Histoire(s) de lire… N°38

Un hommage poignant à un père disparu, la première traduction en français d’un roman inclassable de la littérature italienne, un polar belge déjanté et un second qui nous embarque à Venise dans une sombre histoire au fil des siècles, un traité  de philosophie d’un homme en marche vers la liberté de pensée (non, ce ne sont ni Macron, ni Pagny !)… Voici le menu de ce dernier « Histoire(s) de lire », complété par le coup de coeur de Swaz pour le dernier roman de Lyonel Trouillot ! Pour finir, un petit coup de projecteur sur un nouveau prix littéraire qui fera voyager ses lauréats ! Bonnes lectures à toutes et à tous !

 

 

Après l’émouvant « Mémé », Philippe Torreton, dans un style aussi élégant que frondeur, signe avec « Jacques à la guerre » le roman de son père, disparu il y a quelques mois. En faisant le choix d’une narration à la première personne, il nous immerge instantanément dans la vie de cet homme simple et un peu taiseux, pris dans la tourmente de la violence de son époque : adolescent pendant la seconde guerre mondiale, il fut ensuite soldat en Indochine… Avec une extrême pudeur, Philippe Torreton se met dans la peau de ce père aimé et respecté, s’appropriant les états d’âme et les souvenirs de celui-ci en les ponctuant de coups de gueule contre la violence et la folie des hommes dans un langage imagé d’une force incroyable : on ne fait pas que lire Torreton… On l’entend et on le voit déclamer de sa voix rocailleuse tout au long de cet hommage sobre et tendre où transpire tout son amour pour l’homme qui lui a donné le jour. La blessure est à la mesure de cette affection et les derniers chapitres où son père se meurt sur un lit d’hôpital sont d’une justesse et d’une humanité telle qu’on ne peut s’empêcher de verser quelques larmes… Homme engagé et acteur incontournable, Philippe Torreton nous épate depuis longtemps maintenant au théâtre comme au cinéma, mais cet écorché vif se révèle également être un écrivain de grande classe, capable de susciter chez son lecteur toute une palette d’émotions… « Jacques à la guerre » ferme la porte au chagrin et met un point final à une existence qui par la force et la grâce de son écriture vivante et enflammée ne tombera jamais dans l’oubli… Merci, Monsieur Torreton…

Jacques à la guerre de Philippe Torreton, Plon, 2018 /19,90€

 

 

 

Publié en 1945, ce désormais classique de la littérature italienne a bien failli ne jamais voir le jour : après la censure des fascistes, c’est ensuite l’incendie de l’imprimerie qui a retardé sa parution, tous les exemplaires ayant été détruits… Cet ovni littéraire n’avait jamais été traduit en Français : c’est chose faite pour le plus grand bonheur des francophones qui peuvent enfin découvrir la richesse de ce roman hors normes ! Comment tenter de classer « La Massaia » ? Fable philosophique ? Conte surréaliste ? Pamphlet féministe ? Un peu de tout ça avec une pincée de fantastique pour perdre  le lecteur dans un véritable labyrinthe onirique à mi-chemin entre l’exubérance de Dali et la quête d’Alice au pays des merveilles ! Le pitch, en quelques mots : la Massaia, sorte d’enfant sauvage, vit dans une malle depuis sa naissance, au cœur de sa matrice désirée, loin des contraintes du monde. A l’adolescence, à la demande expresse de sa mère, elle accepte de sortir de sa malle et de prendre époux, en la personne d’un vieil oncle fortuné… La métamorphose est telle que ses proches peinent à la reconnaître : la vilaine chenille est devenue un magnifique papillon, resplendissant de beauté ! En entrant de plein fouet dans la société, la jeune fille va découvrir toutes les contraintes imposées aux femmes, rompues à l’ennui des habitudes, obligées de renoncer à leurs aspirations et de se plier aux convenances sociales… Rebelle et indépendante, elle tentera tout au long de sa vie d’échapper à son triste sort… Institutions, famille, religion, pouvoir politique, éducation, condition féminine… Paola Masino dénonce la société patriarcale de l’Italie (l’Europe ? Le Monde ?) de son époque tout au long de ce roman aussi déroutant que puissant. Poétique et mordant, cette « naissance et mort de la fée du foyer » nous offre un texte audacieux… Et furieusement moderne !

La Massaia : naissance et mort de la fée du foyer de Paola Masino  (traduit de l’italien par Marilène Raiola), La Martinière,  2018 /20,90€

 

 

 

Dans le petit village flamand de Windhoek, la vie était plutôt peinarde avant l’implantation d’un parc d’éoliennes… Les autochtones étaient pourtant bien contents de cette aubaine qui devait soi-disant relancer le tourisme, en attirant les curieux dans leur coin paumé ! Seulement, depuis que ces grands oiseaux brassent le vent un peu trop bruyamment, le malaise s’installe dans la petite communauté, d’autant plus qu’une chaleur caniculaire exacerbe la tension ambiante… Herman, le boucher, devenu totalement insomniaque, se comporte comme un mort vivant et finit par piquer du nez dans le célèbre pâté qui a fait sa gloire, le contaminant de ses miasmes… Ce qui a pour effet de provoquer une gigantesque intoxication alimentaire dans tout le village (tous en consomment chaque jour, sauf Wesley, le fils du boucher qui est subitement devenu végétarien) ! Tel un effet domino, une circonstance va en amener une autre et les rancœurs enfouies vont éclater au grand jour, plongeant peu à peu, mais inexorablement, le jusque là paisible petit village dans un chaos indescriptible… C’est tout le microcosme d’une petite humanité avec son lot de jalousies et de frustrations, de haines et d’amours bien cachées  que Bram Dehouck décortique avec jubilation dans ce polar déjanté à l’humour grinçant comme une roue de vélo rouillée. Construit comme une machine infernale qui distillerait du sérum de vérité, ce roman à l’intrigue tendue nous embarque dans l’envers du décor de la comédie humaine, avec d’autant plus de force que les personnages mis en scène ressemblent comme deux gouttes d’eau à nos voisins ! Acide et grotesque, mais hélas furieusement réaliste, le monde selon Dehouck, s’il est désespérant, n’en reste pas moins jouissif par la grâce de son humour mordant ! Ah ! Ils sont forts, ces belges !!!

Un été sans dormir de Bram Dehouck (traduit du néerlandais (Belgique) par Emmanuèle Sandron), Mirobole, 2018 /19,50€

 

 

 

Venise, 1575. Un tableau de Paolo Il Nano représentant un Christ doté de six doigts à chaque main, crée le scandale… Le tableau disparaît et Paolo est assassiné ainsi que le fondateur de « La scuola del san Sepulcro », une secte ultra conservatrice persuadée qu’un nouveau Messie à douze doigts viendra sauver le monde… Cette série de meurtres, en plein carnaval, lui donnera le nom de « carnaval noir ». Janvier 2016, Venise. Donatella, une brillante étudiante faisant des recherches sur cette période troublée, est assassinée ainsi que sa directrice de thèse, alors qu’elle venait de mettre le doigt sur une découverte primordiale… Pendant ce temps, en Suisse, Benedict, professeur de latin médiéval, trouve bien cachée dans la reliure d’un livre ancien qu’il vient d’acquérir, une lettre de l’évêque Scanziani qui évoque  à mi mots un complot  où « La scuola del san Sepulcro » serait mêlée… Comment des évènements séparés de près de cinq siècles peuvent-ils se répéter ? Les thèses de la Scuola auraient elles fait des émules jusqu’à aujourd’hui ? Il semblerait que oui, lorsqu’on découvre que le père Bartolomeo, à la tête d’une congrégation d’extrême droite, prépare un attentat contre le pape, jugé trop laxiste, avec l’aide d’un groupuscule de Daech… Et Bartolomeo, comme dans la prophétie, arbore six doigts à chaque main… Metin Arditi, entre intigue policière et roman historique mâtiné d’ésotérisme, nous embarque avec son « Carnaval noir » dans un voyage sombre et haletant à travers les siècles. Le récit, avec ses multiples rebondissements, demande au lecteur de quelque peu s’accrocher pour ne pas perdre le fil dans les méandres de cette histoire complexe, mais, si vous avez aimé les ouvrages de Dan Brown, dont le célèbre « Da Vinci code », ce livre a tous les atouts pour vous séduire !

Carnaval noir de Metin Arditi, Grasset, 2018 /22€

 

 

 

“La philosophie est une errance, on ne sait pas où elle nous mène”. Par ces quelques mots, Alain Guyard résume sa propre philosophie qu’il développe dans cet essai bien loin des conventions établies. « Si la profondeur de la pensée est fonction de l’usure des semelles », il faut bien avouer que celles de nos philosophes contemporains sont flambant neuves, ceux qui monopolisent les ondes de leur sabir suffisant et il faut bien le dire, trop souvent hermétique, sortant rarement du confort aseptisé des salons douillets où ils paradent. Et si la vérité se trouvait au bout du chemin, en compagnie des clochards célestes, vagabonds aux semelles de vent et autres marginaux ? Et si en se faisant la belle, (« natchave »), en jetant aux orties toute forme de matérialité, on trouvait le chemin qui mène à la sagesse ? Guyard ne lance pas à la légère de vagues concepts utopistes, il argumente sa pensée, convoquant même Socrate, Antisthène, Dionysos, Diogène et consorts, pour affirmer ses dires…. Et le bougre est bigrement convainquant, nous gratifiant même au passage de délicieux traits d’humour et de coups de gueule salvateurs ! Avec Alain Guyard, la philosophie sort de son microcosme d’intellectuels avertis pour s’inviter chez nous, en aérant nos esprits vers un autre mode de pensée. Et c’est brillant… sans pédanterie !

Natchave d’Alain Guyard, Le Dilettante, 2018 /18€

 

 

 

Le prix André Malraux récompensera le 23 novembre de chaque année (date de la mort d’André Malraux) une oeuvre de fiction engagée au service de la condition humaine, en langue française ou traduite en français, et un essai sur l’art parus dans l’année ou en cours de parution. Ce prix, fondé par Alexandre Duval-Stalla (avocat, professeur à Sciences Po, président fondateur de Lire pour en sortir qui favorise la lecture en prison, membre de la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme, auteur aux éditions Gallimard d’une biographie croisée d’André Malraux et Charles de Gaulle) est une manière de perpétuer la mémoire de cet immense écrivain, militant, résistant, historien et essayiste, dont l’oeuvre reste une source de lumières, de fulgurances et d’engagements.

Les membres du jury constitués par Karin Tuil (écrivain), Laurence Debray (auteure d’une biographie sur Juan Carlos), Diana Widmaier Picasso (historienne de l’art et spécialiste d’art moderne)Hélène Sallon (grand reporter au Monde), Matthieu Garrigou-Lagrange (écrivain et producteur de l’émission « La compagnie des auteurs » sur France Culture), Adrien Goetz (écrivain et historien de l’art) et Alexandre Duval -Stalla se sont réunis le vendredi 21 septembre pour arrêter la première liste de sélection du Prix :

Romans : François Bégaudeau, En guerre (Verticales), Anton Beraber, La grande idée (Gallimard), Javier Cercas, Le monarque des ombres (Actes Sud), David Diop, Frère d’âme ( Le Seuil), Aurélie Filippetti, Les idéaux (Fayard), Philippe Lançon, Le Lambeau (Gallimard), Alain Mabanckou, Les cigognes sont immortelles ( Le Seuil), Zadie Smith, Swing Time (Gallimard), Roberto SavianoPiranhas (Gallimard)

Essais : Agnès Callu,Roland Recht, L’Historien de l’Art : Conversation dans l’atelier ( L’Atelier Contemporain), Agnès Gayraud, Dialectique de la Pop ( Éditions de la découverte/Cité de la musique-Philharmonie de Paris), Judith Kagan, Marie-Anne Sire, Trésors des cathédrales (Éditions du Patrimoine), Laurent Le Bon, Laurence des Cars, Catalogue de l’exposition : Picasso. Bleu et rose (Coédition Hazan, Musée d’Orsay), Georges Roque, Quand la lumière devient couleur (Gallimard, collection Art & Artistes )

Une seconde sélection sera communiquée fin Octobre. Quant à la remise des prix, elle aura lieu le 23 Novembre, jour de la mort de Malraux. Le lauréat de l’oeuvre de fiction se verra remettre un chèque de 1933€ et un tour du monde en avion, et celui de l’essai sur l’art, la même somme et un week-end à la National Gallery de Washington où Malraux fit exposer la Joconde. Un beau et tout neuf prix à suivre de très près !

 

 

Christine Le Garrec

 

 

Le coup de cœur de Swaz !

 

Dans son dernier roman, Ne m’appelle pas capitaine, Lyonel Trouillot entremêle l’Haïti d’aujourd’hui et celle d’hier grâce à  une rencontre improbable, celle d’une jeune fille issue de la grande bourgeoisie et d’un vieil homme au passé révolutionnaire. Improbable, parce qu’à l’ordinaire, ces deux mondes sont étanches l’un à l’autre sur cette petite île. L’acuité de l’auteur, l’observation qu’il sait développer pour ce qui se voit et pour tout ce qui concerne les mouvements des âmes, nous introduit de plain-pied dans la vie des plus pauvres. Mais ici, rien à voir avec les reportages consacrés à Haïti la réprouvée, aucun misérabilisme, juste un sens aigu  de la description aiguillonnée par une analyse empathique et servie par une langue précise et le goût des aphorismes.

            Les mots c’est l’affaire de Capitaine, des gens qui ont dans la mémoire d’autres histoires que les leurs, qui font du conte un bien commun afin que les douleurs, les échecs et les espérances demeurent encore vivants quand leurs porteurs ne le sont plus. (P. 135)

Cette phrase, nul doute qu’elle nous parle de l’écrivain lui-même qui sait l’importance des histoires et n’a pas abdiqué tout espoir de voir la vie changer en Haïti. Sauvegarder l’espérance et sa confiance en la jeunesse : Il est fort Trouillot, car le spectacle de l’appétit insatiable des plus riches, de leur entre-soi, et la vision de ces « enfants que la misère n’a pas tué  (qui) tuent » poussent  souvent à l’exil de plus désespérés ou de plus miséreux. L’écrivain, lui, dans cet ouvrage qui  rappelle les trajectoires suivies dans Yanvalou pour Charlie, entretient la flamme et la mémoire entre lucidité et espérance.

Ne m’appelle pas capitaine de Lyonel Trouillot, Actes Sud, 2018 /17,50€

 

Swaz

 

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