Interview Volker Bertelmann – « Composer pour des films sur la 2e Guerre Mondiale m’aide à mieux comprendre cette époque »

Volker Bertelmann avait déjà réussi à conférer aux scores de Conclave et À l’Ouest, Rien de Nouveau, une tension insoutenable, où chaque atmosphère ; faite de l’assemblage de sonorités organiques et synthétiques, entretenait aussi bien l’immersion qu’elle la façonnait. Le compositeur, depuis lors oscarisé, réitère l’expérience sur La Bataille de Gaulle : L’Âge de Fer, son premier projet français, en proposant une musique frénétique, incisive et dramatique, mais jamais commémorative ; ce qui ne l’empêche pas pour autant de célébrer la grandeur de cette figure historique notable ni l’intensité de son combat pour la liberté. Ici, les heures sombres de la Seconde Guerre Mondiale rejaillissent : les cordes se mobilisent, les cuivres grondent et les percussions mitraillent au rythme d’un récit où règne, malgré tout, l’espoir d’un monde meilleur. Bertelmann frappe fort, encore une fois ! Pour vous faire patienter un peu avant la sortie de la dernière partie du diptyque ; J’Écris Ton Nom, nous vous proposons d’explorer les rouages de cette bande-originale intense, grâce à un bel entretien qui, par le plus étonnant des hasards, fut réalisé un 18 Juin… pour (rappelez-vous vos cours d’histoire !) l’anniversaire de l’appel du Général De Gaulle à la BBC ! *

À l’Ouest, Rien de Nouveau (de E. Berger, 2022), L’Écume de la Guerre (de G. Vikene, 2022), Une Vie (de J. Hawes, 2023), Pressure (de A. Maras, 2026), et maintenant La Bataille de Gaulle : L’Âge de Fer (de A. Baudry, 2026) : il semble que le thème de Seconde Guerre Mondiale occupe une place importante dans votre filmographie… C’est un sujet qui vous tient à cœur ? Ou une pure coïncidence ?

C’est un mélange de coïncidences et de mon intérêt pour cette période. Lorsqu’un film comme À l’Ouest, Rien de Nouveau rencontre un succès, il peut attirer l’attention d’autres cinéastes qui explorent eux aussi ce sujet. Ils peuvent alors découvrir ma musique et envisager de l’utiliser pour leurs propres projets. Cette période est généralement considérée comme une époque dramatique de l’histoire allemande, et j’ai le sentiment que travailler sur des films qui se déroulent à cette époque m’aide en quelque sorte à mieux la comprendre.

Votre musique pour La Bataille De Gaulle : L’Âge de Fer surprend parce qu’elle s’ancre dans l’action présente plutôt que dans la célébration du passé, soulignant continuellement sa pugnacité (« Taking Action & Striking Back »), ses prises de risques audacieuses (« Le Cameroun »), ses victoires ou ses défaites (« Victory Is In Our Grasp »). Craignez-vous de tomber dans l’écueil d’une musique commémorative en écrivant pour une personnalité historique aussi forte que le Général de Gaulle ?

Je pense qu’il vaut toujours mieux travailler sur une musique qui vous reflète et qui, d’une certaine manière, décrit ce que vous voyez à l’écran. Parfois, la musique d’époque peut y contribuer, mais je préfère essayer de décrire les choses de manière contemporaine.

On a le sentiment qu’Antonin Baudry savait exactement pourquoi il est venu vous chercher… Comment se sont déroulées les spotting-sessions ? Vous vous êtes rapidement accordés sur le rôle que devait tenir le score ?

Les films de ce genre sont très complexes et la musique doit remplir de nombreuses fonctions différentes sans tomber dans les clichés. Cela a donc pris un certain temps, notamment parce que le film a évolué depuis que j’ai commencé à travailler dessus, ce qui impliquait de suivre le rythme du montage. Nous avons donc organisé plusieurs spotting-sessions et la musique a constamment évolué.

Dans Conclave (de E. Berger, 2024), votre instrumentation ; mêlant violoncelles, cristal Baschet et harmonium, instaurait une ambiance très anxiogène, claustrophobe, pour révéler les rouages obscurs du Vatican et coller au plus près du suspense. Votre score pour La Bataille de Gaulle semble guidé par ce même objectif : exposer l’urgence (« Taking Action & Striking Back »), la menace (« Montcornet », « A Powerful Fleet », « Mission Accomplie ») et la fragilité du climat politique (« A Shameful Alliance »). Voyez-vous des connexions entre ces deux scores ?

Bien sûr ! Chaque bande originale nourrit le travail suivant, et avec Conclave, j’ai acquis de grandes expériences en menant des expérimentations pour créer de la tension dans un scénario très axé sur les dialogues. A l’inverse, La Bataille de Gaulle est un film beaucoup plus riche en termes d’action et plus commercial – ce qui n’est absolument pas péjoratif –, mais ce genre de film nécessite une certaine quantité de musique qui répond à des attentes sur le plan fonctionnel. Sur le plan sonore, j’ai également essayé d’y apporter ma propre couleur autant que possible.

Avez-vous conçu la musique comme un flux de tension ininterrompu ?

Non, j’ai envisagé la musique comme le récit de dirigeants d’État tentant d’empêcher un dictateur allemand fou de dominer le monde, tout en luttant contre les politiques de leur propre pays et même les Alliés. C’est une histoire fascinante qui parle de courage et de collaboration, mais aussi de conspirations et d’ambition personnelle. Il fallait donc composer une musique qui reflète tous ces éléments.

Les percussions et l’orchestre agissent en masse, pour soutenir l’ampleur du récit mais l’on entend aussi un travail électronique extrêmement intéressant (« Moncornet », « Mission Accomplie »). Connaissant votre réputation de compositeur et musicien expérimental, pouvez-vous nous révéler quelles expérimentations se cachent derrière cette fresque historique ?

Tout dépend s’il y a un cadre propice à l’expérimentation… J’ai d’ailleurs travaillé sur de nombreux films que j’apprécie beaucoup, mais dont la musique n’a rien d’expérimental. Je suis un grand adepte de la recherche, mais parfois, il suffit simplement de composer de bons thèmes et de les arranger proprement. C’était principalement le cas pour De Gaulle. A certains endroits, j’ai essayé d’expérimenter des sons électroniques déformés mais aussi beaucoup de sons métalliques que nous avons créés en frottant des cymbales ou en utilisant toutes sortes de bruits métalliques. Trouver un bon instrument soliste qui interprète les thèmes, en dehors des choix habituels, est également un travail de recherche. Cette fois-ci, j’ai beaucoup doublé les lignes de cordes avec un synthétiseur analogique pour les rendre plus présentes. Sur un projet de cette envergure, on peut se permettre ce genre de choses.

Le thème principal, que l’on entend en premier lieu dans « Taking Action & Striking Back ; symbolise ce combat pour la liberté, avec ses cordes vivaces et pugnaces qui se mobilisent tout au long du récit (« L’Equipe », « Si Je Dois Mourir »). Mais surtout, il entremêle les destins de Fernand et De Gaulle, qui ne se croisent pourtant jamais physiquement. Par ce thème commun, la musique semble assurer une puissante connexion entre ces deux protagonistes…

Je pense que ces deux personnages sont liés par leur vision ; celle de vivre dans [une France différente que celle de Vichy]. La musique est donc en quelque sorte un hymne à un monde meilleur, qui correspond peut-être à leur vision respective, mais comme l’Histoire nous l’enseigne, cette vision peut certes se concrétiser, mais elle se paie souvent au prix fort. Ici, la musique incarne davantage l’espoir à l’état pur.

Dans « Vive De Gaulle », l’orchestre se permet une envolée très lumineuse mais là encore, contrairement à ce que laisse supposer son titre, ce morceau ne cherche pas plus à célébrer l’héroïsme de De Gaulle que l’espoir qui anime les résistants. On sent une intention de créer un moment « hors du temps » dans le film…

Dans cette scène, la Résistance se rassemble pour la première fois en grand nombre, en plein Paris. J’ai essayé d’utiliser la musique pour propulser le public dans un espace où l’on ressent la surprise de voir qu’ils sont si nombreux et où l’on perçoit la force qu’ils ont en tant que groupe.

Votre musique apporte aussi une dimension plus humaine en exprimant les doutes du Général grâce à un thème récurrent (« Baignoire », « Tout Va Bien », « Le Téléphone Sonne ») qui renvoie à un sentiment de solitude, de désespoir, sans pour autant verser dans le pathos. On dirait que, là aussi, vous cherchez à exprimer cette pudeur qui le caractérise…

Le pathos est un aspect très délicat de la création musicale. Il peut tout gâcher, y compris le film lui-même. J’ai donc essayé de m’en éloigner autant que possible.

La Bataille de Gaulle était votre premier long métrage français… En tant qu’allemand ayant également composé pour Hollywood, remarquez-vous des différences dans la place accordée à la musique de film dans ces trois pays ?

J’ai l’impression que, dans les films américains et britanniques, la musique de film est considérée comme un élément artistique très précieux à l’ensemble de la production et ce, dès les premières étapes du processus ; avant même que le film ne soit tourné. D’après mon expérience en Allemagne, je peux dire que la musique de film y est encore souvent considérée comme un élément qui ne peut être ajouté qu’à un stade ultérieur du processus. Cela tient aussi en grande partie aux budgets alloués. Quant à la France, je ne peux pas encore vraiment me prononcer, car c’est mon premier film français. Mais pour l’instant, je suis très optimiste quant au fait que la musique de film fasse partie intégrante du cinéma français.

Nous sommes très surpris de ne pas vous voir poursuivre votre mission sur la deuxième partie du film, La Bataille de Gaulle : J’Écris ton Nom, attendue pour ce vendredi 26 Juin au cinéma … Que s’est-il passé ?

La première partie a pris plus de temps que prévu pour assembler tous les éléments ensemble, si bien qu’au moment où la deuxième partie devait commencer, nous travaillions encore sur la première. Comme j’étais déjà engagé sur d’autres projets, je craignais de ne pas pouvoir remplir ma mission sur la deuxième partie. Mais j’ai entendu dire que mes thèmes seraient utilisés, et j’en suis ravi.

*Entretien réalisé le 18 Juin 2026

La bande originale de La Bataille de Gaulle : L’Âge de Fer, éditée par Milan Records / Sony Masterworks, est disponible en digital depuis le 3 Juin, en CD depuis le 26 Juin et prochainement en Vinyle.

Crédits photo de couverture : Hannes Caspar

Remerciements : Volker Bertelmann pour sa disponibilité et sa gentillesse, Aranja pour son empathie et son professionnalisme.

David-Emmanuel – Le BOvore