Papiers à bulles ! N°30

Bientôt le festival d’Angoulême ! La sélection officielle, parue il y a quelques jours, nous dévoile la richesse et la diversité du 9ème art et pour ma part, il me serait bien difficile de choisir parmi toutes ces pépites… Dans la sélection que je vous présente aujourd’hui, seule « The artist » est sélectionnée pour ce prestigieux prix tant convoité (avec deux autres titres publiés également chez Misma, chroniqués dans de précédents « Papiers à bulles »! ). Si les autres titres que je vous propose ne concourent pas à Angoulême, ils n’en restent pas moins, chacun à leur manière, de véritables petits bijoux ! Vous y croiserez un ogre amoureux , Cyrano de Bergerac, une rescapée du Bataclan, la mort, la vie, la musique, et même Chirac et Cahuzac ! Bonnes lectures à toutes et à tous et à très bientôt pour une nouvelle sélection !  

 

 

 

Nous avions fait connaissance il y a déjà deux ans de cela, du drôle d’oiseau d’Anna Haifisch qui nous immergeait dans le monde de la création avec son lot de doutes et de frustrations (vous trouverez ma chronique ici !). Toujours aussi efflanqué et en proie aux mêmes affres, revoilà notre piaf, un poil dépressif et toujours aussi incompris, qui peine toujours et encore à trouver sa place dans le monde cynique et snob de l’art contemporain ! Avec un solide sens de l’autodérision et un humour désabusé, Anna Haifisch s’en donne une fois de plus à cœur joie pour dénoncer l’avidité peu scrupuleuse des collectionneurs d’art qui s’en mettent plein les poches pour une poignée de cerises ou le système des résidences d’artistes pas toujours propice au processus créatif, mettant en lumière la liberté des artistes proprement enchaînés à leur vocation qui ne nourrit pas son homme… Ou son oiseau. Vous en croiserez d’ailleurs beaucoup de ces drôles d’oiseaux, disséminés malicieusement au fil des pages par Anna dans des toiles de Chagall, de Van Gogh ou de Munch revisitées avec autant d’humour que de délicatesse, en autant d’hommages à ses frères de palette et de pinceaux … Ce bon vieux Owl de Simon Hanselmannn (Fauve du prix de la série avec « Happy fucking birthday » l’an dernier à Angoulême) y fait même une apparition en « guest star » au cours d’une bringue mémorable entre nos deux oiseaux (on en attendait pas moins de lui !). Si le ton de ce deuxième tome se veut léger, drôle et poétique, il n’en n’est pas moins pour autant acide et mordant… Anna Haifisch y règle entre autres ses comptes et ceux de ses collègues avec le désastreux statut des auteurs qui fait, à juste titre, débat aujourd’hui. De manière élégamment détournée, elle souligne les problèmes que rencontrent beaucoup trop d’artistes aujourd’hui, quel que soit le domaine où ils exercent leur art, pour vivre de leur talent. Alors, politiques de tous bords, pitié ! Donnez  à nos artistes, de tous poils et de toutes plumes, le juste statut qui leur permettrait enfin de créer en toute liberté… Car nous devons à ces drôles de piafs cette part de rêve nécessaire pour embellir nos vies ! Faites en sorte qu’il ne deviennent pas une espèce en voie de disparition ! Un sort que nous ne souhaitons bien évidemment pas à la reine Anna Haifisch dont « Le cycle éternel » est en bonne place dans la sélection officielle du festival d’Angoulême, tout comme « Kimi le vieux chien » et « Les aventures de Hong Kiltong » (dans la sélection jeunesse). Une juste reconnaissance pour ces superbes artistes et pour les dénicheurs de talent que sont leurs éditeurs (mes chers jumeaux Misma !) qui apportent ses lettes de noblesse à la BD indépendante ! On leur souhaite bonne chance, ils le méritent !!!

The Artist : le cycle éternel d’Anna Haifisch, Misma, 2018 / 18€

 

 

 

Les éditions FLBLB ont remis au goût du jour le roman photo mais aussi le flip book, vous savez, ces tout petits livres qui s’animent quand on les feuillette. Si vous êtes amoureux du genre et que vous êtes amateurs de sensations fortes, vous allez être gâtés car pas moins de trois flip books « flippants » double face viennent tout juste de sortir de presse ! Celui que je vous présente aujourd’hui, réalisé par Julie Chapallaz, fera flipper les arachnophobes avec une araignée qui devient au fil des pages particulièrement monstrueuse et agressive… Sur l’autre face, gore au rendez-vous avec un hachoir à boudin humain ! Délicieusement horrifique, ce flip book vous fera autant sourire qu’il donnera des frissons aux plus trouillards d’entre vous ! Dans la même série, vous pouvez également vous procurer « Pâtée pour chats/ chair à pâtée » de Camille Albaret et « La petite bête noire/ la grosse bête noire » de Lisa Lugrin ! Brrrrr !!!! Welcome in my nightmare !!!

Du sang ! / Du boudin ! par Julie Chapallaz, FLBLB, 2018 / 5,50€

 

 

 

Pataquès : la collection où l’humour noir et décalé  prend aux strips !

 

Delcourt lance une nouvelle collection de formats courts qui traitent de sujets de société de la manière la plus incisive qui soit ! Cinq titres sont déjà parus cette année  dont les trois que je vous propose aujourd’hui qui abordent avec une férocité jubilatoire les thèmes de la mort (« Pan, t’es mort ! »,) de la musique (« Medley ») et de la politique (« Team Meluche »). Vous pouvez également vous procurer « Amour, Djihad et RTT »  de Marc Dubuisson et « Les aventuriers du Mékong » de Guerse et Pichelin dans la même collection. A suivre, puisque d’autres titres sont déjà annoncés pour 2019 !

 

S’il y a une chose dont il ne faut pas douter, c’est bien de notre mortalité. Quand et comment allons-nous passer de vie à trépas ? Nul ne le sait, mais nous y passerons toutes et tous, c’est certain, alors vaut mieux en rire, même jaune ! Ou noir, si l’on prise ce genre d’humour que Guerse et Terreur Graphique manient à la perfection dans ce comic-strip trash à souhait au dessin crade du plus bel effet qui soit !!!  Les deux compères n’ont rien laissé au hasard en déclinant la mort dans tous ses états, qu’elle soit banale ou violente, reflétant nos craintes et toute la noirceur de l’âme humaine dans un grand éclat de rire libérateur. Un catalogue « mourir mode d’emploi » irrésistible de drôlerie tout en étant sombre… Comme la mort.

Pan ! T’es mort ! Par Guillaume Guerse et Terreur Graphique, Delcourt, 2018 / 12€

 

 

Si la musique adoucit les mœurs, elle peut également vous faire grincer des dents et vous faire sortir de vos gonds… Essayez un peu de mettre du rap entre les oreilles d’un amateur de musique classique (ou l’inverse, d’ailleurs !)… Et quel parent n’a pas craqué à l’écoute (bien involontaire) des gammes de son gosse soufflant dans sa flûte à bec (un classique qui semble t-il a encore de beaux jours devant lui…) ou sur les miaulements grinçants et déchireurs de tympans de l’archet du violon de son petit prodige ? Raphaël B., à travers ce « Medley », nous décline le monde de la musique, dans tous ses styles et dans tous ses états, égratignant au passage le monde arrogant de la critique, le cynisme du commerce des artistes « jetables » au gré des modes et du snobisme de la création expérimentale (Ah ! la symphonie « trois heures de bruits de bouche » !). Nuisances sonores et sons divins nous accompagnent chaque jour de notre vie, nous comblent ou nous exaspèrent, selon nos goûts et notre humeur du moment. Raphaël B., dans ce délicieux inventaire, nous en dévoile avec un humour dévastateur toutes les facettes !

Medley par RaphaëlB., Delcourt, 2018 / 12€

 

 

Le « summer camp » de la jeunesse en marche est lancé ! Sponsorisé par la start-up « Fooding Dong », sous l’égide de Gaspard Touquet, son manager, cette université d’été (pour parler français) a pour ambition  de monter un projet « full innovation » en trouvant de nouveaux concepts « disruptifs ». Les jeunes,  pas totalement équipés intellectuellement et peu aux faits des mécanismes de la politique, mais néanmoins venus défendre avec enthousiasme les couleurs de leur « prez Macron », sont dispatchés par équipes  de trois « walkers ». Marie-Tajine, Ghislain et Luc-Cinpa qui forment une équipe de choc, en se creusant les méninges trouvent une idée qui leur semble aussi lumineuse qu’innovante : dissoudre le mélanchonisme dans le macronisme, créer en somme une fusion acquisition des insoumis chez les walkers… Hervé Bourhis s’est amusé à jouer, à coups d’anglicismes aussi pédants qu’obscurs pour le commun des mortels, avec les codes de la politique spectacle dans cette charge mordante et grinçante sur ce qu’est devenue la politique au XXIème siècle. C’est drôle et bien vu et ne redore pas, à bon escient, le blason de nos politiques qui peinent à convaincre leurs électeurs et les dégoûtent chaque jour un peu plus… Acide !

Team Méluche par Hervé Bourhis, Delcourt, 2018 / 12€

 

 

 

 

Et oui, Olivier Tallec revient vers nous après les deux précédents opus réunis dans le coffret « Plaisir d’offrir » (vous trouverez ma chronique ici !) qui réunissait ses deux albums «Bonne journée » et « Bonne continuation ». Et que dire de plus que précédemment ? Qu’on ne s’en lasse pas, c’est sûr, et que ce dernier volume est largement aussi pêchu et drôle que les précédents ! Toujours sur le même principe d’un (superbe !) dessin légendé pleine page, à la manière d’un Voutch ou d’un Sempé, Olivier Tallec met en scène animaux et personnages à travers les siècles dans des situations souvent dramatiques qu’il détourne en gags aussi déjantés que malicieux, avec un cynisme totalement jouissif ! L’humour noir d’Olivier Tallec ne se raconte pas… Il se savoure ! Et si vous n’avez jamais ouvert un de ses délicieux recueils, je n’ai qu’une chose à vous dire : filez vite les acheter, vous ne le regretterez pas ! Ils se lisent très (trop) vite, certes, mais vous verrez qu’à chaque coup de mou, vous aurez le réflexe de les sortir de votre bibliothèque pour vous redonner le sourire ! Tallec Power !!!

Je reviens vers vous par Olivier Tallec, Rue de Sèvres, 2018 / 14€

 

 

 

 

Compilation des dessins de presse parus entre 2001 et 2016 dans le Nouvel Observateur et dans le Point, « Je n’invente rien » nous offre, sous le regard aiguisé de Martin Veyron et de son  crayon qui ne l’est pas moins, une fresque sociologique acide déployée en une multitude de dessins délicieusement irrévérencieux. Éducation, conflits générationnels, santé, travail… Martin Veyron, en effet, n’invente rien. Ses dessins, fruits de l’observation amusée ou énervée de ses contemporains (c’est selon), ne font que traquer les travers de nos comportements, avec une belle lucidité. Un vrai plaisir de retrouver intact l’humour de l’auteur de « Bernard Lermite », « L’amour propre » ou de « Bêtes, sales et mal élevés » (pour ne citer que ces titres là !) décidément toujours aussi férocement drôle !

Je n’invente rien par Martin Veyron, Hoëbeke, 2018 / 21€

 

 

 

 

Après sa superbe adaptation de « La forêt des renards pendus » du regretté Arto Paasilinna, (vous trouverez ma chronique ici !) Nicolas Dumontheuil  nous revient avec une fable philosophique délicieusement délirante qui joue sur les codes des contes classiques et de la BD (Grimm, Hergé, Morris, le roman de Renart…). Avec un graphisme naïf et coloré emprunté à l’univers de Peyo ou des célèbres « Sylvain et Sylvette » de notre enfance, accompagné de dialogues percutants à la « Shrek », cette histoire est irrésistible de drôlerie ! Le pitch ? Un renard et un ours affamés arrivent dans une contrée qui leur semble prospère… Le fait est, un poulailler trône près d’une ferme florissante ! Hélas, celui-ci est bien gardé et Renard se fait capturer par le fermier qui le mène illico presto chez le seigneur du coin, le comte de Barbak, un ogre maigre comme un clou qui dévore tout ce qui se présente sous ses horribles dents pointues… Coup de bol, Barbak ne goûte guère la chair de goupil et, chose suffisamment rare pour être soulignée, (notre ogre est particulièrement stupide), il lui vient une idée : si le renard (rusé, comme il se devrait d’être) l’aide à lui dénicher une femme (dès le lendemain !), il lui laissera la vie sauve… Pas trop fier (comment trouver une donzelle à ce cannibale laid comme un pou ?) renard se met en route avec l’ogre afin de lui trouver chaussure à son pied… Un ours trouillard, un renard fanfaron, un ogre en mal d’amour… Mixez le tout avec des dialogues truculents et de cette alchimie sortira une réflexion tout ce qu’il y a de solide sur le sentiment amoureux : tout le monde peut-il prétendre à l’amour ? Vaste sujet, traité par Nicolas Dumontheuil avec un humour désopilant !

L’ogre amoureux de Nicolas Dumontheuil, Futuropolis, 2018 / 19€

 

 

 

 

Edmond Rostand est au bout du rouleau… Alors que ses confrères Feydeau et Courteline remportent succès sur succès, sa dernière pièce, « La princesse lointaine », interprétée pourtant par la grande Sarah Bernhardt, est un bide total, tant au niveau du public que des critiques. Ruiné et criblé de dettes, comment va-t-il assurer l’avenir de sa femme et de leurs deux enfants ? Par l’entremise de Sarah, il obtient un rendez-vous avec Constant Coquelin, un acteur fort en gueule qui rêve de revenir en haut de l’affiche : il propose à celui-ci le premier rôle de sa prochaine pièce… Dont il n’a pas écrit une seule ligne et dont il n’a pas la moindre idée du début d’un commencement ! Coquelin le prend au mot et réclame que la pièce soit montée dans les trois semaines : commence pour Edmond la course à l’inspiration qu’il va puiser dans son environnement proche, au fil de ses rencontres… Quelle merveille !!! Adaptation de la pièce d’Alexis Michalik (qui a remporté cinq Molières et qui a été adaptée pour le cinéma… Sortie en Janvier 2019 !), « Edmond » déroule la genèse de la pièce « Cyrano de Bergerac », en dessins chatoyants et en dialogues succulents, dans un scénario ébouriffant de virtuosité et de drôlerie ! Enlevé et réjouissant, ce récit nous embarque dans les affres de la création de cet auteur exigeant, à un rythme effréné proche du vaudeville (un comble !). Les personnages secondaires sont particulièrement délicieux : Honoré, le patron de bar noir et lettré, Roxanne incarnée par une comédienne capricieuse et insupportable, imposée par ses amants, corses, producteurs de la pièce et tenanciers d’un bordel, Coquelin, tonitruant et cabot à souhait… Quant aux costumes et aux décors, ils sont tout simplement parfaits et reflètent à merveille le Paris de la fin du XIXème siècle ! Cyrano reste aujourd’hui la pièce la plus jouée du patrimoine français : le panache de ce personnage et les différents artistes qui l’ont incarné, ont sublimé ce texte en alexandrins (d’une durée de près de trois heures !) à une époque où la légèreté était de mise et où le cinéma commençait à devenir populaire… Un exploit que Léonard Chemineau (dont j’avais adoré « Le travailleur de la nuit, chronique ici !) a mis en images et en mots avec flamboyance. Vivant, drôle et pétillant, « Edmond » dégage un charme fou… Gros coup de cœur !

Edmond de Léonard Chemineau (d’après la pièce d’Alexis Michalik), Rue de Sèvres, 2018 / 18€

 

 

 

 

Rosalie, depuis la mort de son mari, n’arrive pas à surmonter son deuil… Elle se montre acariâtre avec ses proches et vit dans le passé, réfugiée dans les souvenirs partagés avec l’amour de sa vie. Son vieux voisin, monsieur Türnau, très seul lui aussi, tente bien d’apprivoiser la vieille dame, espérant conjuguer leurs deux solitudes pour adoucir la dernière ligne droite du chemin qui leur reste à parcourir sur cette terre… Mais Rosalie regimbe, car offrir sa tendresse au vieil homme serait trahir son défunt mari qui lui apparaît lors d’hallucinations de plus en plus fréquentes… Sa petite fille, Lili, traverse elle aussi une mauvaise passe : chanteuse dans un groupe de rock, elle a du mal à joindre les deux bouts et sa relation avec son compagnon, Johannès, est sur la mauvaise pente. Les deux femmes, malgré leur différence d’âge, vont se rapprocher et se confier, en puisant dans l’une et l’autre la force de vivre et d’aimer… Inspiré de l’histoire familiale de son auteure, « Quand j’avais ton âge » nous offre une chronique tendre et délicate sur la transmission et sur le fait qu’on a tant à apprendre les uns des autres, quel que soit notre âge… Le dessin en noir et blanc, simple et réaliste, renforce le récit de cette tranche de vie émouvante qui résonne avec justesse avec nos propres vécus… Quels qu’ils soient.

Quand j’avais ton âge de Katja Klengel, Casterman, 2018 / 12€

 

 

 

Se faire larguer par son mec, après cinq ans de vie commune, qui plus est un soir de réveillon du nouvel an, pourrait faire basculer n’importe laquelle d’entre nous dans une sombre dépression… La jeune femme qui vient de subir ce terrible affront choisit dans un premier temps de noyer son chagrin dans l’alcool (ça tombe bien, elle venait tout juste de déboucher une bouteille de champagne avant l’annonce glaciale de Judas !). Le lendemain matin, en proie à une bonne gueule de bois, elle se retrouve nez à nez avec Philaé, déesse grecque en charge des cœurs brisés, qui lui propose douze épreuves à réaliser au cours de l’année afin de trouver enfin l’amour… Pour retrouver un mec, ou tout du moins l’estime d’elle-même, elle devra subir (et réussir !) ces épreuves plus tordues et farfelues les unes que les autres, comme rappeler ses ex, se réjouir du bonheur des autres, essayer l’amour saphique, résister aux hommes mariés (et au retour de l’ex fourbe !)… Mais au fait, cette Philaé, d’où vient-elle ? Vous le découvrirez à la toute dernière page, au dernier coup de Minuit ! Toutes celles qui se sont pris un jour ou l’autre un râteau dans les dents (allez, nous toutes, non ?) vont se régaler à la lecture de cet album où Louison dépeint avec un humour aussi percutant qu’irrésistible les affres du mal d’amour, dans un dessin flashy et pimpant à souhait ! Haut les coeur, les filles !!!

Les douze râteaux d’Hercule par Louison, Marabout, 2018 / 14,90€

 

 

 

 

Après « Panique dans le 16ème » qui retraçait la campagne d’opposition des habitants d’un quartier du 16ème arrondissement de Paris contre le projet d’installation d’un camp d’hébergement pour migrants, les Pinçon-Charlot sont de retour, une fois encore, dans une fructueuse collaboration avec Etienne Lécroart ! Cette fois-ci, le trio s’attaque au procès Cahuzac que nos deux spécialistes de la sociologie de la « richesse, des privilégiés et de l’élite » ont suivi de bout en bout avec le professionnalisme indéniable dont ils font preuve pour chaque enquête. En traitant ce cas, ils vont bien sûr beaucoup plus loin et nous dévoilent l’ampleur de la fraude fiscale en France (80 milliards d’euros, soit l’équivalent du déficit public…), loin d’être freinée et plutôt encouragée par les pouvoirs publics… Quand Médiapart, en 2012, a révélé l’affaire, celle-ci était connue des pontes de Bercy depuis bien longtemps ! Qu’ils soient de droite ou de gauche, les politiques fraudeurs sont légion et se protègent les uns les autres quand l’un des leurs se fait prendre la main dans le sac, comme Cahuzac, qui n’est qu’un exemple au milieu de tant d’autres… Au final, que risquent-ils, ces malfrats ? Pas grand-chose, hélas ! Cahuzac s’en est lui-même très bien tiré par rapport aux faits qui lui étaient reprochés… « Les riches au tribunal » nous expose clairement pourquoi et comment les riches échappent aux lois et comment la fraude fiscale est permise et organisée par et pour les élites, et c’est aussi passionnant que révoltant, dans cette période de crise où l’on demande aux plus démunis de « faire des efforts » !!! Les Pinçon-Charlot, une fois de plus, nous offrent avec un sens inné de la pédagogie doublé d’un salvateur humour caustique, une leçon de politique parfaitement documentée et argumentée, appuyée par le dessin toujours aussi juste et drôle d’Etienne Lécroart. Convaincant et très énervant !!!

Les riches au tribunal par Monique et Michel Pinçon-Charlot, illustré par Etienne Lécroart, Seuil / Delcourt, 2018 / 18,95€

 

 

 

 

Confortablement installée au balcon du Bataclan, Catherine savoure la musique quand elle entend des détonations dans la fosse, juste en dessous d’elle… Des pétards ? Et puis, comme dans un film en accéléré, c’est l’affolement vers la sortie, les cris, les corps criblés de balles, l’incompréhension, le choc… C’était le 13 Novembre 2015 et Catherine Bertrand a eu la chance de sortir indemne de cet enfer… Indemne ? Pas vraiment… Si elle a eu la vie sauve et n’a subi aucune blessure physique, sa vie est pourtant devenue un enfer, comme pour tous les rescapés, sans doute, de cette soirée de cauchemar… Comment revenir à une vie normale après pareil traumatisme ? Comment retourner au travail, prendre le métro ou se balader dans la rue sans avoir la trouille au ventre ? Comment calmer ses angoisses et vaincre cette dépression qui vous envahit insidieusement et que vous trainez comme un boulet, de plus en plus lourd au fil des jours, au fur et à mesure que vous réalisez à quoi vous avez échappé ? On a tenté de vous assassiner, salement, gratuitement, aveuglément, sans même rien connaître de vous… C’est ce long parcours pour se reconstruire que Catherine Bertrand nous relate sous la forme d’un carnet dessiné dédié à « tous les traumatisés de la vie » dont les blessures ne sont pas toujours visibles… A travers un dessin naïf en totale opposition avec la violence du sujet (ce qui fait sa force…), elle raconte, sans pathos et avec une touche d’humour, l’incompréhension de son entourage, son isolement et sa solitude, mais aussi son parcours du combattant avec l’administration et ses difficultés pour faire entendre sa voix auprès des médecins… Un témoignage fort et émouvant, terriblement sincère…

Chroniques d’une survivante de Catherine Bertrand, La Martinière, 2018 / 14€

 

 

 

 

Chloé, l’épouse de Tignous, continue inlassablement à trier les 20 000 dessins que son dessinateur de mari lui a laissés en héritage, et les fait régulièrement publier depuis sa mort dans les terribles conditions que nous connaissons tous … En exposant ses dessins, elle perpétue bien sûr sa mémoire et son talent, mais elle se «venge » aussi,  « sans haine », de ses assassins qui ont voulu le faire taire en même temps que la liberté d’expression : les dessins de Tignous continuent à paraître et sa voix et son impertinence continuent à s’exprimer des années après sa disparition… Ce dernier album regroupe une centaine de dessins inédits s’étalant sur une longue période de la carrière semée « d’affaires » de Chirac, de la mairie de Paris à Matignon, de la présidence de la république à la cohabitation, jusqu’à sa « retraite ». A travers ses dessins, l’esprit d’analyse de Tignous ne cache pas sa tendresse amusée envers ce bon vivant roublard, amateur de Corona et de tête de veau qui ne rechignait jamais à tâter le cul des vaches : le personnage sympathique ressort autant que le politique retors sous le crayon toujours aiguisé d’un Tignous dont on constate l’évolution du trait au fil des ans… Merci à Chloé de nous offrir encore et encore la possibilité de nous faire sourire à travers nos larmes : grâce à elle, Tignous sera toujours vivant, tant que l’on pourra contempler son oeuvre,…

Chirac par Tignous, Le Chêne, 2018 / 14,90€

 

 

Christine Le Garrec

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *