Histoire(s) de lire… N°45

Et voici les premiers titres de ma sélection de cette rentrée littéraire qui s’annonce, comme tous les ans, fort chargée ! Je vous propose donc de découvrir les premiers romans (fort prometteurs !) d’Olivier Dorchamps et de Lola Nicolle, des romans d’auteurs confirmés comme Thomas Gunzig, Catherine Gucher et Didier Delome (dont je vous ai déjà présentés pour certains les précédents ouvrages) qui nous offrent tour à tour un « faux » feel good étonnant (et brillantissime !) et des histoires intimes bouleversantes d’humanité. Pour finir, je vous invite à dévorer le polar haletant et bien ficelé signé par Gilles Vidal… Allez, bon courage pour la rentrée ! Bonnes lectures à toutes et à tous… Et à très bientôt pour une autre sélection !

Lorsque Tarek meurt brutalement, ses trois fils, Marwan, Ali et Foued, en plus de leur chagrin, doivent faire face à une situation à laquelle ils n’étaient pas préparés… Toute la famille vit en banlieue parisienne depuis des années et les trois enfants y sont nés. Mais Tarek, comme dernière volonté, a fait le vœu d’être inhumé au Maroc… Ce pays, les trois garçons le connaissent peu, ils n’y sont pas retournés depuis l’enfance, et comme leur père les a toujours encouragés à s’intégrer, le Maroc était rarement évoqué en famille … Ils vivent donc comme une trahison le fait d’être obligés de faire le voyage « au pays » à chaque fois qu’ils voudront se recueillir sur la tombe de leur père. Mais cette dernière volonté, ils se doivent de l’exaucer. C’est Marwan, à la demande de Tarek, qui accompagnera son cercueil en avion, en compagnie de Kabic, un vieil ami de la famille, proche des grands-parents paternels de Marwan. Sa mère et ses frères les rejoindront après un long périple en voiture… Lalla, la grand-mère qui, après avoir perdu son mari, doit faire le deuil de son fils, les accueille… Des retrouvailles qui vont bousculer Marwan lorsqu’elle lui confiera l’histoire familiale, bien loin de l’idée qu’il s’en faisait… Avec pudeur et délicatesse, d’une écriture limpide et lumineuse chargée d’émotion, Olivier Dorchamps évoque le deuil, le déracinement et la difficile quête d’identité de jeunes gens issus de l’immigration, avec en filigrane un douloureux secret de famille enfoui depuis plusieurs générations. Avec ce premier roman d’une authenticité rare, Olivier Dorchamps signe un texte qui a du souffle, annonciateur d’une carrière littéraire des plus prometteuse : émouvant et juste, sans pathos grâce à une pincée d’humour savamment dosée, « Ceux que je suis » est un pur joyau. Gros coup de cœur !!!

Ceux que je suis d’Olivier Dorchamps, Finitude, 2019 / 18,50€

Alice, à l’approche de la cinquantaine, se retrouve au chômage après avoir été vendeuse dans un magasin de chaussures pendant près de trente ans. Elle élève seule son fils, Achille, dont le père a eu l’élégance de prendre la poudre d’escampette lorsqu’elle lui a annoncé qu’elle était enceinte… En fin de droits, Alice cumule des petits boulots en intérim et n’arrive plus à joindre les deux bouts… De « juste », sa situation financière devient ingérable et elle commence à voler pour nourrir son fils… Au comble du désespoir, elle kidnappe une petite fille devant une crèche, espérant obtenir une rançon qui lui permettrait de subvenir à ses besoins et à ceux d’Achille… Elle laisse un mot sur le pare-brise de la voiture devant laquelle elle a trouvé le bébé, mais personne ne la réclame, comme si ce petit bout de chou n’existait pas… Que faire ? D’autant plus qu’Alice s’est attachée à la petite fille qu’elle a prénommée Agathe… La rendre, oui, mais à qui ? Tom est écrivain. Un auteur bien loin d’avoir réussi comme il l’espérait. Si ses bouquins ont un relatif succès d’estime, ils ne lui permettent pas de vivre… A cause de cette passion dévorante pour l’écriture, il a tout perdu sans connaître la gloire tant espérée : sa femme a fichu le camp et sa fille le méprise… C’est sur sa voiture, alors qu’il déposait sa petite nièce à la crèche, qu’il trouve le message d’Alice… Il pense à une blague mais quand il l’appelle, il s’aperçoit que ce n’en est pas une… Ces deux laissés pour compte décident de mettre à profit leurs galères et d’écrire un roman qui, s’il rencontre le succès, les mettra tous deux à l’abri… Thomas Gunzig, de son écriture fluide et maîtrisée à la perfection, nous immerge avec un sacré talent au coeur de la création littéraire, en nous faisant assister à l’élaboration d’un roman dans le roman ! Bienveillant et empathique, « Feel good » a en effet tout d’un roman bien-être, mais il va bien au-delà en nous offrant une critique sociale bien acérée qui met en lumière les difficultés pour survivre de bon nombre de gens qui se retrouvent sur le carreau sans beaucoup d’options pour s’en sortir… Inégalités sociales et fragilité de l’écrivain se mêlent habilement tout au long de ce récit sincère et vrai qui, cerise sur le gâteau, est loin d’être dénué d’humour. Wouaoh… Quel tour de force littéraire ! Encore un vrai gros coup de cœur !!!

Feel good de Thomas Gunzig, Au Diable Vauvert, 2019 / 19€

Raphaëlle et Antoine s’aiment depuis leur rencontre à la fac de lettres. Ils sont beaux, jeunes et brillants et ont des espoirs et des rêves plein la tête : le monde est à leurs pieds et tout est  à construire. Raphaëlle vient d’une famille bourgeoise où l’argent n’est pas un problème, Antoine, issu d’un milieu modeste, doit galérer pour survivre : malgré ces différences de classe, ils se laissent porter par leur amour, dans l’insouciance de la jeunesse. Passion commune pour la littérature, amis fidèles et sincères, soirées étudiantes, flâneries dans Paris, projets d’avenir… Leur vie est une fête et leur avenir se présente sous les meilleurs auspices. Mais arrive la fin des études et le moment de se lancer dans la vie active en décrochant un emploi… Si Raphaëlle n’a aucune difficulté pour trouver un bon job, ce n’est pas le cas d’Antoine qui essuie refus sur refus… Au fil des mois, il perd toute confiance en lui et son mal être le rend agressif envers Raphaëlle qui subvient aux besoins du couple… Leur idylle, confrontée à la dureté de la vie, s’émiette : ils se séparent une première fois, se retrouvent, pour se séparer à nouveau… La fête est finie et le fil qui les relie, bien que solide, finira par se rompre avec la fin de leur innocence… « Après la fête » nous dévoile avec une sincérité désarmante le constat doux amer d’une jeunesse qui doit surfer sur les incertitudes de son avenir en faisant le deuil de ses rêves. Cette chronique un brin mélancolique sur une génération désenchantée en quête de sens dépeint à la perfection le malaise et l’angoisse de notre jeunesse face à la violence d’une société où il faut se battre pour exister, souvent à armes inégales… Roman d’amour et de rupture sociale et amoureuse, « Après la fête » sonne juste et fort et résonne en nous comme le glas des illusions et des rêves inassouvis : un premier roman, brillant et lumineux comme l’espérance, sombre et lucide comme la vie… Lola Nicolle est une auteure à suivre, à n’en point douter !

Après la fête de Lola Nicolle, Les Escales, 2019 /17,90€

25 Novembre 2016 : Fidel Castro vient de mourir. Un vrai coup de tonnerre pour Jeanne, dont les souvenirs de sa jeunesse rebelle et révolutionnaire se rallument après cette funèbre nouvelle, comme un feu mal éteint dont les braises se mettent à crépiter après un souffle d’air… Femme libre et passionnée, Jeanne a milité toute sa vie sur tous les fronts et à 68 ans, elle n’a renoncé à aucun de ses idéaux… Même si ceux-ci ont pris toute la place dans son existence, éloignant d’elle son mari et son fils, lassés de ses incessants combats. Un fils d’ailleurs parti loin de cette « pasionaria » davantage préoccupé des soubresauts du monde que de sa progéniture, ulcéré par ses emportements politiques auxquels d’ailleurs il est loin d’adhérer, ces certitudes et ces luttes lui ayant volé l’amour de sa mère… En ce 25 Novembre, Jeanne qui vit entourée d’amis dans un coin perdu de l’Ardèche, est bien décidée à refaire le voyage pour Cuba afin de rendre un ultime hommage à Castro, des années après l’avoir rencontré lors de la révolution cubaine… Ce premier voyage avait mis fin à sa relation amoureuse avec Ruben, un réfugié de l’Espagne franquiste, qui avait refusé de la suivre sur le chemin d’une autre révolution, aussi juste soit-elle… Ruben, le souvenir mélancolique d’un amour perdu, qui se rappelle à elle sous la forme d’une lettre, au moment où elle s’apprête à s’envoler de nouveau vers sa jeunesse… Il ne l’a jamais oubliée et souhaite la revoir… L’occasion de reprendre leur amour là où ils l’avaient laissé ? Et qui sait, de faire enfin ce voyage ensemble… Après « Transcolorado » (chroniqué ici !), quel plaisir de retrouver l’écriture poétique, sensible et puissante de Catherine Gucher ! En nous offrant ce beau portrait de femme engagée, elle nous emporte avec grâce au cœur des espoirs d’une génération intimement convaincue de la nécessité de construire un monde meilleur et plus juste… Un idéalisme qui fait défaut aux nouvelles générations « aquabonistes », lassés de la politique qui ne se montre pas, il faut bien l’avouer sous son meilleur jour, depuis quelques décennies… « Et qu’importe la révolution » nous embarque sur les chemins de la passion, qu’elle soit amoureuse ou dictée par des convictions humanistes inébranlables, avec une incroyable justesse de ton et dans un style narratif fluide, qui coule de source. Magnifique… Et passionnant !

Et qu’importe la révolution ? de Catherine Gucher, Le Mot et le Reste, 2019 / 17€

Dans son précédent roman, « Jours de dèche » (chroniqué ici !), Didier Delome relatait avec une belle sincérité sa descente aux enfers, lorsqu’il se retrouva à la rue après la faillite de sa galerie d’art. Avec « Les étrangers », il attaque le mal par la racine, avec la même sincérité implacable, en nous dévoilant son enfance meurtrie. Confié tout petit à ses grands parents paternels, Didier ne découvrira sa mère qu’à l’adolescence, lorsqu’elle décidera de le reprendre avec elle… Pourquoi ? Car pendant six longues années, le jeune garçon subira l’indifférence, la froideur et les humiliations permanentes de sa mère, homosexuelle assumée, en couple avec une femme friquée plus âgée qu’elle… Entre fugues et tentatives de suicide, Didier n’arrivera jamais à faire entendre son désarroi et ses cris muets resteront lettre morte auprès de cette femme au cœur de pierre, jusqu’à ce qu’enfin il s’en libère, en volant de ses propres ailes… Au fil du récit, on découvre le parcours de Françoise, mère indigne, bourgeoise et rebelle, à travers les anecdotes confiées à Didier par un vieil ami de sa mère, qui nous offre dans le même temps un panorama du Paris Gay des années 50 à 70. Avec un trait d’humour, comme un bras d’honneur au désespoir, Didier Delome raconte sans pathos le parcours qui fut le sien, la haine de sa mère qui ne l’a jamais lâché, et comment sa vie a été conditionnée par ce manque affectif, dans une totale mise à nu de ses sentiments, aussi ambigüs soient-ils… Car les histoires se suivent et parfois se répètent : dans la première scène du roman, Didier assiste, invisible aux yeux de sa famille, au baptême de sa petite fille, prénommée Françoise… Par le fils qu’il a lui-même abandonné… Un roman intimiste et fort sur les liens du sang qui peuvent se révéler de vrais fardeaux, lorsqu’ils sont étrangers à toute forme d’amour…

Les étrangers de Didier Delome, Le Dilettante, 2019 /18€

Félix Meyer revient dans sa ville natale où il n’a plus remis les pieds depuis longtemps, pour une raison des plus tragiques : Carole, sa sœur aînée, vient de mourir, écrasée par un chauffard… Et vu l’acharnement de celui-ci sur sa victime, le doute n’est pas permis, il s’agit d’un meurtre… Aurélie Costa, le lieutenant chargée de l’affaire, en est également convaincue… Mais elle prévient Félix : vu le nombre de dossiers en cours sur son bureau, l’affaire risque de mettre beaucoup de temps à être élucidée, si elle l’est un jour… Félix décide donc de mener lui-même l’enquête, mais cela fait des années qu’il n’a plus été en contact avec sa sœur et il ne sait plus grand-chose d’elle… La visite à son appartement ne lui apprendra pas grand-chose car celui-ci semble vidé de toute personnalité : rien, pas une photo, aucun indice, comme si Carole n’avait jamais vécu entre ces murs… Les gens qu’ils rencontrent, ses collègues de travail, ne l’aident pas non plus : sa sœur semble un fantôme qui a traversé sa vie sans laisser de traces… Pourquoi et par qui Carole a-t-elle été assassinée ? Et Félix, qui est-il vraiment ? Il semble avoir accès à des banques de données secrètes, inaccessibles au commun des mortels… Gilles Vidal signe avec « La boussole d’Einstein » un thriller passionnant, davantage psychologique que saignant, et nous balade dans un jeu de piste entre passé et présent qui ne dévoile qu’au compte-gouttes les mystères de chacun des personnages… Une intrigue haletante, une fine analyse des rapports humains, le tout  emballé dans une écriture fluide et littéraire : Gilles Vidal nous offre là un excellent polar qui maintient le suspense jusqu’au dénouement. Palpitant !

La boussole d’Einstein de Gilles Vidal, Zinédi, 2019 / 17,90€

Christine Le Garrec

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