Histoire(s) de lire… N°34

Je vous propose aujourd’hui un pêle-mêle d’émotions diverses, des histoire(s) de lire qui vous feront rire et sourire, parfois verser une larme, ou vous remueront jusqu’au tréfonds de l’âme… Dans cette dernière catégorie, Daniel Pennac m’a bouleversée avec son cri d’amour envers son frère disparu et tant aimé… Robert Olen Butler, entre secrets de famille et guerre du Vietnam nous offre une réflexion brillante sur la filiation, le remords et la culpabilité… Le goût sucré des souvenirs de Beate Teresa Hanika nous laisse quant à lui le goût amer d’une autre guerre qui continue à faire des dégâts dans l’esprit de ses survivants… Un peu de légèreté maintenant avec un atelier des souvenirs en forme de feel good et avec le monde délicieusement surréaliste d’un jeune homme et de son poisson nommé Contumace… Quant à la pépite de David Toscana qui revisite l’évangile avec jubilation, c’est une inestimable révélation… Alléluia ! Bonnes lectures à toutes et à tous !!!

 

 

 

Il est né le divin enfant ! Les rois mages, après s’être paumés dans le désert à la recherche du sauveur de l’humanité, remballent or, myrrhe et encens (euh… Ils ont dû en vendre un peu pour financer leur long voyage !) quand ils découvrent que le Jésus tant attendu est une fille, prénommée du doux nom d’Emmanuelle ! Joseph (déjà un peu le cocu de l’histoire avec cette fausse paternité) tire la tronche en voyant cette petite fortune lui passer sous le nez… Quant à Dieu, déjà doté  d’un caractère peu commode, il est fou de rage à l’annonce de la boulette de cet incapable d’ange Gabriel ! Il le somme de retenter la fécondation miraculeuse, et cette fois-ci avec un résultat proche de ses désirs ! Hélas, Gabriel foire une fois de plus et voilà Dieu flanqué de deux gosses : une fille (totalement inutile !) et un garçon immatériel, pas franchement doué lui aussi, qui se plante à chaque fois qu’il tente une sortie sur terre… Pendant ce temps, Joseph essaie de faire passer son fils Jacob (le « forcément » demi-frère cadet d’Emmanuelle !) pour le Messie, afin de redorer son blason et sa réputation : mais ce dernier, qui prend le surnom de Jésus, n’arrive pas à la cheville de sa divine sœur qui fait des miracles comme elle respire… Fans de bulles papales et de textes sacrés, vous allez crier au blasphème ! Les athées et autres mécréants de mon espèce, vous allez vous régaler avec ce roman irrévérencieux et décalé qui joue avec talent et humour sur la notion de sacré, dans cette parodie jubilatoire des textes fondateurs, à la sauce mexicaine épicée de Toscana !  Imaginez un Dieu pas si puissant que ça, capricieux et jaloux des poètes grecs, qui organise des soirées littéraires pour tester son talent auprès des anges… Un Joseph, mendiant et lépreux qui se fait chasser par Marie (sa « fille » qui guérit tous les lépreux de la région n’a pas réussi à le guérir !)… Un ange Gabriel qui finit poivrot au fond d’une taverne, les pieds sur Terre et les ailes coupées pour incompétence, et une « Christe « , en fille rebelle et libre (mariée platoniquement, par souci de convenance, au Gabriel déchu) ! David Toscana, qui n’en n’est pas à son coup d’essai (c’est son quatrième roman chez Zulma), signe avec « Evangelia » (qui veut dire bonne nouvelle, en grec !) une réécriture des évangiles délicieusement farfelue (mais néanmoins dûment documentée!), posant mine de rien la question de la croyance en Dieu, basée sur des textes aussi fantaisistes, qu’il démonte avec un évident plaisir ! Hé, Terry Gilliam… Si tu es en peine de scénario, en voilà un parfait pour toi, dans la droite lignée des désopilants Monty Python ! Énorme coup de cœur !!!

Evangelia de David Toscana (traduit de l’espagnol (Mexique) par Inès Itrocaso), Zulma, 2018 /22,50€

 

 

 

Un jeune homme vit seul dans son petit appartement avec pour seule compagnie un poisson rouge, nommé contumace. Son seul contact avec l’extérieur ? L’appel téléphonique de ses parents, chaque mardi et samedi, à 19H pétantes, et ses sorties au club de scrabble où il est le champion incontestable et incontesté… Doté d’une mémoire d’éléphant et de facultés intellectuelles hors du commun, ce clone de « Rain Man » est totalement coupé du monde qui l’entoure : ses journées se résument à s’entraîner pour les futurs tournois de scrabble, et à nourrir Contumace de courgettes bouillies (il adore ça). Cette vie, réglée comme un métronome bien huilé, se trouve chamboulée lorsqu’il découvre un beau matin la Joconde dans son salon.. Le monde entier ne parle que du vol du célèbre tableau et celui-ci atterrit chez lui ! Il se demande d’ailleurs pourquoi elle suscite un tel intérêt… Elle est moche avec son regard torve (l’œil de Contumace semble bien plus vif), sa mine pâle (anémie ?) et son sourire qui n’est pas des plus franc ! Que faire ? La ramener au Louvre ? On le prendra pour le voleur ! Comme ce n’est bien évidemment pas lui, qui a pu s’emparer du tableau et le déposer chez lui ? La doyenne du club de scrabble pour se venger de ses succès ? La voisine, madame Frontigny ? Pour elle, cela ne doit pas être mission impossible de s’introduire chez lui, d’autant plus qu’elle connaît fort bien son emploi du temps réglé comme du papier à musique ! Ses parents ? Ce ne sont pas eux les coupables, il leur a posé la question ! Une chose est sûre, il ne peut pas garder cet encombrant tableau ! Après avoir tenté, sans succès, de s’en débarrasser par le biais d’une petite annonce (savoureuse, l’annonce !), il décide de rencontrer le directeur du musée du Prado, à Madrid, pour le convaincre d’adopter la célèbre madone : son musée en possèdant une pâle copie, celui-ci devrait se réjouir d’exposer l’original… Ce journal d’un jeune homme (dé)rangé est un bijou d’humour surréaliste, totalement déroutant ! Il faut se laisser aller à sa poésie qui côtoie l’absurde  pour le savourer pleinement… Et si on entre en immersion dans son univers inventif et pétillant, on en ressort lavé de tous ses soucis ! Cartésiens s’abstenir !

Ma vie avec Contumace de Jean-Pierre Brouillaud, Buchet Chastel, 2018 /14€

 

 

 

Quand Alice hérite de la maison de sa grand-mère, dans la Meuse, elle décide de retourner à ses racines et de quitter sa vie parisienne qui ne lui apporte guère de satisfaction. Ses études en sociologie ne l’ont menée nulle part et, en jeune fille sage et studieuse, le nez toujours plongé dans ses bouquins, elle n’a cultivé aucune relation amicale et encore moins sentimentale, en dehors d’un amour jamais avoué et resté en suspens… Comme il faut bien vivre et qu’elle en a assez d’être dépendante de ses parents, elle se lance dans l’animation d’ateliers d’écriture, au sein de deux maisons de retraite, et sa petite entreprise, en l’ouvrant au monde, va la combler sur tous les plans ! Une belle amitié avec Chloé, une jeune collègue pleine de vie et d’enthousiasme, va la faire s’épanouir de jour en jour… et sa relation avec les pépés et mémés de ses ateliers va jeter aux orties tous les clichés en vigueur sur les 3ème et 4ème âge ! Elle va s’attacher chaque jour davantage à « ses ancêtres » ronchons, poètes, nostalgiques ou rigolos qui feront remonter à la surface leurs souvenirs enfouis, au cours des exercices qu’elle leur propose… Mais ces filous, eux aussi heureux de cette rencontre qui meuble leurs jours sans saveur, vont commencer à fomenter un plan pour trouver un amoureux à cette jeune femme bien trop solitaire à leur goût… Et pourquoi pas cet amoureux transi qui a disparu dans la nature ? Les voilà partis sur une enquête de la plus haute importance… Pour le bonheur d’Alice ! Anne Idoux-Thivet, avec son « Atelier des souvenirs »  nous offre un « feel good » délicat, saupoudré d’humour et de sensibilité. Bien sûr, le monde chaleureux et les happy end qu’elle nous décrit peuvent paraître totalement illusoires dans notre société égoïste et repliée sur elle-même… Mais justement ! Il suffit parfois d’un peu de bonne volonté et d’une bonne dose d’empathie pour embellir la vie de ceux qui nous entourent, et ça ce n’est pas utopique mais réalisable par toutes et tous ! Un roman sans prétention, à l’écriture fluide et agréable, qui fait du bien : et c’est déjà beaucoup !

L’atelier des souvenirs d’Anne Idoux-Thivet, Michel Lafon, 2018 /17,95€

 

 

 

Robert et son épouse, Darla, sont attablés au restaurant quand un pauvre bougre de SDF pénètre dans la salle, comptant ses maigres pièces pour s’offrir de quoi se restaurer. Robert, troublé par son allure « d’ancien du Vietnam», lui offre son repas et engage conversation avec lui : Bob, puisque c’est ainsi qu’il se prénomme, n’a pas « fait » le Vietnam, mais une autre guerre, tout aussi douloureuse, durant son enfance martyrisée… Les deux hommes se croiseront à de multiples reprises, comme un mauvais présage… Pour l’heure, un appel de sa mère annonçant à Robert que son père est à l’agonie, fait resurgir en lui un flot de souvenirs qui le submerge… Ils ne sont d’ailleurs jamais bien loin ces souvenirs qui le hantent depuis plus de quarante ans… Depuis son engagement pour le Vietnam pour pouvoir choisir son affectation dans l’administration militaire, loin des combats, autant par conviction que pour briller aux yeux de son père, un homme froid et dur, ancien vétéran de la seconde guerre mondiale, pour qui sentiment rime avec faiblesse… Une guerre qu’il a vécu sans arme ni sang sur les mains jusqu’à cette terrible nuit de l’offensive Têt, où, pris de panique, il a tiré sur un homme, une simple silhouette dans le noir… Après toutes ces années, la question d’être un assassin, même par légitime défense, le taraude… Après cette terrible nuit, il a également perdu Lien, la femme dont il était éperdument amoureux…Une guerre qui a également provoqué un séisme dans sa propre famille, avec le départ de son jeune frère Jimmy, objecteur de conscience, qui s’est réfugié au Canada pour ne pas être mobilisé… Depuis, les deux frères ne se sont jamais revus ni parlé : la mort du père sera peut-être l’occasion pour eux de renouer ce fil interrompu depuis si longtemps… Liens du sang et secrets de famille, recherche de reconnaissance paternelle, honte et culpabilité face aux actes commis en temps de guerre…Dans un style dépouillé d’une grande délicatesse, Robert Olen Butler explore la complexité des rapports humains et sonde cette blessure qui a marqué toute une génération d’américains traumatisés par ce conflit que beaucoup d’entre eux ne voulaient pas. Un sujet récurrent dans l’œuvre de cet auteur magistral qui nous embarque cette fois dans un foisonnant dédale de destins qui se croisent, se mêlent et se défont, dans un texte savamment élaboré fait de flash back et d’introspection, digne d’un scénario du grand Altman…Brillant et poignant, du grand art.

L’appel du fleuve de Robert Olen Butler (roman traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Luc Piningre), Actes Sud 2018 /22€

 

 

 

Cinq ans séparait les deux frères et c’était bien la seule distance qui existait entre eux… Bernard, le grand frère protecteur qui maniait l’ironie aussi bien que le silence, celui à qui il doit son goût pour les belles lettres et l’envie de coucher des mots sur papier, celui qui l’a dans tous les sens du terme « élevé », ce frère adoré avec qui il jouait à se disputer, est mort… Un mot si dur que Daniel a encore du mal à l’intégrer… Une bête erreur médicale et le monde d’écroule… Daniel gardera en lui ce cri d’amour pendant des années avant de pouvoir trouver les mots et le ton, sans pathos, pour les délivrer. Et il se servira d’un subterfuge pour adoucir le toujours impensable et les questions en suspens : alterner ses souvenirs heureux et sa détresse face au manque avec un texte de Melville, « Bartleby », qu’il a monté, mis en scène et joué quelques mois après la mort de Bernard, un texte que le grand frère tant aimé lui avait fait découvrir et qui lui ressemblait sur bien des points… La lecture de ce texte court empreint de pudeur et de force, m’a totalement bouleversée, tant les mots m’ont offert en miroir mon propre désarroi… C’est ça la magie Pennac : quel que soit le sujet qu’il aborde, il touche direct la zone sensible et ses mots pourraient être les nôtres tant ils reflètent nos propres sensations… Mais ce sont décidément les siens et on ne peut que s’incliner devant tant de talent. Merci, monsieur Pennac, pour toutes celles et ceux à qui vous avez offert les mots à apposer sur leur douleur, merci infiniment…

Mon frère par Daniel Pennac, Gallimard, 2018 /15€

 

 

 

 

Sous le vieil abricotier, Elisabetta ressasse sa vie et ses souvenirs en compagnie de ses fantômes, Judith et Rahel, ses deux sœurs disparues à Auschwitz… Les années ont passé et Elisabetta est désormais une vieille dame… Cet abricotier, celui de son enfance, est son centre du monde et la confiture qu’elle confectionne chaque année avec ses fruits, sa madeleine de Proust : en humant son parfum, ses souvenirs d’enfance l’envahissent… Son insouciance, entourée de ses deux sœurs dont elle jalousait la beauté, de sa mère cantatrice et de son père médecin, s’est envolée quand toute sa famille fut arrêtée sous ses yeux par les SS…  Aujourd’hui, la vieille dame héberge sous son toit, au grand dam de ses sœurs, une jeune femme allemande, Pola, danseuse dans le corps de ballet de Vienne. Elle aussi a de sacrés comptes à régler avec son passé… Entre les deux femmes va se nouer une relation forte et hors du commun, entre résilience et pardon… Roman choral construit comme un puzzle un peu complexe, « Le goût sucré des souvenirs » , d’une écriture élégante et poétique, nous entraîne dans une histoire dans l’Histoire : On se perd, on retrouve ses repères au fil des méandres des destins entremêlés et douloureux de ces deux femmes meurtries… Sombre et traversé d’éclats de lumière, ce roman suscite toute une palette d’émotions…

Le goût sucré des souvenirs de Beate Teresa Hanika (traduit de l’allemand par Rose Labourie), Les Escales, 2018 /21.90€

 

Christine Le Garrec

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