Arts et essais ! N°17

Prince, Brassens et Prévert sont à l’honneur dans ce nouveau bouquet de chroniques, sous forme d’hommages tendres, nostalgiques et passionnés …  Nadir Dendoune, avec une pudeur et une tendresse infinie, couche lui aussi sur papier un hommage aussi respectueux qu’émouvant à des héros ordinaires et pourtant extraordinaires : ses parents …  Quant à Christophe Bier, c’est le « Mauvais Genre » qu’il honore en nous confessant ses « Obsessions » ! Pour finir, je vous propose deux ouvrages de Pierre Rabhi qui nous éclaire de sa sagesse et propose des solutions argumentées pour régler des problèmes aussi préoccupants que la faim dans le monde et la privatisation des semences. Bonnes lectures à toutes et à tous !

 

 

« Fragments d’un discours de fan ». Le titre de cet essai qui fait référence au livre de Barthes a décidément été bien choisi par son auteur… Car la passion qui anime Fanny Capel pour ce fabuleux artiste qu’était Prince, s’apparente sur bien des points au sentiment amoureux. En écrivant cet ouvrage, Fanny a analysé, avec honnêteté et lucidité, les sentiments extrêmes, la ferveur quasi mystique qui l’ont animée pour celui qui fut « l’objet de son désir » jusqu’à l’obsession. En nous dévoilant son parcours, elle nous révèle toute l’universalité de la « fanitude » : Prince ou Claude François, les sentiments et la posture qu’ils déclenchent sur leurs fans suivent toujours le même processus…Qui ne connait pas ce sentiment d’admiration et d’adoration pour un artiste ? Rappelez vous les murs de votre chambre d’ado placardés des posters de votre idole, ses disques écoutés en boucle (les paroles connues sur le bout des doigts), et le doux rêve que vous caressiez de le voir de près, et, récompense suprême de pouvoir le toucher ? On est tous passé par là ! Fanny avait seize ans quand elle est tombée en amour pour le dandy pourpre … Elle a cassé sa tirelire pour le pister dans toute l’Europe pour assister à ses concerts, allant même sur les traces de son idole jusqu’à Minneapolis, accompagnée de ses amies, tout aussi déterminées qu’elle ! Avec humour et nostalgie, elle se remémore ces instants magiques…, Les heures fébriles passées devant la maison de Prince, à Paisley Park, leur persévérance à se rendre chaque soir au Glam Slam, dans l’espoir de l’approcher… Leur émotion, quand, enfin, il est apparu et qu’elles ont pu s’asseoir quelques minutes près de lui … Les années ont passé… La quarantaine sonnée, Fanny mène désormais une vie bien rangée, tout comme ses amies qu’elle ne voit plus que de loin en loin… Reste la nostalgie de la jeunesse, de sa fougue et de ses enthousiasmes, gardée comme un trésor en foui…et la musique de Prince comme bande son de sa vie…Un témoignage touchant qui nous embarque dans nos propres souvenirs… de fan …

Prince, fragments d’un discours de fan de Fanny Capel, Le Rouergue, 2017 / 17,80€

 

 

 

 

 

Préfacé par Maxime Le Forestier, ces “Quelques notes avec Brassens” nous embarquent, à travers les souvenirs de Joel Favreau, dans un voyage nostalgique et tendre à travers toute une époque… Partant de son enfance, pas très heureuse sous la coupe d’un père autoritaire, à ses premiers accords de guitare (sur celle qu’il avait chipé à son grand frère), il poursuit en dévidant la pelote de son parcours chaotique jusqu’à ces rencontres inattendues et inespérées, ces jalons qui ont marqué la fabuleuse carrière que l’on connait… Paco Ibanez fut le premier à lui donner sa chance en le faisant monter sur une scène. Ce fut ensuite Moustaki (avant de connaître le succès avec « le métèque ») qui lui offrit son premier cachet. Sa rencontre avec Colette Chevrot, amie de Brassens, lui permit de rencontrer « le maître » en chair et en os et de créer une complicité qui durera des années… Joel Favreau, tout au long de cet ouvrage, nous dévoile « son » Brassens, ses souvenirs de tournées et les séances d’enregistrement, l’exigence de Georges, son humour mais aussi son côté un peu tyrannique sous ses airs bourrus. Bobby Lapointe, Catherine et Maxime Le Forestier, Duteil, Areski et Fontaine, Galliano… La liste est longue de ceux que ce guitariste au talent fou a croisés tout le long de ces années. Jusqu’à Gotlib qui lui offrit le logo de sa boîte de production « Le sourire du chat »… Joel Favreau, après la disparition de Georges a perpétué sa mémoire, entrainant avec lui de nombreux artistes pour une tournée « Ils chantent Brassens «  dont on connait le succès retentissant. Il débuta également une carrière solo grâce à Maxime Le Forestier qui l’encouragea et produisit son premier album … Avec simplicité, générosité et humilité, Joel nous livre à travers cet ouvrage anecdotes et instantanés, nous offrant l’espace de quelques lignes, l’illusion de côtoyer cette génération d’artistes intemporels… Aux premières loges.  Pour citer Bourvil « Et c’était bien… »

Quelques notes avec Brassens de Joel Favreau, L’Archipel, 2017 / 18€

 

 

 

 

 

 

Un concept original vous est proposé à travers cet ouvrage : adapter neuf poèmes de Prévert, en parallèle avec sa biographie, sous forme de bandes dessinées. Les scénaristes et dessinateurs qui ont collaboré à l’aventure ont choisi des textes extraits des recueils « Histoires », « Paroles », « Spectacle » et « Choses et d’autres ». Ils nous offrent, à travers leur vision et leur interprétation de ces poèmes, toute la saveur, la gouaille et la poésie du grand Prévert, comme autant d’univers issus de leurs propres sensibilités. « Quelqu’un » scénarisé et dessiné par Clod, dans un style doux et naïf met en lumière l’humour anarchisant de son auteur. « Le retour au pays » est réalisé avec force par Antoine Ronzon dans un style très coloré et un peu agressif, comme le thème du poème l’exige. « L’orgue de barbarie » est, quant à lui, représenté à deux reprises (Oliv’ / Pecqueur et Gwendal Blondelle pour la première version et Sophie Chaumard pour la seconde) avec des résultats très différents mais tout aussi somptueux. La première « vision » alterne couleurs sépias et clair-obscur avec des personnages grimaçants et un peu effrayants, la seconde baigne dans une ambiance « expressionniste » qui apporte davantage d’ambiguïté à son sujet… Avec « Sur le champ » de Mathieu Gabella et Olivier Desvaux, les bleus du ciel et des uniformes tranchent sur le brun de la terre qui absorbe le sang des victimes de la guerre, dénonçant son absurdité avec éloquence. « Fête » d’Estelle Meyrand, avec ses couleurs lumineuses, met en images avec une force incroyable toute la philosophie de la vie induite par ce magnifique poème. « Ne rêvez pas » d’Oliv’ et Raphaël Gauthey réactualise le leitmotiv « Pointez, grattez, vaquez, marnez, bossez, trimez, le travail repose sur vous » avec une incroyable modernité. « La chasse à l’enfant » de Mathieu Gabella et Odile Santi, couleurs sombres rehaussées d’un rouge d’une violence extrême reproduit la violence du texte de Prévert de manière glaçante…  « Pour toi mon amour » d’Oliv’/ Pecqueur et Coralie Vallageas magnifie cet hymne à l’amour et à la liberté avec tendresse et humour. Avec « Chanson des escargots qui vont à l’enterrement » ’Oliv’ et Khaz, avec une puissance évocatrice rare, rendent le plus bel hommage qui soit à un des plus beaux textes de Prévert immortalisé par les voix des Frères Jacques… Je termine là mon inventaire… à la Prévert ! Ne me reste qu’à saluer le talent et la sensibilité de ces artistes qui ont su mettre des images sur les mots de celui qui les maniait avec bonheur et bonhomie. Superbe !

Prévert : les poèmes en bandes dessinées, Petit à Petit, 2017 / 16,90€

 

 

 

 

 

Nadir est un personnage hors du commun… Journaliste, il est réputé pour son franc-parler et ses engagements politiques, notamment pour la défense de la Palestine. C’est d’ailleurs au cours d’une projection de « L’affaire Salah Hamouri » dont il est le réalisateur, que j’ai eu la chance de le rencontrer, au cours d’un rassemblement sur « les médias libres » au fin fond de ma Corrèze… Mais Nadir a bien d’autres cordes à son arc, et quand il décoche ses flèches, ça fait mal ! Il fut le premier « maghrébin » à gravir l’Everest en 2008, expérience qu’il nous fit partager dans son livre « Un tocard sur le toit du monde », adapté récemment au cinéma sous le nom de « L’ascension ». Toujours en salles, celui-ci cartonne au box-office. Quand il fut arrivé au sommet de la montagne la plus haute du monde, Nadir y planta fièrement un drapeau orné du chiffre « 93 ». Le 9.3., la cité Maurice Thorez où il a grandi… Dans « Nos rêves de pauvres », c’est son enfance et son parcours incroyable que Nadir nous dévoile, en rendant le plus bel hommage qui soit, tout en pudeur et en tendresse, à sa famille… En évoquant ses parents, il laisse éclater sa colère face au manque de respect que les chibanis endurent, traités trop souvent comme des « êtres inférieurs ». Malgré ce mépris, Mohand et Messaouda ont toujours fait preuve de respect envers la France, si peu reconnaissante : leur rêve de pouvoir finir leurs jours dans leur Algérie natale rendue irréalisable par une loi injuste et scélérate les obligeant, comme tous les chibanis, à séjourner six mois par an sur le sol français, condition incontournable pour percevoir leur maigre retraite… La voix de Nadir gronde face à ces injustices mais sait aussi se faire tendre, en dégageant une incroyable émotion…Lorsqu’il évoque son amour  tout en pudeur pour son « daron » et sa « daronne », la maladie d’Alzheimer qui a emporté Mohand, avant qu’il ose lui souffler « je t’aime » à l’oreille ou sa prévenance envers Messaouda, petite souris qu’il emmène partout avec lui avec fierté… Fierté. C’est le nom juste qui résume ce superbe hommage : fier de ses racines, fier de ces gens pauvres mais riches de valeurs et d’humanité qui ont fait de lui ce qu’il est aujourd’hui : un mec bien… La lecture de « Nos rêves de pauvres » m’a bouleversée, fait sourire, révoltée… A travers son histoire, c’est la nôtre, la vôtre, la mienne qu’il raconte : celle des petites gens, toutes origines confondues… Merci Nadir.

Nos rêves de pauvres de Nadir Dendoune, Lattès, 2017 / 15€

 

 

 

 

 

Vous connaissez sans doute la voix de Christophe Bier si vous êtes un habitué de l’émission « Mauvais genres » où il « sévit » en tant que chroniqueur depuis de nombreuses années sur l’antenne de France Culture. « Obsessions » vous propose cent trente deux billets de cet amoureux du goût qualifié de mauvais, choisis certainement dans un souci d’exhaustivité car toutes les catégories y sont représentées : pornographie, films de série B, littérature populaire et romans noirs, seconds rôles du cinéma français, fanzines, freaks… Ce type est une véritable encyclopédie sur pattes et son érudition n’a d’égale que son enthousiasme ! Il faut dire que ce n’est pas un perdreau de l’année : assistant de Mocky (dont il envie la profonde impolitesse), acteur, réalisateur (de documentaires pour la télévision), il est également l’auteur du « dictionnaire des films français pornographiques et érotiques » et de « Orgasmo » qui, en deux volumes fait le panorama de l’iconographie du cinéma de genre des années 60/70. Nous avons donc affaire à un connaisseur à qui on ne la raconte pas (je ne me lancerai pas dans un quizz avec lui !) qui nous apporte toutes ses connaissances sur un plateau avec une belle générosité, et, surtout une passion communicative. Bourrées d’anecdotes, ses chroniques croustillantes, savoureuses et loin d’être indigestes nous donnent l’envie de « creuser » les sujets abordés avec aisance par ce spécialiste qui n’a pas la grosse tête. On y retrouve, avec un brin de nostalgie, des artistes oubliés (voire méprisés), des obscurs qu’il ressuscite d’une plume palpitante en les ramenant à la surface de notre mémoire : Pieral, Darry Cowl, Vince Taylor côtoient Boris Karloff et Tod Browning, films gore ou sadomasos sont évoqués tout naturellement entre nanars des années 70 et fumetti… Christophe Bier, en nous dévoilant les portraits de ces hommes et femmes qui ont marqué de leur empreinte l’édifice d’un « Mauvais genre » aux multiples facettes, leur rend ici un hommage appuyé qui force le respect. Chapeau bas, monsieur Bier !

Obsessions de Christophe Bier, Le Dilettante, 2017 / 19,50€

 

 

 

 

40% de la population mondiale souffre encore de malnutrition… Inégale répartition des terres, spéculation sur les matières premières, rapports inéquitables entre le nord et le sud, tous ces paramètres mettent en place cette misère organisée… Que faire pour y remédier ? Les solutions existent et elles sont simples à mettre en place : soutenir l’agriculture familiale et revenir à l’agriculture biologique ! L’agro écologie pourrait éradiquer la faim dans le monde tout en limitant la pollution et instaurer des rapports sociaux et économiques plus justes. Le mirage des OGM a fait son temps. Le modèle alimentaire industriel n’a pas, bien au contraire, diminué le taux de malnutrition, détériorant qui plus est notre patrimoine naturel au profit des multinationales agroalimentaires. Avec cet essai, Pierre Rabhi, entouré par de nombreux spécialistes, nous éclaire sur l’absurdité du système actuel et apporte des solutions saines et réalisables pour mettre fin à cette situation insupportable. « Un enfant qui meurt de faim est un enfant assassiné. La faim tient du crime organisé » clame depuis trop d’années Jean Ziegler… Ne soyons pas, par notre silence, notre aveuglement et notre inertie, complices de cette abomination. Il est temps de faire entendre notre voix.

Pour en finir avec la faim dans le monde de Pierre Rabhi et Juliette Duquesne, Presses du Châtelet, 2017 / 12€

 

Dans ce deuxième essai, Pierre Rabhi aborde le scandale absolu de la privatisation des semences qui prive les paysans du monde entier du droit de cultiver avec leurs propres graines. Celui qui possède les semences a donc le contrôle total de la chaîne alimentaire, la plupart des semences reproductibles étant interdites par une règlementation de plus en plus complexe. Et les OGM… Quel impact sur l’environnement et pour quel résultat en dehors d’engraisser ceux qui les produisent ? Aucun recul sur les risques sanitaires encourus, aucune transparence à leur sujet. Pas étonnant que 80% des français y soient hostiles !!! Il devient de plus en plus urgent de hausser le ton sur ces sujets de santé publique et d’arrêter de jouer les apprentis sorciers ! Exigeons de nos élus la réhabilitation des semences libres et d’investir dans une agriculture saine et respectueuse de l’environnement. Les élections approchent : soyez vigilants et militants, ça urge !!!

Les semences un patrimoine vital en voie de disparition de Pierre Rabhi et Juliette Duquesne, Presses du Châtelet, 2017 / 12€

 

 

Christine Le Garrec

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *