Papiers à bulles! N°29

Prêts à vous mettre dans votre bulle avec quelques bonnes BD ? Pour commencer,  je vous en propose deux qui déclinent le sens de la vie chacune à leur façon, avec tendresse ou humour, à travers les destins d’un brave vieux toutou des plus attachant et d’une chaussette isolée au bord de la crise de nerfs ! C’est ensuite à la chronique d’un choix de vie en marge, dans le grand Ouest canadien, qu’Alison McCreesh nous convie à travers son journal illustré façon carnet de voyages. Un petit tour en Egypte vous tente ? Alors précipitez-vous sur les aventures de Giambattista et Sarah Belzoni que l’on retrouve avec un indicible plaisir dans un second tome très réussi ! Pour continuer le voyage, direction l’Eldorado qui va se révéler être un véritable enfer aussi bien pour les hommes que pour la nature…  Enfin, pour terminer, je vous invite à découvrir une bande dessinée émouvante sur le terrible sort des enfants soldats, de replonger avec le second tome (lui aussi parfaitement réussi !) de l’histoire de Darnand, ancien héros de 14 devenu chef de la sinistre milice dans les années 40, et de frissonner avec un thriller trash sur un détrousseur de cadavres… Bonnes lectures à toutes et à tous !

 

 

 

Il a bien du mal à se traîner ce vieux chien… Son flair l’a lâché et ses articulations ne sont que douleurs, mais il marche, par les sentiers et à travers champs, en quête de nourriture et de tranquillité. Il s’arrête. Observe puis repart, lentement. Il goûte le moindre petit plaisir que la nature lui offre, réchauffant ses vieux os aux rayons du soleil, appréciant la fraicheur d’une ramure et le bruissement des feuilles sous la brise, dans une totale et apaisante solitude : cette balade sera son chant du cygne… Kimi, ni triste ni amer, juste un peu nostalgique de ses belles années envolées, se sent aussi résigné que serein  face à l’imminence de sa mort… Nylso nous offre une œuvre toute en délicatesse, autant par la virtuosité de son dessin que par la manière de traiter le sujet de la fin de vie à travers la quête existentialiste de ce vieux chien. Dans ses traits hachurés (quelle maitrise ! Quelle beauté !!!!!), Kimi s’efface, presque invisible, il n’est déjà plus vraiment de ce monde, plongé dans la pleine conscience de sa fin. Il se fond dans le paysage vivant et mouvant, sa petite truffe ronde et les bulles de son monologue intérieur guidant le lecteur dans le foisonnement crayonné d’une nature sauvage, jamais hostile et au contraire réconfortante… Le rythme, lent et contemplatif à l’image de celui de Kimi, nous entraîne à pas comptés vers une forme de sagesse toute philosophique, celle que l’on doit tous appeler de nos vœux  quand la vie nous abandonne… Nylso, avec un talent fou, nous donne à voir l’impalpable et l’invisible en quelques coups de crayon magistralement esquissés et nous laisse entrevoir la fulgurance de la vie en quelques mots bien choisis. C’est beau, c’est fort, c’est tout simplement une splendeur… Wouaoh…

Kimi le vieux chien de Nylso, Misma, 2018 / 20€

 

 

 

 

Trente-cinq jours, vautré sur le sol, au milieu de miettes dédaigneuses qui ne prennent même pas la peine de vous adresser la parole, ça laisse pas mal de temps pour réfléchir sur le sens de l’existence… Tel est le triste sort d’une pauvre chaussette abandonnée sans sa moitié (coincée dans le tambour de la machine à laver ?) qui prend le lecteur à témoin pour lui confier ses peurs, ses colères, son ennui profond et ses rêves, qu’ils soient érotiques ou peuplés d’extra-terrestres, en autant de variations sur le néant. Un peu schizo et profondément seule, notre chaussette passe par toutes les strates émotionnelles, se substituant dans son délire à Dieu tout puissant… Salch revisite le sens de la vie avec un humour décapant, sous l’angle inédit d’une héroïne de coton mal embouchée et pleurnicheuse qu’il dessine en plan fixe, dans une  immobilité forcée qui reflète son impuissance, en un trait simple et épuré qui devient irrésistible quand il se fait foisonnant pour décrire les délires oniriques de sa chaussette « Messie ». Qui suis-je, où vais-je, dans quel état j’erre… Et surtout comment finirais-je ? Ces questions existentielles qui sont bien évidemment les nôtres, Salch les décline tout au long de cette BD atypique, avec talent et profondeur, réussissant l‘exploit de nous faire sourire sur l’inéluctabilité de la vie !

A même le sol d’Eric Salch, Les Requins Marteaux, 2018 / 13€

 

 

 

 

Leurs études terminées, Alison et son compagnon quittent le Québec à bord d’un van déglingué pour partir dans les contrées du grand Ouest canadien, direction Yellowknife. Ce qui ne devait être que l’aventure d’un été devint le début d’une nouvelle vie : séduits par cet environnement, malgré sa rudesse, et par l’authenticité des relations humaines qu’ils y trouvèrent, ils s’installèrent tous deux dans la vieille ville de Yellowknife… Si leurs débuts furent des plus précaires dans leur camion aménagé de façon sommaire, ils trouvèrent progressivement davantage de confort en effectuant des gardiennages de maisons (et d’animaux domestiques), jusqu’à s’installer définitivement dans un « shack », (littéralement « délabré », nom donné aux maisons typiques de Yellowknife faites de matériaux de récupération). Créé comme un blog dessiné sous la forme d’un carnet de voyages, « Ramshackle » nous invite dans un univers dépaysant et insolite à travers  cette chronique d’un choix de vie en marge, assumé  dans sa plénitude.  Si les passages concernant l’Histoire et la géographie des lieux apportent une touche documentaire instructive, ce qui fait indéniablement la saveur de ce journal de bord, c’est la sincérité et l’enthousiasme de son auteur qui n’échangerait pas sa vie contre un empire ! Parsemée d’anecdotes savoureuses relatant les difficultés rencontrées (moustiques, problème d’approvisionnement en eau et de vidange des eaux usées, recherches d’emploi… ) mais aussi des bonheurs simples du quotidien, cette BD nous interroge sur nos propres choix de vie à travers cette aventure humaine singulière… En refermant « Ramshackle », on a le sentiment d’avoir approché un petit bout du paradis… Quant aux illustrations, elles sont tout bonnement splendides !!!

Ramshackle : une histoire de Yellowknife d’Alison McCreesh, Rue de l’échiquier, 2018 / 17,90€

 

 

 

 

Et revoilà Giambattista Belzoni, notre chasseur de trésors préféré, en route pour un second voyage au fil du Nil, et cette fois-ci, il est bien décidé de tout mettre en œuvre pour désensabler le temple enfoui d’Abou Simbel et d’être le premier à y pénétrer ! Sarah, son intrépide épouse, pour cause d’ophtalmie carabinée, ne sera pas du voyage, son mari lui ayant interdit de l’accompagner au péril de sa santé : vexée d’être exclue de l’aventure, elle profitera de l’occasion pour se rendre à Jérusalem, avec l’idée d’entrer dans le temple de Salomon dont l’entrée est strictement interdite aux femmes ! Pendant ce temps, notre géant est confronté aux sempiternels problèmes de main d’œuvre et doit également faire face aux coups bas de son ennemi juré, le consul de France Drovetti, qui ne rêve que d’éclipser et de devancer notre égyptologue de renom… Quel plaisir de retrouver ces personnages si attachants ! Tout comme le premier voyage (Chroniqué dans le « Papiers à bulles N°20 »), celui-ci, se révèle tout aussi palpitant et empreint du même humour délicieux, magnifié par les dessins de Lucie Castel, esquissés sur fond de gravures d’époque. Pour mémoire, Giambattista Belzoni a réellement existé : il a bel et bien été le premier à entrer dans le temple d’Abou Simbel et à ouvrir la pyramide de Khephren ! Adaptées de son journal et de celui de Sarah par les talentueux Nicole Augereau et Gregory Jarry, ses aventures portent le souffle de l’Histoire avec un grand H !!! Un troisième voyage est prévu… Vivement la suite !

Voyages en Égypte et en Nubie de Giambattista Belzoni (deuxième voyage) de Grégory Jarry, Nicole Augereau et Lucie Castel, FLBLB, 2018 / 20€

 

 

 

 

Début du XXème siècle, Amérique du Nord. Marcello est l’un des meneurs les plus virulents du syndicat qui maintient les aciéries en grève depuis maintenant un peu plus de deux semaines… Un rabatteur profite de ce climat tendu pour faire miroiter aux ouvriers désespérés du travail sensé rapporter gros, sur l’énorme chantier d’un canal en construction en Amérique centrale. Mais Marcello s’en fiche de cet « Eldorado » qui séduit peu à peu ses camarades… Il est amoureux de Louisa et tous deux ont décidé de se faire la belle pour vivre au grand jour leur amour, loin de la famille de Louisa, hostile à leur relation : le jeune homme est issu d’un milieu bien trop modeste pour ces commerçants qui rêvent d’un meilleur parti pour leur fille… Ayant eu vent du projet des deux tourtereaux, l’oncle de Louisa profite d’une soirée où Marcello a bu plus que de raison, pour le faire embarquer à son insu à bord du cargo en route vers « L’Eldorado »… Quand il se réveille enfin, Marcello est déjà en pleine mer et bel et bien pris au piège : pour revenir vers sa belle, il devra rembourser son voyage en travaillant dans des conditions aussi dangereuses qu’inhumaines, dans un enfer où seul l’espoir de retrouver Louisa le fera tenir debout… Chapitré sur des paroles de la chanson éponyme de Bernard Lavilliers, « Eldorado », magnifiquement illustré par les somptueux dessins à l’aquarelle de Damien Cuvillier, nous offre une histoire où les thèmes de l’exploitation de l’homme et de la nature, intimement liés par le mépris des capitalistes de tout poil, se rajoutent à celui de l’esprit de classe qui met à mal une belle histoire d’amour entre deux êtres qui ne sont pas issus du même monde … Une BD engagée, formidablement mise en scène, qui nous plonge dans la moiteur tropicale et dans l’infinie violence des hommes qui détruisent le beau et le vivant … Pour quelques dollars de plus et la haute estime qu’ils ont d’eux-mêmes…  » Vivre déraciné, vivre tard, vivre vite, Je suis en plein délire dévoré par les fièvres, J’essaie de modifier dans le creux de ma main la ligne d’un bonheur inconnu, incertain, car le malheur rend fou… »

Eldorado de Damien Cuvillier et Hélène Ferrarini, Futuropolis, 2018 / 26€

 

 

 

 

Une commission « vérité et réconciliation » tient audience dans un petit village africain, dans le but de réparer et de reconstruire une unité nationale en mettant face à face bourreaux et victimes de la guerre civile qui a ravagé le pays. Tamba, seize ans, se retrouve face à la population meurtrie : enlevé à sa famille et enrôlé de force chez les guérilleros à l’âge de huit ans, il est là pour apporter son témoignage mais aussi répondre de ses actes… Sans chercher à nier les faits qui lui sont reprochés, Tamba explique comment il s’est retrouvé pris au piège dans cet enfer, sans comprendre ce qui lui arrivait, raconte les enfants « désobéissants » exécutés, les petites filles enlevées pour devenir des esclaves sexuelles, la drogue qu’on leur administrait à tous pour leur faire commettre les pires atrocités, ses cauchemars et sa vie à jamais brisée… Bourreau malgré lui, Tamba fait lui aussi partie des victimes de cette guerre fratricide dont le motif avoué, comme dans beaucoup de conflits était l’appropriation des ressources naturelles du pays… La violence, bien que suggérée, est omniprésente dans ce récit qui ouvre la porte à une réflexion profonde sur le sujet brûlant et hélas toujours d’actualité des enfants soldats… Le scénario, qui alterne scènes d’audience et scènes de guerre, laisse entrevoir l’étendue du terrible traumatisme d’une enfance volée et ravagée, porté par un dessin aux couleurs chaudes qui apaise le propos, dans un graphisme enfantin trompeur, la dureté du sujet, ne s’adressant, de mon point de vue, qu’à un public adulte (ou grands ados). Le ton juste, sincère et objectif de cette histoire, son universalité (le pays n’est jamais nommé) ne peut laisser personne indifférentPour en savoir plus sur ce terrible sujet, vous trouverez un dossier documentaire en fin de volume. A méditer…

Tamba, l’enfant soldat de Marion Achard et Yann Dégruel, Delcourt, 2018 / 18,95€

 

 

 

1943. Ange a été recruté dans la résistance, pour ses liens avec Darnand qui fut son compagnon d’armes durant la première guerre mondiale. Celui-ci, ancien héros de 14 et pétainiste convaincu, avide de pouvoir et totalement dénué de scrupules, étant devenu le chef de la milice, Ange a pour mission d’infiltrer l’organisation et de tenter de le convaincre de rejoindre les troupes alliées. S’il échoue, il devra l’éliminer… Ce deuxième tome tient toutes les promesses du premier : haletant, il se dévore comme un polar, tout en nous plongeant dans une vision aussi réaliste qu’impitoyable des années noires de la collaboration. Noir et sans concessions, le portrait de cet homme brutal, ancré dans ses sombres convictions, se dessine avec un réalisme impressionnant de par son scénario et sa mise en images, dans ce récit glaçant et implacable, nous interrogeant par la même occasion sur les questions d’honneur et d’amitié, qui dans ce cas précis, étaient pour le moins difficiles à concilier. La dernière partie devrait sortir début 2019… Inutile de vous dire que j’attends avec impatience son dénouement sous la plume et le crayon de ces deux auteurs talentueux ! Pour vous rafraîchir la mémoire, vous pouvez consulter ma chronique du premier volet dans le « Papiers à bulles N°23 » !

Darnand : le bourreau français (tome 2) de Fabien Bedouel et Patrice Perna, Rue de Sèvres, 2018 / 18€

 

 

 

 

Derrick débarrasse les maisons des personnes décédées, certaines depuis déjà un bon moment, avant que ces dernières ne soient emportées par les pompes funèbres. Un « boulot » ingrat que Derrick déteste, comme son existence dans son entier d’ailleurs : une vie de couple peu épanouissante, détrousseur de cadavres… Il y a meilleur karma ! Un jour qu’il est affairé à sa sale besogne, il découvre au doigt d’un macchabée une bague de très grand prix… Il s’en empare, à l’insu des gens qui l’embauchent… Celle-ci sera-t-elle le sésame vers une vie meilleure ? Et quelles conséquences devra t-il subir si son méfait est découvert par ses « employeurs » et ses collègues ? Sur la voix off de Derrick, on pénètre dans un univers glauque qui n’épargne rien à ses lecteurs, notamment et surtout, à travers des illustrations particulièrement réalistes (et fort réussies !) qui décrivent les cadavres en décomposition et l’odeur insoutenable de la mort… Un thriller poisseux et désespérant dans les bas-fonds d’une misère crasse qui fait froid dans le dos ! Avis aux amateurs du genre … Six tomes sont prévus. Trash !!!

RIP :  Derrick, je ne survivrai pas à la mort (tome 1) de Gaët’s et Julien Monier, Petit à Petit, 2018 / 16,90€

 

 

Christine Le Garrec

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *