Marco Beltrami / James Mangold : le son de l’adamantium

S’il s’est alloué les services d’Howard Shore (COPLAND- 1997), Mychael Danna (UNE VIE VOLEE – 1999), Alan Silvestri (IDENTITY – 2003), T-Bone Burnett (WALK THE LINE – 2005) ou encore John Powell (NIGHT & DAY- 2010) par le passé, le cinéaste visionnaire James Mangold semble avoir trouvé en la personne de Marco Beltrami le compagnon musical idéal. Avec la sortie de LE MANS 66, leur collaboration électrique s’étend désormais à quatre longs-métrages.  Des guitares en nylon des cowboys à l’harmonica en adamantium, retour sur le cheminement des partitions de ce tandem électrique.

3H10 POUR LES OSCARS

Placé sur les rails grâce au financement des studios Lionsgate, le remake de 3H10 POUR YUMA (Delmer Daves – 1957) proposé par James Mangold cherche à faire embarquer en son bord un compositeur pour l’image répondant à ses critères d’exigences. De son côté, Marco Beltrami planche sur le quatrième volet de la franchise DIE HARD (Len Wiseman -2007) et n’aspire qu’à s’illustrer sur un western « comme on en fait peu ». Le visionnage de TROIS ENTERREMENTS (Tommy Lee Jones – 2005) aura été des plus révélateurs pour le metteur en scène qui, envouté par l’authenticité de son approche sonore, décidera d’intégrer à la production ce compositeur alors très en vogue. Soucieux d’apporter un souffle musical inédit, Mangold l’invite à une relecture en profondeur du score de western classique. Ce dernier cherche notamment à y insérer des « éléments rythmiques » qui « propulseraient davantage les scènes » tandis que Beltrami lui suggère de s’aventurer sur un territoire plus expérimental ; en manipulant des instruments d’époque avec une grande modernité. Épaulé par son complice Buck Sanders, le musicien dépeint un paysage sonore unique qu’il décale amplement ; par son approche très contemporaine, pour ne pas céder aux clichés du genre.

Ces westerns ont quelque chose d’anachronique. Ce sont des pièces d’époque, mais ils prennent des libertés avec cela. Musicalement, je trouvais cela amusant d’en prendre aussi, de me servir d’instruments qui existaient à cette période [de l’Histoire] et de les utiliser de façon plus moderne. C’est finalement ce que j’ai fini par réaliser sur [3H10 POUR YUMA]. En réalité, tous les instruments utilisés étaient des instruments acoustiques qui auraient pu être employés à l’époque. De l’harmonium au piano à queue, en passant par les guitares en nylon, les percussions indiennes, le banjo, le violon, la flûte, etc. Même certains sons qui n’étaient pas d’origine orchestrale et que nous avons pu utiliser de manière rythmique avec tout le reste comme le carillon d’une horloge de grand-père, une guimbarde, etc. C’était donc quelque chose que j’ai toujours voulu accomplir de ce point de vue mais c’est aussi quelque chose qui évolue, et je pense que le western constitue un excellent modèle pour le faire.

Marco Beltrami

L’anatomie de ce score repose essentiellement sur l’utilisation d’un ensemble instrumental assez restreint mais dont la particularité de sa composition est à l’origine du triomphe de cette œuvre. Beltrami s’amuse à glaner une pléiade de samples à partir d’un harmonium du 19ème siècle (qu’il a récemment utilisé dans THE HOMESMAN de Tommy Lee Jones), d’une guimbarde poussiéreuse mais également d’un carillon issu « d’une vieille horloge de grand-père » ; pour les assembler ensuite à une modeste section de cordes, de trompettes et de percussions. Déjà employée dans un bon nombre de westerns spaghetti, la guitare électro-acoustique contribue à insuffler une tension remarquable aux images nerveuses de Mangold. Caractérisée par ses cordes en nylon, elle est étroitement liée au personnage de Charlie Prince (interprété par Ben Foster) et signe de multiples apparitions à travers le film (‘Trial By Fire’, ‘Ben Arrested’). La partition reste toutefois marquée par les thèmes respectifs des deux protagonistes interprétés par Russel Crowe et Christian Bale. Le criminel Ben Wade est illustré par un motif à cordes et piano extrêmement minimaliste ; obtenu par l’insertion d’un fil de pêche sur l’ensemble des violons (‘Main Titles’, ‘Ben Takes the Stage’), résumant de manière très simpliste la dangerosité de ce personnage. Le vétéran Dan Evans est quant à lui muni d’une mélodie plus évocatrice (‘A Man of His World’, ‘Bible Study’) qui ne déploiera sa splendeur qu’à la fin du long-métrage dans le mémorable ‘The 3h10 to Yuma’. Porté par un solo de trompette à la fois élégiaque et triomphant, ce morceau affiche une superbe progression rythmique qui conclut brillamment cette relecture du chef d’œuvre de Delmer Daves. Au-delà d’une spatialisation plus marquée sur certaines plages teintées de sonorités électroniques grésillantes et menaçantes, les cordes grandiloquentes et les guitares impétueuses détonnent au son des coups de feu donnés par Russel Crowe et Christian Bale pour conférer au film les moments de bravoure qu’il mérite (‘Dan’s Buden’, ‘Bible Study’, ‘Who Let the Cows Out ?’). Assemblé en seulement six semaines et enregistré aux studios d’Abbey Road à Londres, sa partition sophistiquées le conduira jusqu’à la 80ème Cérémonie des Oscars en 2008 en lui décernant la première nomination de sa carrière.

Ce n’est pas un grand western orchestral ; j’ai d’ailleurs toujours des idées pour un western orchestral, mais c’est une œuvre plus stylisée. Ce que j’ai aimé et que j’ai vraiment aimé réaliser, c’est de m’emparer de sons provenant de l’environnement et d’inventer des paysages sonores qui ne font pas nécessairement partie d’un ensemble orchestral traditionnel. En travaillant avec ça dans un western… Je pense réellement qu’on peut s’amuser ! 

Marco Beltrami

L’HARMONICA DE L’ADAMANTIUM

Après un passage grandement apprécié et remarqué dans la trilogie X-MEN (2000-2006), le Wolverine de Hugh Jackman se pare enfin d’une fresque musicale plus spécifique grâce à la mise en chantier d’une trilogie lui étant entièrement consacrée. Si l’approche plus mainstream d’Harry Gregson-Williams pour WOLVERINE : ORIGINS (Gavin Hood – 2009) n’a pas suscité de critiques unanimes, celle de Marco Beltrami lui confère un tout autre aspect, plus minimaliste certes, mais non moins percutant. WOLVERINE: LE COMBAT DE L’IMMORTEL s’ouvre sur un motif à deux notes (‘A Walk in the Woods’) qui s’oppose sévèrement aux thématiques amples d’Harry Gregson Williams (‘Logan Through Time’) pour se rapprocher copieusement de l’atmosphérique BATMAN BEGINS d’Hans Zimmer et James Newton Howard (‘Vespertilio’). Un brin héroïque et mystérieux, il mutera progressivement pour devenir le thème de Wolverine dans ‘The Wolverine’ ou encore ‘A Hidden Fortress’. Cet ensemble orchestral se retrouve contrebalancé par l’emploi d’un harmonica solitaire et atemporel (‘Euthanasia’, ‘Abduction’, ‘Trusting’) qui semble refléter la vulnérabilité de Logan tout comme les multiples dangers qui l’entourent. L’intervention d’un tel instrument dans un comic-book movie de cette envergure dénote un acte audacieux particulièrement risqué et qui assimile ce WOLVERINE: LE COMBAT DE L’IMMORTEL à un western contemporain.

Pour accompagner auditivement le voyage « initiatique » de Logan au Japon, Beltrami use également d’une palette d’instruments traditionnels : les cloches harmonieuses font allusion à la spiritualité nipponne (‘’) tandis que les percussions tribales confèrent un rythme endiablé aux séquences de combats (l’excellent ‘Logan’s Run’, ‘Funeral Fight’). Sa musique profondément désespérée combine les crescendos dramatiques (‘Threnody for Nagasaki’, ‘Goodbye Mariko’) à des plages de notes plus abstraites et angoissantes (‘The Snare’, ‘Ninja Quiet’) ; tout en y injectant une légère touche épique dans laquelle l’orchestre se déploie simultanément aux griffes du mutant poilu à l’humeur taciturne (‘The Wolverine’, ‘Sword of Vengence’, ‘Silver Samurai’). C’est sur une conclusion plus enjouée que s’achève la partition de Beltrami, laissant ouvertement place à l’espoir et l’aventure (‘Where To ?’), permettant ainsi d’oublier les maladresses du long-métrage.

A la fois western, drame intimiste et road movie façon 70’s, la tâche à relever au niveau de la partition de Logan était de ficeler une aiguille entre tous ces genres mais aussi de les coudre émotionnellement entre eux.

James Mangold

L’exercice de style se poursuit en 2017 avec le diptyque LOGAN, le dernier chapitre de cette trilogie inspiré de l’arc narratif Old Man Logan imaginé par Mark Millar et Steve McNiven. Si Cliff Martinez fut un temps annoncé à l’œuvre, Mangold ne tarde pas à rapatrier Beltrami à l’habillage sonore malgré son essai plutôt raté sur le reboot condamnable des Quatre Fantastiques (Josh Trank – 2015 – co-composé avec Philip Glass) pour le même studio. Le cinéaste refuse expressément que son œuvre maîtresse soit dotée d’un « score thématique traditionnel » qui vienne entacher sa vision. Il oriente ainsi Beltrami vers la construction d’une ambiance plus « rugueuse » qui « supporte émotionnellement » l’histoire de manière « organique ». « Un équilibre délicat » à mettre en œuvre selon l’exécutant et entièrement propice à l’expérimentation « d’instruments inhabituels » comme l’orgue Hammond. Dans son ensemble, le compositeur réitère plus ou moins la même recette, sans pour autant assurer une continuité musicale marquée avec son prédécesseur WOLVERINE: LE COMBAT DE L’IMMORTEL. La richesse de son œuvre pourrait se résumer exclusivement à cette séquence d’ouverture prégnante (‘Main Titles’) lors de laquelle le cachet aérien d’un piano solennel se juxtapose aux cordes viriles d’une guitare électrique éreintée. Un harmonica solitaire symbolisant un Logan en perdition ; inexorablement voué à une mort imminente, finit enfin par s’ajouter à l’édifice tandis que les battements affolés de la batterie lui administrent un élan de motivation nécessaire. L’ensemble instrumental utilisé lui confère un aspect viscéral qui s’ajuste aussi bien à l’interprétation vénérable d’Hugh Jackman qu’à l’esthétique scénique troublante instaurée par Mangold. Sa musique crépusculaire donne la nette impression de s’abîmer dans une chute infinie. L’atmosphère lancinante qui y règne évoque aussi bien le néant que la déchéance d’un corps ravagé par les blessures et celle d’un esprit envahi par la souffrance. La latence des cordes traduisent son accablement (‘Beyond the Hills’, ‘Don’t Be What They Made You’), le piano mélancolique tente de mettre l’accent sur ses faiblesses (‘Old Man Logan’, ‘To The Cementary’) tandis que les dissonances des sonorités électroniques à la John Carpenter vont de pair avec ses capacités à combattre (‘Farm Aid’,‘Into the Woods’, ‘Logan vs X-24’). Toutefois, si son illustration en oublie parfois d’être spectaculaire, l’agressivité de ses instruments nous percute aussi sûrement que les coups de griffes donnés par Wolverine. En témoignent les cordes et la batterie furieuses de ‘El Limo-Nator’, les cuivres grondants de ‘That’s Not A Choo-Choo’ ou encore l’harmonica criard de ‘Loco Logan’. Sa musique ténébreuse aux accents de western/road movie (‘Main Titles’, ‘Logan Drives’, ‘Alternate Road to Mexico’) déguisés assure un rembrunissement sonore rarement observable dans le monde des super-héros. Marco Beltrami assure que même si LOGAN fut très exigeant, il n’en fut pas moins une « expérience inspirante qu’il chérira à tout jamais ».

[Sur Logan, James Mangold voulait] de la franchise et des aspérités, un ton non poli et de l’énergie. D’une manière ou d’une autre, j’ai dû capturer cela tout en créant simultanément une partition moderne. Il n’a pas besoin d’une musique thématique grandiose ni d’énoncés mélodiques verbeux. Tout était question d’ambiance.

Marco Beltrami

LE RYTHME DE LA COURSE

« [LE MANS 66] est le meilleur film sur lequel j’ai pu travailler » s’enthousiasme Marco Beltrami. Cette déclaration n’a pourtant pas à susciter l’étonnement au regard de l’environnement dans lequel Beltrami a baigné tout au long de la post-production. Le compositeur peut en effet compter sur la présence attentive de James Mangold, qu’il retrouve pour la quatrième fois de sa carrière, tout en étant entouré de sa fine équipe habituelle dont Buck Sanders, qui co-signe ici le score. Outre un emploi du temps plutôt « relaxant », Beltrami avoue avoir puisé son inspiration dans le sujet même du film ; en tant qu’amateur passionné de courses automobiles. Au commencement, Mangold leur transmet une playlist exhaustive contenant à la fois « des années 50, du jazz, des années 60 mais aussi du rock’n roll » et destinée à les aiguiller sur la direction musicale à emprunter. « Un point de départ » essentiel selon le duo de compositeurs qui ne manquera pas d’intégrer ses préceptes. La mise en scène vigoureuse de Mangold les conduit à articuler l’ensemble de leurs compositions atour d’un groupe de 15 musiciens ; considérant que les séquences d’action « magnifiquement filmées » n’ont aucunement besoin d’un appui auditif. Dépourvu de violons, la bande-originale est interprétée par de nombreux instruments acoustiques/électroniques et place les guitares sur le devant de la scène dans un ensemble à la fois cohérent et mécanique. Beltrami et Sanders se concentrent essentiellement sur les connexions émotionnelles reliant les personnages entre eux tout en prenant en considération « le contexte dramatique » de cette course finale spectaculaire.

La partition s’avance sur la piste avec ses courbes simplistes incomparables à l’esthétique imposante de l’homologue RUSH, d’un certain Hans Zimmer (Ron Howard – 2013). Bien loin de carburer à la testostérone, elle s’engage moins brusquement dans les virages pour souligner intimement le partenariat excentrique établit entre l’ingénieur Carroll Shelby (interprété par Matt Damon) et le pilote sanguin Ken Miles (campé par Christian Bale) mais aussi la dualité inapparente des constructeurs Ford et Ferrari. Lorsqu’elle ne laisse pas place aux paroles de Nina Simone, The Byrds ou encore Buck Owens, elle envoie ses vibrations rock sur les circuits de courses pour y rythmer le passage des bolides et ainsi apporter un panache non négligeable (‘Le Mans 66’, ‘Driving in the Rain’, ‘Night Driving’). Ses inspirations jazz façon Mancini et Barry viennent quant à elles compléter les séquences associées à l’univers du géant italien Ferrari (‘Ferrari Factory’). Le tandem Mangold/Beltrami finira sûrement sa course aux Oscars un jour ou l’autre !

(Image de mise en avant: www.marcobeltrami.com)

David-Emmanuel – Le B.O.vore

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