entretien de McCloud sur la genèse de son travail vous est proposé en prélude de ce pavé de près de 500 pages aussi intense que captivant !

Le sculpteur de Scott McCloud, Rue de Sèvres, 2018 / 25€

 

 

 

 

L’humour et la verve de Gudule ont révolutionné la littérature jeunesse : elle lui a apporté un vent frais et nouveau, n’hésitant pas à user de “gros mots” dans un genre qui était jusque là plutôt mièvre et policé… Les auteurs d’aujourd’hui lui doivent beaucoup. Elle leur a permis de se « lâcher » dans leur liberté d’écriture et il est évident que cette modernité a donné le goût de lire à plusieurs générations de jeunes lecteurs… Mais qui était Gudule dans la vie de tous les jours ? Une battante, une révoltée, une amoureuse, une mère, une femme qui a dévoré la vie avec un optimisme contagieux qu’elle a transmis à ses enfants avec qui elle partageait une relation fusionnelle, légère et heureuse. Gudule a succombé à une tumeur au cerveau, il y a quelques années, et son « Guillaume » comme elle le nommait pour mieux l’appréhender et le combattre, a fini par avoir le dernier mot… C’est ce combat que relate sa fille, Mélaka, dans ce roman graphique extrêmement émouvant où elle exorcise sa souffrance devant le déclin et la mort annoncée de sa mère adorée, qu’elle a soutenue jusqu’à son dernier souffle… Le quotidien qu’elle dépeint est une véritable descente aux enfers que tous ceux qui ont vécu la maladie d’un proche connaissent bien : la peur, le désarroi, le déni, les moments d’abattement et les moments de répit qui sont autant de leurres et de fausses espérances… Réaliste et tendre, « Sous les bouclettes » est une plongée dans l’intimité et dans la force d’amour d’une famille qui se dévoile avec pudeur et justesse, mais c’est aussi un double hommage : Mélaka a recueilli bon nombre d’anecdotes que Gudule lui avait confiées, des moments drôles et légers qui dessinent le portrait d’une femme aussi rieuse que gaffeuse, qu’elle a mis en mots et en images comme un contrepoids au terrible déclin de sa mère. « Sous les bouclettes » met un point final  à une existence bien remplie avec une tendresse et une nostalgie qui vous prend aux tripes : Mélaka, avec cette « BD thérapie » a évacué sa douleur et nous aide à surmonter les nôtres.  Poignant  mais aussi magnifiquement juste…

Sous les bouclettes de Gudule et Mélaka, Delcourt, 2018 / 18,95€

 

 

 

 

Claudine a 15 ans et s’apprête à passer en fin d’année les épreuves du brevet. Mais ce ne sont pas vraiment ses études qui la préoccupent ! Son père, homme de sciences préoccupé par ses travaux et mal remis du décès de son épouse, lui laisse une totale liberté… Aussi jolie que rebelle et effrontée, Claudine attire déjà les regards des hommes, mais elle n’est guère sensible à leurs avances : la nouvelle institutrice, par contre, fait battre son cœur ! Elle réussit à obtenir des cours particuliers avec elle au grand dam de la directrice qui a également des vues sur la jeune ingénue… En partie autobiographique, le roman éponyme de Colette souleva un scandale à sa sortie : parler aussi ouvertement de bisexualité et d’homosexualité n’était pas vraiment bien vu au début du 20ème siècle… Et furieusement moderne ! Avec humour et légèreté, Lucie Durbiano nous offre avec cette BD une adaptation très réussie de cet incontournable classique de la littérature, en restituant à merveille l’univers sensuel et doublé de fraîcheur de  Colette. Son trait rond et stylisé, faussement naïf, et les couleurs particulièrement bien adaptées au sujet (en collaboration avec Jeanne Balas, superbe travail !) nous plongent avec délices dans le charme désuet de de l’époque. Un roman graphique parfait pour redécouvrir l’œuvre de Colette… et pour  la faire découvrir à vos ados !

Claudine à l’école (d’après Colette) par Lucie Durbiano, Gallimard BD, 2018 / 20€

 

 

Christine Le Garrec

 

 

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