Arts et essais ! N°37

Femmes, femmes, femmes ! Elles sont à l’honneur de cette sélection avec le recueil de chroniques de Rebecca Amsellem qui nous offre un condensé de l’histoire du féminisme, avec autant d’humour que de conviction, avec la biographie de Simone Veil signée par Jocelyne Sauvard qui retrace le destin de cette femme d’exception, et enfin avec la « biographie » romancée de Jeanne Devidal que nous propose Fabienne Juhel à travers un portrait littéraire et poétique de celle qu’on surnommait « La folle de Saint-Lunaire ». Un petit tour ensuite dans les années 30 et 40 en compagnie d’un clochard magnifique et artiste remarquable qui a marqué de son talent le monde de l’art, de la danse, du théâtre et de la mode de son époque. Enfin, le « Petit manuel de résistable contemporaine »de Cyril Dion nous dresse un constat écologique glaçant doublé de prévisions aussi catastrophiques que réalistes : il va falloir se remuer vite, et tous dans la même direction, pour éviter le pire… Réflexions intenses au programme de ce dernier « Arts et essais » ! Bonne fin de vacances à toutes et à tous !

 

 

 

Réchauffement climatique, fonte de la banquise (et plus grave mais programmé cependant, fonte du permafrost…), tornades et ouragans, inondations et incendies monstrueux, disparition de nombreuses espèces animales et végétales, déchets ingérables, pollution de l’air et de l’eau… La liste des catastrophes s’allonge d’année en année et les prévisions, dans un avenir proche, sont particulièrement alarmantes… On le sait tous. Mais que fait-on, comment agit-on pour enrayer cette fuite en avant qui pourrait signer l’extinction de l’humanité ? Selon Yves Cochet, « la période 2020/2050 sera la période la plus bouleversante qu’aura jamais vécu l’humanité en si peu de temps ». 2020, autant dire demain… N’est-il pas déjà trop tard ? Cyril Dion, poète et romancier, coréalisateur avec Mélanie Laurent du magnifique documentaire « Demain », cofondateur (avec Pierre Rabhi ) du mouvement « Colibris » et de la revue « Kaizen », s’est penché une fois de plus sur cette épée de Damoclès qui se rapproche dangereusement de nous tous, en faisant un bilan extrêmement documenté (et totalement flippant, mais hélas, réaliste…) sur la situation actuelle et comment elle risque d’évoluer vers le pire scénario (carrément anxiogène mais là encore, des plus probable) si nous ne changeons pas notre façon de penser et nos modes de vie dictés par notre « fiction » capitaliste qui ne jure que par cette fichue croissance, assassine pour les hommes et pour la planète. Nous sommes tous plus ou moins emprisonnés dans ces « architectures invisibles » et mortifères que sont l’argent, les écrans ou les lois, et nous consommons à outrance tout et n’importe quoi avec l’argent péniblement gagné sur notre temps de vie, sciant dans le même temps la branche sur laquelle nous sommes assis ! Individuellement, nous devrions tous faire notre part en résistant aux sirènes de la surconsommation et en faisant preuve de raison dans tous nos actes quotidiens… Mais pour que la situation s’améliore de façon probante, il faudrait que chaque jour cette prise de conscience s’empare de millions de gens… Or, il faut bien avouer que lanceurs d’alertes et mises en garde des spécialistes de tous poils qui s’échinent à nous ouvrir les yeux depuis des décennies, au vu des résultats actuels, n’ont fait que prêcher dans le désert… Alors, que faire ? Écrire une nouvelle fiction en inventant un autre modèle de société, plus juste et plus respectueux des hommes et de la planète qui les accueille, apprendre à faire ses propres choix en ne gobant plus comme des crétins ce que d’autres ont défini comme étant la norme, résister sur tous les fronts en tentant de mobiliser à la cause commune un maximum de gens autour de nous… La réflexion de Cyril Dion et les pistes qu’il nous propose à travers cet ouvrage méritent d’être expérimentées, plutôt que de continuer à faire les autruches avant que tout ne flambe… Il n’y a pas de remède miracle, évidemment, mais à nous tous d’apporter nos solutions et de faire notre part du travail, comme le colibri, en donnant l’exemple pour multiplier encore et encore les bonnes volontés. Vite. Avant que le ciel ne nous tombe sur la tête…   Il est plus que temps.

Petit manuel de résistance contemporaine par Cyril Dion, Actes Sud, 2018 /15€

 

 

 

 

En partant de sa conversion à la cause féministe (à la lecture des textes de Virginia Woolf et d’Erica Jong  et devant le personnage féminin de la pièce de théâtre de « La chambre d’Isabella »), Rebecca Amsellem (créatrice de la newsletter « Les glorieuses ») retrace les jalons qui l’ont menée à cette conscience politique qu’elle nous délivre avec un ton décalé parfaitement délicieux, en vingt chroniques inédites, puisées dans ses expériences et souvenirs personnels et ponctuées de références culturelles et de citations de femmes qui ont marqué l’histoire. Alors, où en est la cause féministe au XXIème siècle ? Même si les femmes ont parcouru bien du chemin au fil des siècles (parsemé de reculs, il faut bien le dire !), les chiffres parlent d’eux-mêmes et on est très loin de l’égalité promise par les politiques de tous bords. Quant aux mentalités, si elles ont évolué, on est encore à des années lumière d’un vrai rapport équitable entre hommes et femmes dans nos sociétés, quelles qu’elles soient ! Le modèle de la superwoman qu’on nous offre aujourd’hui en exemple, mère parfaite, femme d’intérieur, sportive et mince, performante au lit et indépendante financièrement, a remplacé la potiche « sois belle et tais-toi » d’hier, utérus sur pattes soumise aux volontés de  l’Homme tout puissant. Pas sûr que ce soit mieux, vu la culpabilité des femmes qui ne se sentent jamais vraiment à leur place et à la hauteur de ce qu’on attend d’elles, autant dans leur vie privée que professionnelle, face aux mâles dominants qui se font un malin plaisir à traquer leur moindre faille ! Mal représentée dans la société, sous-payée, objet de harcèlement et d’agressions en tous genres, jugée sur ses apparences, la femme d’aujourd’hui doit encore sans cesse batailler pour obtenir des droits et se faire entendre des hommes, pour qui elles restent (pour beaucoup , du moins) des petits êtres fragiles et inférieurs à protéger ou (ET !) à exploiter…Grandes figures féminines (Louise Michel, Nina Simone, Angela Davis, Olympe de Gouges et tant, tant d’autres…) ou « femmes ordinaires », nous sommes toutes des glorieuses dans nos combats quotidiens… Ce recueil qui a pour vocation avouée de déculpabiliser les femmes, de leur donner la parole et la place qu’elles méritent, avec dignité et fierté, pour leurs seules compétences et non sur leur condition soi-disant inférieure, touche au but avec des arguments qui font mouche car, loin d’être barbante et didactique, Rebecca traite son sujet avec autant d’humour que de sérieux, nous incitant à une réflexion profonde qui dépasse le simple combat égalitaire. De plus, les illustrations de Clémentine de Pontavice sont de petits bijoux de beauté et de sensibilité ! Yes, we can, les filles !!!!

Les glorieuses : chroniques d’une féministe par Rebecca Amsellem (illustré par Clémentine du Pontavice), Hoëbeke, 2018 /18€

 

 

 

 

Je vous ai présenté, il y a peu, une biographie dessinée (« Simone Veil l’immortelle ») qui retraçait la vie de  Madame Veil de sa jeunesse à Nice jusqu’au vote de sa loi qui a dépénalisé l’IVG. Avec cette réédition (format poche) de « La force de la conviction », c’est à une biographie exhaustive extrêmement dense de cette personnalité hors du commun que Jocelyne Sauvard nous convie, de son enfance à son inhumation au Panthéon en Juillet dernier. Une vie bien remplie, ponctuée de terribles drames qui, loin de l’affaiblir ont renforcé la force et le courage de cette femme qui s’est toute sa vie battue pour défendre ses idéaux, tout d’abord dans l’administration pénitentiaire où elle a milité (entre autres) pour le respect des détenu(e)s, au ministère de la santé où elle a fait voter sa loi permettant aux femmes d’avorter en toute légalité, puis à la présidence du parlement européen dont elle était un farouche partisan… On ne partageait pas forcément les idées de cette femme de droite qui penchait cependant à gauche pour les questions essentielles concernant les droits de l’homme, la cause des femmes et les droits de l’enfant… Mais on ne peut éprouver que du respect pour son sens de la justice, pour sa droiture et pour l’intensité de ses convictions, qu’elle a porté souvent seule contre tous… Sur la base de documents, de témoignages et d’entretiens que Simone Veil lui avait accordés, Jocelyne Sauvard nous offre un portrait aussi fidèle qu’émouvant de cette grande dame qui demeurera dans l’Histoire un symbole de résistance et de courage politique. Passionnant…. Et édifiant.

Simone Veil : la force de la conviction par Jocelyne Sauvard, L’Archipel, 2018 / 7,80€

 

 

 

 

Jeanne Devidal n’a pas eu la vie facile… Née en 1908, elle a vécu deux guerres, des bombardements terribles à Brest durant la seconde, qui l’ont marquée à jamais, s’est engagée dans la résistance où elle fut arrêtée et torturée par la gestapo… A la mort de sa mère, avec qui elle vivait, étant la seule survivante de sa fratrie, Jeanne s’est repliée sur elle-même et a basculé dans une forme de schizophrénie qui lui valut plusieurs passages en hôpital psychiatrique où elle fut soignée à coups d’électrochocs (judicieux…)… Retirée dans le petit village de Saint-Lunaire où elle avait acquis un terrain, seule, marginale et dépenaillée, tenant de longs discours à ses « cosmos », ses invisibles qui étaient ses seuls interlocuteurs, Jeanne a progressivement quitté le monde des vivants, fuyant les humains qui la méprisaient et la tenaient pour folle. Petit à petit, elle a bâti de ses mains une forteresse de  bric et de broc, une tanière faite de matériaux de récupération glanés sur les chantiers ou rejetés par la mer, qui l’abritait du monde et de la « bête » tapie et toujours prête à resurgir pour frapper… Jeanne est morte centenaire, dans une maison de retraite, après que sa maison, fragilisée après une tempête, fut détruite par les autorités. Cette partie réelle et biographique de la vie de Jeanne, qui reste aujourd’hui empreinte de mystère, est retracée dans les premier et dernier chapitres de cet ouvrage. Entre les deux, Fabienne Juhel a bâti les fondations de son récit, réparant les fissures de cette femme écorchée vive par la folie du monde, revisitant et recréant avec ses mots son ressenti et sa tendresse pour ce personnage attachant et pourtant tellement incompris… Jeanne aurait sans doute souhaité mourir sous les décombres de sa maison, entourée de ses chats et de ses ombres… A travers cette évocation libre et fortement inspirée, Fabienne Juhel lui offre une sépulture digne de sa personnalité, de son écriture poétique et troublante, parfois abrupte, comme les aspérités rugueuses de ce personnage qui entre aujourd’hui en littérature et dans notre imaginaire par la grâce de ce somptueux récit…

La femme murée de Fabienne Juhel, Le Rouergue, 2018 /18,80€

 

 

 

 

Christian Bérard… Si son nom n’est pas connu du grand public, ce personnage, fantasque et débraillé à la barbe broussailleuse et au regard vif, a néanmoins marqué de son empreinte le monde des arts des années 30 à 40. Décorateur, costumier, peintre, dessinateur de mode, scénographe… Que ce soit dans le monde de l’art, du théâtre, de la danse ou de la mode, Bérard, que ses amis surnommaient « Bébé », a excellé dans tous ces domaines, grâce à son talent et à son intuition infaillible qui lui valurent une réputation d’excellence auprès de ses pairs. A travers cette biographie exhaustive hautement documentée et parsemée de photographies, Jean-Pierre Pastori nous immerge dans le tout Paris artistique et mondain de l’époque à travers la vie tumultueuse de ce « clochard magnifique », opiomane et tourmenté,  qui fréquenta les plus grands artistes de son temps, tels que  Louis Jouvet, Jean-Louis Barrault, Jean Cocteau, Christian Dior, Coco Chanel, Roland Petit et tant d’autres encore… Par le biais d’anecdotes et de témoignages égrenés avec une précision étourdissante, Jean-Pierre Pastori nous dessine les contours de ce personnage hors du commun, génial et tourmenté, qui résume à lui seul la définition de la vie de Bohême. Un ouvrage passionnant autant qu’émouvant sur cet écorché vif qui se présentait lui-même, sous la forme d’un acrostiche, comme Cruel, Humain, Rapide, Instructif, Snob, Théâtral, Imaginatif, Angoissé, Noyé, Brillant, Enfantin, Refoulé, Aimant, Reclus et Débraillé…

Christian Bérard clochard magnifique par Jean-Pierre Pastori, Séguier, 2018 /22€

 

 

Christine Le Garrec

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