Histoire(s) de lire… N°39

Avec la nouvelle sélection de romans que je vous propose aujourd’hui, je vous promets de beaux voyages au coeur de l’âme humaine, des éclats de rire, du surnaturel, du social, du sombre et du lumineux… Bef, tout ce qui fait la vie, de ses plus beaux moments… aux pires. Enfin, un petit coup de projecteur sur le prix Malraux : Les délibérations  viennent d’être révélées aujourd’hui et ce sont Javier Cercas et Georges Roque, les heureux lauréats ! Félicitations à tous les deux ! Allez, bonnes lectures à toutes et à tous, en excellente compagnie !

 

 

Après son superbe « Rêveur des bords du Tigre » (vous trouverez ma chronique ici !), c’est avec grand plaisir que j’ai retrouvé l’univers et la belle écriture ample et familière de Fawaz qui a l’indéniable talent de faire entrer son lecteur dans son intimité, avec chaleur et simplicité. Cette fois-ci, loin de sa Syrie natale, c’est dans son HLM de la porte de Bagnolet, près du périphérique, qu’il nous ouvre sa porte en même temps que son cœur à travers le quotidien d’un homme solitaire et angoissé, face au tumulte du monde… Cet homme, natif de Syrie, compte encore beaucoup de famille et d’amitiés dans son pays, à commencer par sa maman, qu’il n’a pas revu depuis des années… Un double exil, celui choisi vers la France, trente ans auparavant, pour mener ses études secondaires, le second subi, un retour vers ses racines étant devenu impossible car trop périlleux… Cet homme déchiré passe d’une chaîne d’informations à l’autre, guettant les soubresauts de son pays aimé et mutilé, où la destruction des villes et des sites antiques si chères à son cœur sont décimés chaque jour en même temps qu’une population traquée sous les bombes, dont la seule chance de survie est de fuir vers des lieux plus hospitaliers… Pour tromper ses angoisses et faire filer le temps, il contemple la petite humanité qui, tout comme lui, survit dans ce microcosme de la société actuelle, entre les murs de son HLM : une humanité cosmopolite où chacun se reconnaît selon sa nationalité, une humanité taiseuse et frileuse qui a pris trop de coups… Serbes, maliens, sénégalais, tamouls, mais aussi français, représentée par un vieux couple et leur chien en fin de vie, se côtoient sans vraiment se connaître… Et puis, il y a  la belle Russe du premier dont le charme opère dans l’esprit et le cœur de cet homme solitaire, en un fantasme doux qui ne prête pas à conséquences… Fawaz Hussain remet les pendules à l’heure avec une belle simplicité à travers ce roman où vous ne verrez plus jamais d’un œil distant et apeuré, « l’étranger »… En nous décrivant avec bienveillance et humilité sa tour de Babel, il met en lumière la souffrance des petites gens qui doivent vivre avec un lourd passé et tant de regrets… Regrets de la terre natale et de ce qu’ils ont perdu, sans pouvoir agir autrement… Un roman humaniste lumineux qui donne un bon coup de pied aux préjugés de tous bords, en soulignant que nous sommes tous sur le même bateau, celui que tant voudraient voir chavirer, par bêtise ou ignorance. Merci à Fawaz pour cet hommage tendre et éclairant comme un phare dans l’indifférence et le mépris… Superbe !

Le Syrien du septième étage de Fawaz Hussain, Le Serpent à plumes, 2018 /18€

 

 

 

Été 1992. Depuis la fermeture des hauts fourneaux, la ville d’Heillange, en Lorraine, est devenue une zone sinistrée : dans cet environnement délétère, le chômage et le désœuvrement conduisent beaucoup à l’alcoolisme et à un racisme latent de plus en plus assumé… C’est le cas du père d’Anthony qui, après avoir comme tant d’autres perdu son emploi, survit en faisant des petits travaux de jardinage en se vengeant sur la bouteille pour oublier son triste sort. Anthony, 14 ans, s’ennuie, et comme tous les jeunes de la région, il n’a qu’une envie, se tirer ailleurs pour ne pas finir comme ses parents… Il n’a rien d’autre à faire dans ce bled que zoner autour du lac en s’enfilant des bières et en fumant des pétards, en tentant de draguer les filles… Mais Steph, une jeune fille issue d’un milieu un peu mieux loti, qu’il reluque avec avidité, ne le calcule pas le moins du monde…  Lorsqu’on lui propose, avec son cousin, de se rendre à une fête dans une belle villa située à quelques kilomètres de là, Anthony décide, malgré les conséquences qu’entraineront irrémédiablement son geste, d’emprunter la moto de son père qui dort sous un drap dans le garage depuis des années … C’est le début des embrouilles : Hacine, un jeune dealer d’une cité HLM, qui tente de s’incruster dans la fête, se fait virer et se venge en piquant la moto… Cet incident va être le point de départ des drames et des vengeances à venir entre les différents protagonistes… Nicolas Mathieu signe avec cette tragédie sociale et politique, le portrait d’une jeunesse « no future » qui peine à trouver sa place dans une société qui laisse peu de place à ses rêves et à ses aspirations. Sous la forme d’un roman choral, il dépeint la France du chômage et de la désespérance, seulement ponctuée par la trêve d’une coupe du monde ou d’un bal du 14 Juillet où un semblant de fraternité rassemble superficiellement un peuple en perdition. Au fil des quatre parties du roman, entre 1992 et 1998, c’est toute l’actualité de l’époque, radioscopée avec un souffle d’une incroyable acuité, qu’il expose comme une conséquence directe du destin désespérant de ces jeunes, d’une écriture soignée et libre digne des plus grands. Les jurés du Goncourt ne s’y sont pas trompés en décernant à ce jeune auteur (c’est seulement son deuxième roman…) le plus prestigieux des prix : «  Les enfants après eux » est un roman aussi passionnant que désespérant, d’une lucidité percutante et blessante qui nous envoie en pleine face l’échec de nos sociétés injustes avec un souffle romanesque de haute volée… Chapeau bas !!!

Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, Actes Sud, 2018 /21,80€

 

 

 

Un homme part pour se recueillir sur la tombe de son père où il devra, comme le veut la tradition juive, faire un discours devant sa famille et ses proches pour honorer sa mémoire… Un an déjà qu’il doit apprendre à vivre sans cet homme qu’il aimait tant, une année entière pendant laquelle il n’a pas réussi à atténuer le chagrin de cette perte immense… Dans l’avion qui le mène en Israël, il s’épanche auprès de la passagère assise à côté de lui, lui racontant la personnalité exubérante de ce père raconteur d’irrésistibles histoires, et l’inévitable vide qu’il a laissé derrière lui… Portrait d’un fils obéissant, fasciné par un père aussi fantasque et drôle que protecteur et aimant, ce « livre du père » évoque avec une extrême pudeur l’histoire intime et bouleversante de cet amour filial, de cette adoration mutuelle et de cette confiance réciproque qui ont permis au fils de tracer son chemin en le laissant donner libre cours à sa vocation. Car, si Laurent Seksik a été médecin pour être conforme aux désirs de sa mère, il s’est en effet tourné vers l’écriture grâce aux encouragements de son père… Nos pères sont tous nos héros et Laurent Seksik a trouvé les mots justes, teintés d’un respect immense et douloureux, sans pathos et avec la dose d’humour parfaite pour alléger son propos, pour exprimer le bonheur qu’ils nous ont donné et le chagrin qu’ils nous laissent en héritage…  Un roman poignant et juste.

Un fils obéissant de Laurent Seksik, Flammarion, 2018 /19€

 

 

 

« Les chasseurs dans la neige » est une toile très célèbre de Pieter Brugel l’ancien, un artiste mystérieux dont aujourd’hui encore on ne sait pas grand-chose. Ce tableau représente un village, dans ses menus détails, avec en premier plan des hommes revenant de la chasse : un paysage enneigé des Flandres, une scène campagnarde réaliste que Bruegel a certainement peint en prenant des croquis sur les lieux mêmes… Peut-être, car nous n’en savons rien… Fasciné par ce tableau, Jean-Yves Laurichesse a mis en scène la vie des personnages représentés par Bruegel, imaginant une rencontre entre le peintre et une jeune brodeuse, Maecke. Celle-ci, naïve et ignorante des arts, apporte à l’artiste un regard neuf et nécessaire qui fait vivre son œuvre et lui donne une âme… Et c’est magnifique… Avec une intelligence rare et raffinée, Jean-Yves Laurichesse nous embarque dans les arcanes de la création en donnant vie et corps à cette œuvre, mettant en lumière que tout acte artistique n’existe que par le regard qu’on pose sur lui… Une chose est certaine, je ne regarderai plus jamais ce tableau du même œil : j’aurai toujours dans un coin de la tête cette jeune femme innocente, éblouie par le talent d’un homme généreux qui lui a appris à voir et à ne plus regarder… On fêtera très bientôt le 450ème anniversaire de la mort de Bruegel : Jean-Yves Laurichesse lui rend ici le plus bel  hommage qui soit avec ce roman empreint d’imagination poétique : un véritable tour de force littéraire qui force le respect.

Les chasseurs dans la neige de Jean-Yves Laurichesse, Ateliers Henry Dougier, 2018 /14€

 

 

 

Londres, fin du 19ème siècle. Les séances de spiritisme ont le vent en poupe et chacun s’efforce à faire tourner les tables pour évoquer les esprits dans l’Angleterre victorienne. Une jeune fille de seize ans, Florence Cook, défraie la chronique : non seulement elle communique avec les morts mais en plus, elle les matérialise aux yeux de tous, sous la forme de Katie, la fille d’un boucanier gallois du 17ème siècle ! Sa mère, craignant pour sa santé mentale, prend contact avec William Crookes, un physicien réputé pour sa rigueur scientifique, afin qu’il expertise sa fille. Florence, épuisée par des séances qui la laissent exsangue, prend pension chez Crookes et sa femme, Nelly, qui semble en permanence enceinte… Alors, don de la nature ou mise en scène bien rôdée ? La jeune fille, ficelée comme un saucisson et enfermée dans un placard, fait apparemment bel et bien apparaître, sous les yeux aussi inquiets qu’ébahis des spectateurs, la fille du pirate sanguinaire… D’abord sceptique, Crookes devient obsédé par le cas de la jeune fille et met en danger sa réputation auprès de ses pairs… Christine Wunnicke, avec finesse et humour, retrace à travers ce roman qui détourne habilement les codes du genre gothique, des évènements qui ont réellement existé : William Crookes (à l’origine de l’invention des rayons X) a bel et bien travaillé sur le cas de Florence Cook… A tel point, qu’il a lâché la science pour se lancer dans le spectacle ! Drôle, fascinant et ironique, ce roman qui nous offre une réflexion sur les débuts de la société du spectacle ne manque pas d’atouts pour vous offrir un sacré bon moment de lecture ! Esprit, es-tu là ? Indubitablement, Christine Wunnicke, elle, n’en manque pas !!!

Katie de Christine Wunnicke (traduit de l’allemand par Stéphanie Lux), Jacqueline Chambon (Actes Sud), 2018 /20,50€

 

 

 

Que je vous présente tout d’abord les deux personnages atypiques de ce roman aussi noir qu’hilarant ! Hap est un ancien hippie, du genre calme si on ne lui cherche pas des poux dans la tête. Il vit avec sa compagne, Brett. Leonard est républicain, noir, homosexuel et plutôt du genre à monter dans les tours plus vite que son ombre. Il vit avec John une relation complexe, celui-ci assumant mal son homosexualité en ayant le sentiment perpétuel de vivre dans le péché (élevé par des parents cathos ultra pratiquants…). Quand il a le blues (souvent), Leonard squatte chez Hap et Brett où il a sa chambre, se réconfortant à la chaleur de leur amitié tout en se gavant de biscuits à la vanille et de soda dont il est totalement accro. Les deux hommes, unis par une indéfectible amitié, travaillent tous deux dans une agence de détectives privés. Voilà ! Le décor est planté ! Ce soir là, nos deux desperados sont en planque sur une banale affaire d’adultère, quand ils aperçoivent un homme en train de battre violemment son chien… Le sang de Leonard ne fait qu’un tour et il règle en deux temps trois mouvements son compte au lâche et minable tortionnaire, à coups de poings bien sentis . Satisfaits d’avoir rendu justice à la pauvre bête qu’ils emmènent d’ailleurs avec eux, Hap et Leonard retournent à leurs pénates. Mais l’agresseur agressé, salement amoché veut porter plainte… Bon point pour les deux justiciers, leur patron, Marvin, vient juste de reprendre du service dans la police et celui-ci les couvrira. Mauvais point, l’agression a été filmée par une voisine, la vieille et pittoresque Lilly, qui leur met illico presto le couteau sous la gorge en leur proposant un deal : soit elle montre la vidéo aux autorités, soit ils enquêtent et retrouvent morte ou vive Sandy, sa petite fille qui a disparu cinq ans auparavant, après lui avoir volé toutes ses économies… A l’époque de sa disparition, elle travaillait pour un concessionnaire de voitures anciennes de luxe… Hap et Leonard acceptent bien sûr de mener l’enquête (pas trop le choix) et celle-ci va les emmener au cœur d’un trafic mené par des gens vraiment, mais alors vraiment pas recommandables… Entre l’inspecteur Harry (pour la violence) et le meilleur de Westlake (pour l’humour), ce polar déjanté et musclé va vous immerger dans la plus grande noirceur de l’âme humaine, tout en vous régalant de dialogues percutants d’une drôlerie infinie qui fusent à la vitesse d’une balle ! Si nos deux compères sont irrésistiblement drôles et souvent chatouilleux de la gâchette, ce sont des enfants de chœur à côté des personnages que Lansdale leur a filé comme co-équipiers pour mener cette enquête aussi haletante que sanguinaire : Jim Bob (détective lui aussi mais totalement cinglé !), le Marchand de Sable (un psychopathe dont le principal hobby et le plus grand plaisir se résument à tuer… Même ses collègues s’en méfient !) et Vanilla Ride, une tueuse aussi sexy qu’expéditive, vont épauler nos deux détectives en éparpillant façon puzzle tous les patibulaires qu’ils croiseront sur leur chemin ! Et ils sont nombreux… Je n’avais jamais lu Lansdale. Pourtant, si mes renseignements sont justes, une dizaine de titres sont déjà sortis, avec les mêmes personnages… Quelle erreur !!! Car je vous le dis tout net, foncez vite à la librairie la plus proche pour vous procurer ce « Honky Tonk Samouraïs » dont la lecture est totalement jouissive ! Quant à moi, je m’en vais de ce pas quérir les précédents ouvrages de cet auteur délicieusement « timbré » car j’ai le sentiment d’être tombée sur un filon !!!

Honky Tonk Samouraïs de Joe R. Lansdale (traduit de l’anglais (États-Unis) par Frédérique Brument), Denoël, 2018 /22,50€

 

 

 

Je ne connaissais Dutourd que par l’adaptation au cinéma de son livre “Au bon beurre”, que j’avais d’ailleurs fort apprécié. Mais je n’avais jamais ouvert aucun de ses ouvrages, pour l’avoir catalogué, en vieille soixante-huitarde que je suis, dans la catégorie auteur de droite tendance réac… Si comme moi, vous étiez bloqué par ces préjugés, un peu stupides, il faut bien l’avouer (la littérature est bien au-dessus de la politique !), je vous conseille vivement de lire ce court recueil de nouvelles qui m’a bluffée par son humour et la qualité extrême de son écriture ! Un vrai régal !!! Il se compose de trois textes courts qui tournent autour du thème des dupes que nous pouvons tous être un jour envers nous-mêmes, que ce soit sur le sujet de la politique ou de la religion. Dans la première nouvelle, « Baba ou l’existence », Dutourd met en scène un savoureux candide, naïf à souhait, qui, en voulant s’engager au sein du front populaire, se retrouve involontairement embrigadé du côté des franquistes… En voulant mettre en pratique l’enseignement de son maître en philosophie (un sacré roublard, celui-là !) le malheureux innocent se met dans la situation inverse de ce qu’il désirait ! Dans le second texte, « Ludwig Schnorr ou la marche de l’histoire », c’est un révolutionnaire allemand, transfuge de Karl Marx, qui vient souligner sous leur nez l’incapacité des français à mener leur révolution (celle de 1848)… Ce donneur de leçon « socialiste » a d’ailleurs attiré sur Dutourd les foudres d’André Breton (vous trouverez en annexe du livre la correspondance acide du maître du surréalisme… Pas piquée des hannetons !!!). Enfin, la dernière nouvelle, « Émile Tronche ou le diable et l’athée » met un athée convaincu face au diable qui tente de le convaincre à croire en Dieu, ou en diable… Mais tout du moins en une puissance divine ! Paru en 1959, ce recueil méritait de trouver un second souffle… C’est chose faite grâce aux éditions du Dilettante qui ont le chic de remettre au goût du jour des « classiques » que l’on aurait bien tort de bouder !

Les dupes de Jean Dutourd, Le Dilettante, 2018 /17€

 

 

 

Murielle est loin d’avoir la vie dont elle avait rêvé… Pour commencer, et de loin le plus douloureux, elle doit, à la quarantaine bien sonnée, faire le deuil de son désir de maternité après une multitude de fausses couches… Elle se rêvait écrivain ? Tous ses manuscrits ont jusque là étaient refusés et elle gagne sa vie en rédigeant des articles dans la rubrique consacrée aux animaux de compagnie, dans un magazine télé… Sa Famille ? Des relations conflictuelles avec sa mère qui l’a rejetée dès sa naissance et aucune complicité avec sa sœur, maman de trois enfants, à qui tout semble réussir… Heureusement, il y a Jérôme, son compagnon, avec qui elle forme un couple solide… Aussi, quand elle reçoit un coup de fil des éditions Gallimard lui annonçant que son manuscrit « Ceci est mon corps » va être édité, Murielle, abasourdie, ne veut pas y croire… Ce texte rageur, érotique et passionné, qu’elle a écrit pour exorciser son mal être de femme stérile, relate la vie d’une femme sacrificielle à la sexualité débridée qui se donne aux hommes pour protéger les autres femmes… Que vont penser d’elle les membres de sa famille, ses amis, ses collègues ? Elle qui est si discrète et effacée ! Pour tout arranger, bien sûr, le livre rencontre un franc succès et devient un best-seller… Après l’avoir tant désirée, cette reconnaissance soudaine fait perdre pied à Murielle et provoque une véritable onde de choc qui aura des répercussions dans tout son entourage proche… Sophie de Villenoisy nous offre avec sa « reine des quiches » un roman mi figue mi raisin, qui oscille entre le genre « feel good » par son écriture pêchue et son ton enlevé empreint d’humour, et le roman intimiste puisqu’elle y aborde des sujets sérieux comme le désir d’enfant, habilement mis en parallèle avec le besoin de reconnaissance artistique. Un roman vivant et résolument optimiste qui apporte de jolies pistes de réflexion !

La reine des quiches de Sophie de Villenoisy, Denoël, 2018 /19€

 

 

 

Pêche erre dans la rue. Du sang coule entre ses jambes. L’odeur écœurante de saucisse qui imprégnait son agresseur lui colle à la peau. Pêche vient de subir un viol… Elle rentre chez elle où ses parents, un couple fusionnel à la limite de la décence, ne s’aperçoivent de rien… Pêche souffre dans son corps déchiré qu’elle recoud elle-même en serrant les dents, mais surtout dans son âme de jeune fille traumatisée par cet acte ignoble… Elle décide de ne rien dire à personne, pas plus à sa famille qu’à ses amis ou à Vert, son amoureux, tendre et doux. Elle choisit d’être forte et de faire face, seule… Une décision inhumaine car Pêche perd le sommeil et l’appétit tout en se mettant à grossir de manière inquiétante … Emma Glass aborde frontalement, de manière brutale et crue, les conséquences physiques et psychologiques d’un viol, sur un ton surréaliste qui m’a évoqué par bien des manières le style de Boris Vian dans « L’écume des jours ». D’une écriture slamée et lancinante qui joue avec les assonances, elle dépeint l’univers mental perturbé de Pêche avec virtuosité et une sacrée originalité… Ce plaidoyer sur la violence faite aux femmes, glaçant et angoissant, laisse s’installer longtemps un sentiment de malaise : un véritable ovni littéraire qui ne peut laisser personne indifférent.

Pêche d’Emma Glass (traduit de l’anglais par Claro), Flammarion, 2018 /14€

 

 

Prix andré Malraux : les lauréats !

 

La création du prix littéraire André Malraux est une manière de perpétuer la mémoire de cet immense écrivain dont l’œuvre reste une source de lumière, de fulgurances et d’engagements. Avec André Malraux, ce sont les valeurs d’engagement et de création artistique qui sont au rendez-vous de la Condition humaine.

Les membres du jury (Karin Tuil, Laurence Debray, Diana Widmaier Picasso, Hélène Sallon, Matthieu Garrigou-Lagrange, Adrien Goetz et  le président, Alexandre Duval-Stalla) ont décerné, pour sa première édition, le prix André Malraux à l’écrivain espagnol Javier Cercas pour Le monarque des ombres (éditions Actes Sud) au titre du roman engagé, et à Georges Roque pour Quand la lumière devient couleur (éditions Gallimard) au titre d’essai sur l’art.

Homme de lettres qui a produit toute sa vie une réflexion poussée sur la littérature, Javier Cercas nous rappelle à travers ce roman combien l’exploration des ombres reste une démarche nécessaire pour un intellectuel engagé. Cette démarche résonne avec l’engagement d’André Malraux dans la guerre d’Espagne.

En proposant une réflexion originale sur la couleur et la lumière, Georges Roque, philosophe et historien d’art, questionne leurs rapports complexes sous le prisme de l’histoire des grands peintres coloristes comme Turner, Manet, Renoir, Monet, Cézanne, Seurat, Van Gogh, Redon, Mondrian, Matisse et Bonnard et la fascination de ces derniers pour la lumière. Par ses différents parallèles, cette réflexion singulière fait écho aux Voix du Silence d’André Malraux.

le jury a également rendu hommage à Florence Malraux, décédée le 31 octobre dernier, pour son extrême délicatesse, son attention fidèle et sa générosité de cœur indéfectible, et adressé à Roberto Saviano (finaliste du Prix André Malraux) un salut fraternel de soutien pour les différents combats qu’il mène avec courage et qui forcent l’admiration de tous. La remise du Prix aura lieu le jeudi 20 décembre. Un grand bravo aux lauréats !

 

Christine Le Garrec

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *